On ne peut attendre deux ans !

Valérie Pécresse et Nicolas Sarkozy

Une défaite électorale, ou une victoire, selon le côté où l’on se situe, c’est comme un bon cocktail, il convient d’attendre que le shaker ait fait son œuvre pour les déguster. Une semaine après le mini-tsunami des régionales on peut maintenant s’y coller. A droite on réclame la pause et le retour aux bonnes vieilles habitudes chiraquiennes « wait and see ». A gauche c’est encore plus compliqué car on se demande bien comment pourra naître une politique industrielle et économique crédible avec l’attelage vert/rose sous la surveillance tatillonne du roc immuable du front de gauche (encore que pour le parti communiste on ne puisse plus parler de naufrage mais d’apoptose[1] masquée il est vrai par l’élection de Dominique Bucchini à la présidence de l’assemblée régionale de Corse). Deux ans d’attente pour savoir à quelle sauce le pays sera gouverné alors que la tempête gronde ?

Les universités françaises, elles, ne peuvent pas attendre deux années pour plonger dans l’inconnu. La présence de l’égérie de Sauvons la recherche sur la liste de Jean-Paul Huchon en Ile-de-France et la présence de l’ancien président de Sauvons la recherche dans le staff de Martine Aubry ne présagent rien de bon en l’absence de toute proposition des Verts pour assurer que l’indispensable autonomie des universités restera au cœur du débat. Dans ces conditions, pourquoi Valérie Pécresse a-t-elle échoué à déloger Jean-Paul Huchon dont le moins que l’on puisse dire est que les universités ne constituent pas sa tasse de thé ? Et si l’on considère ses scores dans les communes du « big campus » de Saclay (que d’autres appellent CEA/Polytechnique) qui a reçu toute son attention, on ne peut que constater qu’elle y a fait des scores peu glorieux[2]. Sur l’ensemble des communes de la communauté d’agglomération de Saclay, elle devance Jean-Paul Huchon de moins de 1% des suffrages et encore sont-ils tous les deux talonnés par Cécile Duflot[3] !

La décision de l’Elysée de mettre Darcos en préretraite est une première réponse, car n’est-il pas celui qui, par son intervention intempestive l’hiver 2008, a allumé la mèche kamikaze qui a mis le feu aux facultés de lettres et les a rangées sous la bannière des partisans du statu quo en matière de statut universitaire[4] ? Après tout puisqu’il veut exercer ses talents à Versailles, qu’il aille y achever l’œuvre de la Révolution Française, et méditer sur ces vers de Jean Racine : « Par cette fin cruelle et due à ses forfaits, apprenez roi des juifs et n’oubliez jamais, que les rois, dans le ciel, ont un juge sévère, l’innocent un vengeur et l’orphelin un père ». Quant à JJA il restera à lui trouver une place au paradis latin. Mais est-ce la seule raison ? Non certes. Car sourds à nos avertissements, la frénésie de tout faire tout de suite a saisi l’Elysée et sa ministre : plan campus (la belle affaire), résurrection de la loi Goulard[5], grand emprunt et lancement des grands travaux pour transformer le plateau des mille vaches de la république en « silicon valley » à la française, last but not least recrutement d’un polytechnicien démonétisé pour mettre au pas les universités parisiennes.  A force de s’entourer de pseudo-socialistes au sein même de son cabinet et de se plier aux exigences des « hauts fonctionnaires » de son administration et de Bercy nous en sommes venus à douter de son engagement pour l’autonomie universitaire.

Ce jugement ne relève pas d’un dépit amoureux, c’est la constatation froide de la gélification d’un projet ambitieux.  Des questions simples sont restées sans réponse :

- Pourquoi la loi LRU n’a-t-elle pas été appliquée en ce qui concerne le contrat ? Pourtant l’article L. 712-9 est clair : « Le contrat pluriannuel d’établissement conclu par l’université avec l’Etat prévoit, pour chacune des années du contrat et sous réserve des crédits inscrits en loi de finances, le montant global de la dotation de l’Etat en distinguant les montants affectés à la masse salariale, les autres crédits de fonctionnement et les crédits d’investissement. Les montants affectés à la masse salariale au sein de la dotation annuelle de l’Etat sont limitatifs et assortis du plafond des emplois que l’établissement est autorisé à rémunérer. Le contrat pluriannuel d’établissement fixe le pourcentage maximum de cette masse salariale que l’établissement peut consacrer au recrutement des agents contractuels mentionnés à l’article L. 954-3 ».

- Pourquoi s’est-elle inclinée face aux exigences de Bercy et a-t-elle obligé les universités à mettre l’argent entre les mains du Trésor Payeur Général (TPG) qui gère à l’ancienne avec un logiciel obsolète et taxe au passage les universités (1€ par feuille de paye) pour un service rendu médiocre.

