Non, le Père-Noël ne sauvera pas l’université française.

…Seuls les universitaires le peuvent à condition qu’ils se bougent !
(en réponse à Oldcola sur ma note précédente).

En plus du débat sur l’autonomie, le débat sur la réforme des statuts fait rage. Mais les deux logiques sont évidemment liées. D’un côté les tenants du « tout Etat » qui font absolument confiance aux comités nationaux pour les promotions et l’attribution des primes. De l’autre ceux qui comme moi pensent qu’il est beaucoup plus aisé de vérifier la véracité des rapports d’activités y compris de recherche, l’effectivité des fonctions enseignantes et administratives par des dispositifs de proximité.  Ne nous berçons pas d’illusions, les réseaux ça existe et plus leur cible est éloignée du terrain moins leur action est transparente. Encore faut-il qu’un consensus existe sur l’égale grandeur du métier d’enseignement et du métier de chercheur.

Ceci a été superbement exprimé dans un courrier que le président de l’université René Descartes, Axel Khan, vient d’adresser à Valérie Pécresse. « Etre un chercheur peu productif ne garantit nullement d’être un enseignant efficace. La situation de nos universités, le taux d’échec que vous déplorez ainsi que tous les enseignants-chercheurs, ne s’amélioreront pas si la mission essentielle d’enseigner est vue comme une sorte de sanction pour ceux considérés incapables de mener des recherches compétitives. Il y a aussi – c’est un chercheur qui s’exprime – de la grandeur, de l’enthousiasme, de la créativité dans le désir et la manière d’enseigner qui doivent être appréciés comme des éléments positifs, au cœur des missions de l’université, au même titre que la créativité scientifique ». Mais comment reconnaître et valoriser cette aptitude sans une évaluation qualitative de la fonction enseignante ?

C’est pourquoi il faut associer les étudiants à cette validation et faire jouer tout son rôle aux structures de formation qui doivent être l’équivalent des unités de recherche. De ce point de vue, la ministre qui met les responsables de laboratoire dans les circuits décisionnels omet de parler des structures de formation pour ne référer qu’aux seuls directeurs d’UFR qui ne sont nullement les responsables directs des formations et s’en tiendront à une simple évaluation comptable. Lors de ma présidence de l’UPMC j’ai créé des départements de formations avec des responsables désignés selon des procédures analogues à celle des structures de recherche et mon successeur les a inscrits dans les statuts de l’université. C’est en leur sein que devrait se faire désormais l’évaluation des activités enseignantes.

Mais, l’acceptation d’une part « au mérite » dans l’activité des universitaires ne sera possible que si trois conditions sont réunies :

-         Que la rémunération de base ne soit pas jugée misérable
–         Que la fonction recherche soit payée à sa juste valeur
–         Que les primes soient graduées, revalorisées et payées à bon droit.

Or, comme le faisait récemment remarquer les syndicats, les maîtres de conférences ont un salaire de début ridiculement bas pour des professionnels formés après 8 à 10 années d’études supérieures. Certes, la ministre a proposé un raccourcissement d’un an pour le premier échelon, la simple équité aurait voulu qu’une mesure exceptionnelle permette à tous les maîtres de conférences recrutés ces dix dernières années de pouvoir bénéficier de la mesure quelle que soit leur position sur la grille hiérarchique.

La ministre est inquiète à juste titre que des leaders dans la recherche puissent être recrutés avec des rémunérations convenables, mais Axel Khan nous rappelle que ce doit aussi être le cas pour les leaders des équipes de formation, qui ne sont pas nécessairement les mêmes. Dans sa dernière livraison, la revue « Vie Universitaire » présente une excellente étude sur les autorisations de cumuls possibles dans les universités françaises et il est bien connu que de nombreux universitaires effectuent des prestations à l’extérieur de leur établissement. Etant moi-même médecin et devant exercer aussi des activités pour ma collectivité hospitalière, je ne trouve pas cela choquant, je ne trouve pas choquant non plus que des universitaires des Ecoles de droit pratiquent aussi le métier d’avocat. Dans les deux cas, les deux activités s’enrichissent grandement. Certes les littéraires peuvent diriger des maisons d’édition et les économistes et les scientifiques pratiquer des activités de consultance auprès d’entreprises publiques ou privées. Mais il est clair qu’une activité réelle de recherche n’est pas compatible avec une activité externe, en tout cas dans le secteur des sciences, en physique, en mathématiques, en chimie, en biologie, etc. Les scientifiques qui ont une activité de recherche soutenue doivent la voir rémunérée à son juste prix ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui. Par contre, je trouve indécent que l’on ait fait bénéficier les hospitalo-universitaires de la prime d’encadrement doctoral alors qu’ils exercent pour la plupart cette fonction par procuration.

