Tout va très bien madame la marquise

Martine Aubry

Ce week-end a été marqué par trois succès retentissants, la victoire du coq Gaulois sur la Rose d’outre-manche, la victoire de la gauche gauloise sur la droite versaillaise et la victoire de Barack Obama sur l’épineux dossier de l’assurance maladie.

Tout va très bien madame la marquise, c’est à peu près ce que disait l’Elysée le lendemain du premier tour des élections régionales. Et c’est à peu près le même refrain que nous avons entendu des leaders socialistes au soir du second tour. C’est d’ailleurs ce qui se disait en Union Soviétique à la veille de la pérestroïka. Tout va très bien pour les socialistes ? A voir ! Car, comme le rappelle Marie-Anne Raft sur son blog citoyen Arx tarpeia Capitoli proxima. Et le souvenir du triomphe de 2004, de la cacophonie européenne de 2005 et du vide sidéral des propositions de la gauche dans les deux années qui suivirent n’est pas pour nous rassurer. Chacun sent bien que le résultat des élections régionales n’est pas uniquement la reconnaissance par le corps électoral d’une bonne gestion des régions. Mais il n’exprime pas non plus le désir du retour aux années Jospin. Il est essentiellement le reflet d’une forte inquiétude sur l’avenir. Daniel Cohn-Bendit n’a pas eu tort de remarquer, lors de la soirée post électorale de dimanche, que les difficultés commençaient. Le trio des égéries régionales pour sympathique qu’il soit ne constitue pas un programme crédible, sans compter avec les multiples sous chapelles du PS, des Ecologistes et du front de gauche. Pour l’instant on en est encore au programme des nonistes.

Côté cour ce n’est pas mieux. L’hôte de l’Elysée est bien seul quand il réclame (avec l’approbation tacite de la CGT) la définition d’une politique industrielle. Une telle politique se heurte d’une part aux exigences contradictoires de la réduction drastique des déficits et d’une politique industrielle nécessairement basée sur l’innovation. Mais comment peut-on justifier une politique plus austère pour la fonction publique afin de réduire les déficits si dans le même temps on ne touche pas aux avantages acquis des niches fiscales et des nantis arc-boutés sur leurs boucliers fiscaux ? Il ne faut pas compter sur les représentants de la grande industrie pour faire preuve d’imagination dans ce domaine comme Christian Stoffaes et Frédéric Saint-Geour en ont fait la démonstration lors de l’émission de Brigitte Jeanperrin « Carrefour de l’économie ». Samedi dernier ils y ont déclaré que si l’industrie française est défavorisée par rapport à l’Allemagne c’est à cause des prélèvements fiscaux mais refusèrent de remettre en cause la manière dont le crédit impôt recherche est utilisé par les entreprises et n’ont pas eu un seul mot sur le rapprochement nécessaire des entreprises avec les universités.

Un autre aspect du malaise ambiant résulte de la façon brouillonne dont sont mises en œuvre les réformes, du peu de relais qu’elles trouvent dans l’appareil d’Etat pour les faire appliquer et de l’absence de propositions réalistes de la gauche. Car il faut bien reconnaître que l’attelage du deuxième tour des régionales qui s’est auto désigné « gauche solidaire » n’est, pour l’instant guère plus crédible ! Et ce ne sont pas les emplois espérés par l’économie sociale et environnementale qui permettront de donner du travail aux centaines de milliers de diplômés qui arrivent chaque année sur le marché du travail en l’absence d’une politique industrielle améliorant la compétitivité des entreprises et fondée sur l’économie de la connaissance. Ne soyons pas naïfs, si le social business a de l’avenir (d’ailleurs, Véolia, Danone et d’autres sociétés, dont le philanthropisme est bien connu, comptent bien ne pas laisser ce secteur à des amateurs), la finance a encore de belles années devant elle.

Il est grand temps que la gauche française comprenne qu’elle doit avoir un programme réaliste et qui prenne en compte aussi les sacrifices que les uns et les autres devront consentir. L’équipe de France de rugby a dignement fêté par un neuvième grand chelem le centième anniversaire de son entrée dans le tournoi des cinq nations. Ce fut un combat de titan. Elle a battu son éternelle rivale, le quinze de la rose, en jouant « à l’anglaise ». La gauche française devrait regarder un peu ce qui se fait en dehors de l’hexagone. C’est difficile de réformer à Paris comme ailleurs. Il faut d’autant plus saluer la leçon de réalisme politique que Barack Obama vient de donner en obtenant que, dimanche à 23 heures, heure de Washington, par 219 voix le plan adopté par le Sénat en novembre 2009, soit voté par la Chambre, malgré une ultime intense guérilla parlementaire républicaine. La majorité était de 216 voix et 34 démocrates ont voté contre. Des combats d’arrière garde vont encore avoir lieu au sénat puisque le président n’y a plus la majorité qualifiée.

Mais l’essentiel est fait. Nicolas Sarkozy fera bien de tirer les leçons de l’histoire : un pas après l’autre et pas tout en même temps. Qu’il se concentre sur les quelques réformes nécessaires mais inachevées ou non entreprises (Universités, Retraites, Couverture sociale des plus fragiles) et cesse cette profusion de décorations. Car comme le dit Maître Dupont-Moretti, « les décorations c’est comme les bombes, ça tombe toujours sur ceux qui ne les méritent pas ». Puisque l’on est dans un régime présidentiel, que les ministres appliquent la politique qu’il a arrêté et cessent de tourner autour du pot. Sans doute serait-il avisé d’en mettre quelques-uns au repos, après tout dans le rugby professionnel on dispose toujours d’au moins une dizaine de remplaçants.

Il y a un quatrième gagnant à ce « madness week-end » c’est Jacques Vigier, professeur de droit de son état. Reste à savoir s’il doit cette victoire à son habileté où à son innocence. Entre l’éthique des enquêteurs mise à mal par l’aveu d’un témoin manipulé ; le renversement tactique illustré par le choix des défenseurs du second procès, digne du renversement marxiste de la doctrine hégélienne ; l’incroyable inconsistance du ministère public qui n’a d’autre issue que de recommander la fessée là où il eut fallu la correctionnelle ; rien ne nous fut épargné. Plaise à Dieu, s’il existe, de laisser longue vie à Claude Chabrol pour qu’il puisse nous concocter un scénario bien glauque à sa façon.

Impérial week-end donc mais assombri par l’ampleur du « no vote ». N’en déplaise aux abstentionnistes, parmi lesquels certains de mes propres enfants, le droit de vote ne s’use que si l’on ne s’en sert pas. Ceux qui refusent de faire des choix difficiles n’ont pas tiré les leçons de l’histoire. Toute démocratie, comme toute entreprise humaine, est imparfaite mais je préfère un choix démocratique improbable à l’alternative entre la chambre à gaz et le peloton d’exécution.

Lundi 22 mars Palaiseau 4 heures du matin.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>