- Pourquoi met-elle des conditions exorbitantes à l’application de l’article  32 de la loi LRU : « Après l’article L. 719-13 du code de l’éducation, tel qu’il résulte de l’article 28, il est inséré un article L. 719-14 ainsi rédigé : Art. L. 719-14. – L’Etat peut transférer aux établissements publics à caractère scientifique, culturel et professionnel qui en font la demande la pleine propriété des biens mobiliers et immobiliers appartenant à l’Etat qui leur sont affectés ou sont mis à leur disposition. Ce transfert s’effectue à titre gratuit. Il s’accompagne, le cas échéant, d’une convention visant à la mise en sécurité du patrimoine, après expertise contradictoire. Il ne donne lieu ni à un versement de salaires ou honoraires au profit de l’Etat ni à aucune indemnité ou perception de droits ou de taxes au profit de l’Etat ». Et pourquoi refuse-t-elle par là même la dévolution des biens à la première université de France en lui chipotant des mètres carrés inexistants ? Puisque visiblement elle est en manque d’informations, voici quelques campus d’universités qui encadrent l’université Pierre et Marie Curie 40ème au classement de Shanghaï :

- Université de Californie à Santa Barbara : 35ème  : 21 100 étudiants 427 hectares sur la côte californienne
Université de Colombie Britannique (Canada) : 36ème :  50 000 étudiants   1200 hectares
Université du Maryland à College Park à Baltimore : 37ème 37 000 étudiants 506 hectares
Université du Texas à Austin : 38ème 50 000 étudiants 160 hectares à 3 km du centre ville
Université de Manchester 41ème  35 000 étudiants 341 immeubles et 169 hectares.
Vanderbilt University 41ème 12 500 étudiants 238 immeubles 133 hectares
Université de Copenhague 43ème 37 000 étudiants

Nicolas Sarkozy aime bien les universités, en tous cas c’est ce qu’il a toujours déclaré. Certes, comme il vient d’en faire la démonstration devant des étudiants de Columbia University, Nicolas Sarkozy n’a pas la même perception du monde universitaire et se veut plus « maître d’école » que militant au contraire d’un Barack Obama appelant les étudiants de l’université George Mason à défendre sa réforme du système de santé. Mais on ne peut lui dénier le fait qu’il a mis l’université au premier rang des réformes à entreprendre et il est de ce fait dans l’obligation de terminer le travail s’il veut avoir la moindre chance d’être réélu.

Que doit-il donc faire ?

D’abord veiller à ce que certains hauts fonctionnaires qui rôdent autour du ministère de l’enseignement supérieur et de Bercy cessent de nuire. Ensuite expliquer à Bercy que la dévolution des biens mobiliers et immobiliers doit être accélérée, que la capitalisation des universités (plan campus ou grand emprunt) soit effectuée dans les banques qu’ils ont choisies et pas obligatoirement au Trésor Public, que la totalité des liquidités correspondant au budget global doit être gérée par les banques choisies par l’université. Enfin, il doit laisser les universités qui ont choisi de se regrouper le faire à leur rythme en se dotant des statuts et des gouvernances les plus adéquates pour elles et donc choisis par elles.  Et si nécessaire qu’il engage avec les groupements d’universités des négociations directes pour accélérer leur accrétion.

Tout le reste n’est que billevesée et accrédite l’idée que le double langage est devenu celui de l’Etat.

Quant à mes amis de gauche qu’ils ne soient pas naïfs, la plus grande partie de l’électorat de droite qui a lâché Sarkozy n’a pas voté rose-vert-rouge mais s’est réfugié dans l’abstention et si l’extrême droite a repris des couleurs c’est que la désespérance et l’ignorance ont stabilisé l’électorat de la famille Le Pen dont beaucoup votaient à gauche. Sans une réforme ambitieuse remettant en question de façon radicale la méritocratie à la française[6]  il n’y aura pas de politique industrielle ambitieuse et sans politique industrielle ambitieuse il n’y aura pas inversion du déclin français et nous laisserons à nos petits enfants un pays en perte de vitesse. Et pour l’instant rien ne pointe à cet horizon tricolore.

Palaiseau le 30 mars minuit.

[1] Le nombre d’élus communistes passe de 191 en 2004 à 94 aujourd’hui sur un total de 102 pour l’ensemble du Front de gauche.

[2] Score éléctions régionales

[3] Mais il est vrai que les communes versaillaises de Jouy en Josas, Vélizy-Villacoublay, Saint Quentin en Yvelines et Versailles qui jouxtent le plateau la placent très largement en tête puisqu’elle y frôle les 40% loin devant les 19% de Jean-Paul Huchon et les 16% de Cécile Duflot.

[4] Réalisant ainsi la jonction improbable entre les autonomes des facultés de droit et les SNESup canal historique des IUT et autres bidules sélectifs.

[5] Lequel vient de rejoindre le Mahdi caché (Galouzeau de villepin), chevalier blanc qui nous sauvera du Sarkozysme qu’il avait pourtant contribué à faire élire par sa magnifique performance quand il occupait Matignon.

[6] 98 personnes détiennent 43 % des droits de vote des entreprises du CAC 40, cette consanguinité est délétère.

2 réflexions sur “ On ne peut attendre deux ans ! ”

  1. Votre poisson d’avril était attendrissant. Embrassons nous Folleville! Mais pour ce qui concerne l’Ile de France, un peu incogru puisque la nouvelle vice-présidente pour l’enseignement supérieur et la recherche, Dame Thys St jean, est une ardente supportrice des anti-LRU et des immobilismes. Mais ne soyons pas pessimistes, la pratique du pouvoir a des effets magiques.

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