L’autonomie universitaire pourrait palier à cette constatation dans le secteur scientifique. Mais à condition et, contrairement à ce qui semble se préparer avec le passage au budget global, que l’on ne mégote pas la masse salariale aux grandes universités de recherche, afin qu’elles puissent mettre en place une politique qui valorise à la fois l’enseignement et la recherche. Toutes les études montrent que les universités françaises sont sous dotées, y compris les dix plus importantes. Ce n’est pas en grignotant leurs marges de manœuvre que les choses s’amélioreront dans les petites universités. En d’autres termes, ce n’est pas une politique visant à ramener tout le monde au taquet qui permettra à la France de rattraper son retard mais, au contraire, en se servant de ces universités comme moteurs du changement. On est loin du compte en cette fin d’année 2008.

7 réflexions sur “ Non, le Père-Noël ne sauvera pas l’université française. ”

  1. Sur cette histoire de « mérite » à l’université, je suis quand même très surpris de cette nouvelle invention typiquement française de chamboulement permanent de carrière à coup de charges d’enseignement variables et de « primes ». Si on regarde les universités nord-américaine, à ma connaissance :
    – tout le monde ou presque est mis à la même enseigne au niveau enseignement. Je n’ai jamais entendu parler de modulation de service en fonction de performances de recherche, cela me paraît complètement délirant
    – question salaire, cela dépend probablement des endroits, mais au Canada notamment, la « prime » est en réalité l’augmentation de salaire décidée chaque année. Le mérite est donc « cumulatif » d’une année sur l’autre, et bien plus « lissé » sur le long terme.
    – le mérite enfin est essentiellement estimé sur les 5 ans de tenure track. Si vous êtes bons, on vous garde, et vous faites ce que vous voulez tant que vous faites votre part d’enseignement.

    Quand on y pense, c’est un système beaucoup plus sain que ces espèces de changements brutaux en matière d’enseignement ou de salaire qu’on souhaite imposer aux chercheurs. Cela ne donne absolument pas envie de rentrer en France.

  2. L’espoir que la société place dans la Recherche et l’innovation pour assurer sa prospérité future implique de changer le statut des chercheurs, la fonction de chercheur étant aujourd’hui distribuée dans un ensemble confus de statuts (enseignant-chercheur, chercheur-Cnrs, ingénieur-chercheur des EPIC, etc.).
    Le chemin vers un statut unique est délicat à parcourir, mais il permettra seul une meilleure fluidité des personnels de recherche et reconnaissance sociale de la fonction du chercheur.

    Imagine-t-on que l’ancienneté d’un DR d’un organisme EPIC ne peut pas être prise en compte lors qu’il devient professeur des université? Les exemples abondent pour illustrer l’archaïsme de la situation.

    Ne serait-il pas légitime que tous les personnels effectuant de la recherche enseignent et participe également à l’administration de la recherche?

    Aujourd’hui la réforme des organisations commence à tourner en rond. C’est le levier des statuts, qui sont à moderniser, et même à inventer, qui doit être maintenant actionné.

    Pour cela il faut voir loin, et grand. L’Europe tout entière est dans l’attente d’un modèle social particulier, qui ne sera ni celui des USA, ni aucun autre, est réalisera ce qui n’est aujourd’hui qu’un mot : la fameuse flexi-sécurité.
    Le monde de la science et la réforme en cours est un bon laboratoire pour toute la société. Mais les conservatismes règnent.
    Les universités sont « territorialisées » et destinées à gagner en autonomie ; logiquement, leur personnels n’auront plus à terme un statut national, mais plutôt un statut local de droit privé, statut qui n’empêche en rien la profondeur de la recherche dans bien des pays.

  3. Réponse à Michel Rémi,

    Je suis tout à fait d’accord avec vous, celà fait longtemps que je milite pour un statut unique dans lequel les activités de recherche d’un côté, d’enseignement de l’autre et éventuellement de tâches administratives soient prises en compte et traitées avec une égale gignité. Evidemment celà est compliqué car les situations sont diverses selon les disciplines (je vous renvoie à la dernière livraison de vie universitaire que j’ai citée il y a quelques jours).

    L’échec majeur du mouvemant de défense de la recherche de 2004 réside justement dans le refus des chercheurs, à l’époque, d’envisager la convergence puis la fusion des statuts. Les attendus sous jascent de ce trefus (« on ne peut pas faire de la bonne recherche avec en parallèle des activités d’enseignement ») avait instauré un fossé d’incompréhension entre les deux communautés et bloqué les évolutions nécessaires.

    Mais il y a un prérequis important, la revalorisation du statut de base des maîtres de conférences car on a pris beaucoup de retard. La ministre a fait une discours important là dessus aujourd’hui au déjeuner annuels de l’association nationale de la recherche technologique et j’y reviendrais demain dans mon blog.

  4. Puis-je modestement vous dire que moi aussi j’approuve sans réserve la position de Michel Rémi. Bien sur que c’est çà la solution: unicité des corps et, à terme, chaque Prof sous contrat de droit privé.
    Que diable! La majorité des cadres supérieurs des entreprises sont sous ce régime et il n’y a pas de drames majeurs pour la majorité d’entre eux, même si la garantie de l’emploi n’est pas assurée. Mais on peut aussir donner beaucoup de graranties à travers des conventions collectives. Mais pour négocier lesdites conventions, encore faudrait-il qu’il y ait des syndicats qui puissent le faire au lieu de réclamer à corps et à cri la création massive de plusieurs milliers d’emplois de fonctionnaires mal payés.
    Deux remarques pour Tom Roud. D’abord c’est vrai qu’il n’y a peu de modulation de service au long de la carrière d’un prof en Amérique du Nous sommes obligés d’en passer par là parce que nous sommes surcontraints par le statut de la fonction publique, qui fait qu’on ne peut changer que par un texte règlementaire ou législatif le contenu du contrat qui lie en France les personnels académiques avec leur employeur, l’Etat. Et il y a, au contraire de ce que mon collègue affirme, de fortes disparités entre les profs en Amérique du Nord, disparités qui se manifestent par des contrats de travail différents. Pour certains le contrat de travail prévoit 0 recherche et 100% d’enseignement. Ce sont en général des CDD. L’ajustement des services peut être brutal, contrairement à ce que dit Tom Roud, puisqu’il n’y a aucune garantie que le contrat soit renouvelé à son terme. Mais les Profs en question disparaissent du circuit académique et donc rien n’y parait en quelque sorte. Pour d’autres il ya de la recherche et de l’enseignement, et ce sont en général des postes, soit à tenure track pour les nouveaux, soit tenurés pour les plus anciens qui ont donné satisfaction. Mais c’est la variété des contrats de travail qu’il faut considérer et non les disparités dans une catégorie de contrats. Ensuite, la réforme du décret de 84 devrait à mon sens être utilisée par les universités pour organiser la modulation de service sur des plages pluriannuelles, de façon justement à ne pas avoir d’à-coups brutaux. Je profite de cette réponse pour rappeler que dans la nouvelle version, il y a une application du décret de 84 qui sera toujours possible pour les conservateurs, c’est celle qui consiste à refuser toute modulation de service. La grande nouveauté de la réforme des universités réside dans le fait qu’il y a très peu d’obligations et que si on ne veut rien changer aux pratique coutumières, c’est toujours possible. Dans toutes les réformes antérieures, ceux qui ne voulaient pas changer étaient obligés de le faire. Là, c’est vraiement libéral, sans jeu de mot: le changement est possible pour ceux qui le veulent et le statu quo est possible aussi pour ceux qui préfèrent l’immobilisme. Mais je ne pense pas que ces derniers y gagneront à terme.
    Last but no least, je découvre ce blog, que je trouve assez riche effectivement.
    Bernard Belloc

  5. Bernard Belloc saisi la balle au bond pour reparler des modifications des statuts des universitaires et de leur rémunération.

    On peut regretter comme lui que cette question ne soit pas abordée à l’occasion du passage à l’autonomie. Mais encore aurait il fallu que cette question ait fait l’objet d’un débat et l’on ne peut que regretter la parution des textes sans préparation préalable. La situation française est de ce point de vue extrêmement complexe mais le sentiment principal qui prévaut aujourd’hui est celui d’une grande inégalité. On a accumulé au fil des ans de multiples situations dont l’objet est, comme il est de règle en France, de contourner le droit commun. La propension au corporatisme fait le reste.

    Il faudra bien que les universités adoptent pour chacune d’entre elles des règles qui tiennent compte des situations particulières propres à chaque discipline et aux conditions locales liées au marché locatif ou aux coûts d’accès à la propriété. De ce point de vue il est clair à mes yeux que les collectivités territoriales doivent être impliquées dans le débat.

    Il est grand temps de considérer que les universitaires doivent, sauf clauses particulières liées à l’exercice d’un métier nécessaire à l’activité de formation ou de recherche, être avant tout au sein de leur université et pas ailleurs. Cela implique évidemment qu’ils y soient à la disposition de leurs étudiants et qu’ils bénéficient d’un traitement de base et d’une évolution de leur rémunération au fur et à mesure que progresse leur carrière. A cette rémunération de base qui correspond à ce que j’appelle la constatation de leur participation aux activités de formation, de recherche ou de gestion de leur établissement, doit s’ajouter une rémunération complémentaire qui reconnaisse leur implication plus importante dans l’une ou l’autre de ces trois activités, Ceci doit résulter d’un contrat entre l’établissement et chaque universitaire pour la durée du contrat.

    Naturellement pour les disciplines qui sont adossées à des métiers indispensables (médecine, droit) la constatation d’un cumul de rémunération doit s’accompagner du retrait de la rémunération complémentaire. Il en est d’ailleurs de même pour les enseignants impliqués dans des activités de consultance et de direction éditoriale rémunérées. Mais tout cela doit être réglé de façon contractuelle avec les établissements. Car je ne connais pas d’autre façon d’arriver à la modulation intelligente non pas tant des sacro-saints « temps de service » qu’à celle des activités des universitaires. Cela passe aussi par la délégation complète de gestion des personnels rémunérés par les organismes puis leur intégration progressive comme personnels de l’université.

    Reste un problème important, celui du recrutement de chefs d’équipes de recherche particulièrement dynamiques et que la ministre propose de régler par un système de chaires d’excellences cofinancées par les organismes de recherche ou par du mécénat. Je rappellerai d’abord qu’un tel système existe déjà et qu’il ne s’est pas révélé très efficace. Je préférerais quant à moi un système plus responsabilisant, tel qu’il fonctionne, par exemple, dans les programmes Human Science Frontier et dans les grants anglo-saxons. Il s’agirait qu’une fraction des financements sur programme transitant par l’Agence Nationale de la Recherche ou les organismes de recherche soit destinés à rémunérer le porteur de projet.

    Certes le projet de la Ministre comporte quelques avancées, la réduction de la durée du premier échelon des MCU (mais j’ai déjà dit que cette mesure est injuste pour les recrutés récents et qu’elle devrait leur être étendue quel que soit leur niveau de carrière) et l’accélération de carrière pour les professeurs, mais elle ne règle pas le problème des rémunérations complémentaires. Il est nécessaire qu’elle accepte que celle-ci soit entièrement organisée par les universités dans le cadre de leur autonomie. Ce qui implique des budgets convenables.

    Il est également nécessaire que les collectivités territoriales s’impliquent en créant des conditions d’accès favorable au logement qu’il soit locatif ou acheté et en matière de crèches et de garderies d’enfants.

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