DANS LE NOIR Lettre de Christian SAUTTER et Catherine CADOU du  jeudi 2 mars 2017

Un ami diplomate, paralysé à la suite d’une chute de cheval, nous a envoyé une joyeuse vidéo, fêtant les dix ans d’un restaurant « Dans le noir » situé à Londres. Non seulement les convives peuvent y savourer un bon dîner dans une obscurité totale, mais nos amis d’outre-Manche vous permettent ensuite de finir la soirée en dansant gaiement avec des sourds-muets.

En 1999 (j’étais membre du gouvernement Jospin), Catherine m’a entraîné dans un restaurant temporaire préfigurant l’établissement « Dans le noir » de la rue Quincampoix (qui a treize ans et de nombreux enfants). Avec sept autres personnes inconnues, nous nous sommes attablés en compagnie d’un homme cordial, non-voyant évidemment, et nous avons tous sympathisé facilement dans la complicité d’une obscurité complète. Après le hors-d’œuvre et le plat goûteux, pas si aisés à déguster, la situation s’est compliquée. « Christian, il n’y a plus de vin ; va en chercher sur la table du fond. » À tâtons, j’ai réussi cette mission délicate sans asperger les autres clients. In fine, nous nous sommes tous retrouvés dans la lumière pour découvrir que notre chef de table avait reconnu ma voix, du temps où il était salarié de la préfecture de l’Île-de-France.

 Cette expérience forte a, si je puis dire, changé mon regard sur le handicap. Et j’ai eu une preuve supplémentaire de l’énergie et de la joie de vivre des personnes handicapées quand Hamou Bouakkaz, lui-même non-voyant (et cadre supérieur de banque à l’époque), a organisé début 2001 dans le 12ème arrondissement une réunion pour le candidat Bertrand Delanoë à la Mairie de Paris, sur les problèmes parisiens des personnes handicapées. La réunion fut particulièrement agitée parce que les aveugles et les sourds se sont disputés « la parole » (il y avait tous les interprètes nécessaires) pour exprimer leurs besoins bien distincts, comme dans une réunion électorale banale, avec une vive pointe de chaleur humaine en plus.

Quel candidat, dans cette campagne électorale obscure, aborde les problèmes des handicapés, qui sont douze millions dans notre pays ? Qui dénonce la décision gouvernementale récente de repousser de plusieurs années la mise en accessibilité des transports en commun, inscrite dans une loi de 2005 qui l’imposait pour 2015, la SNCF et la RATP préférant, avec la complicité des élus, consacrer leurs investissements à des équipements de prestige (TGV Tours-Bordeaux ou automatisation des lignes de métro) plutôt qu’à des travaux facilitant la vie des personnes à mobilité réduite (et des mamans à poussette et des seniors à valises) ?

 Heureusement, la vie continue, invincible, et France Active est fière de financer de belles entreprises qui emploient des handicapés dans des activités concurrentielles. Chez « DSI » (Distribution de Services Industriels) à Toulouse, les 600 salariés (dont 84% de handicapés) travaillent pour Airbus et d’autres grandes entreprises. Chez « Gaia », en Seine et Marne, les 70 collaborateurs (à 80% handicapés) désossent, réparent et revendent des ordinateurs.

 Pendant que la campagne présidentielle s’enfonce dans les sables mouvants de la justice d’un côté, et dans les rancœurs d’appareils politiques de l’autre, prenons du champ pour parler de deux livres enjoués à des titres divers.

Le premier est « L’histoire mondiale de la France » (Seuil 2017), dirigé par un professeur au Collège de France, Patrick Boucheron. Une centaine d’historiens patentés ont été réunis en une « joyeuse polyphonie » pour rédiger un énorme canular de Normaliens. En 800 pages, nous parcourons à grands pas toute l’histoire de France de la grotte Chauvet (34000 avant JC) à 2015 (attentats de Paris).

Sans aucune ligne autre que chronologique, chaque date donne lieu à un texte bien troussé de trois ou quatre pages. Au rebut, l’École des Annales qui cherchait des explications économiques et sociales aux évolutions de longue durée ou aux révolutions soudaines. Adieu à l’histoire de grand papa faite de grands hommes, de guerres et de conquêtes. Cette bande espiègle picore avec fantaisie pour démontrer la vanité de rechercher une « identité française » ou un « roman national ».

Prenons la deuxième guerre mondiale comme exemple. Dans le livre, elle se résume à quatre dates : 1940, « La France libre naît en Afrique Équatoriale » ; 1940, « Lascaux, l’art mondial révélé par la défaite nationale » ; 1942, « Vel d’Hiv-Drancy-Auschwitz » ; 1946, « Un Yalta cinématographique » (le premier festival de Cannes). Chacun des quatre textes est fort plaisant à lire, mais ce collier de perles baroques n’est pas prêt de remplacer les « Mallet et Isaac » de mon enfance.

Néanmoins, quel bonheur de voir passer quatre merveilleuses comètes dans le ciel de France ! « La dame de Brassempouy » (24000 avant JC), sculpture forcément sublime. Marie Curie (1903), dont l’Académie Nobel ne voulait couronner que le mari. Gabrielle Chanel (1921) qui a parfumé le monde. Simone de Beauvoir (1949) dont le « Deuxième sexe » a scandalisé François Mauriac.

Et l’on s’instruit avec douceur en découvrant le sermon de Napoéon empereur (1804) qui dit notamment : « Je jure de respecter et faire respecter l’égalité des droits, la liberté politique et civile … ; de gouverner dans la seule vue de l’intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français. » (À bon entendeur, salut !) Il y a aussi de belles pages sur la décolonisation avec d’excellents portraits de Fanon, Césaire, Senghor, Houphouet-Boigny … et Foccart. Ainsi que sur les fluctuations de la politique migratoire selon l’évolution économique et démographique interne de la France.

 Passons à un autre livre qui traite d’un sujet au cœur de l’actualité, les médias. Julia Cagé, normalienne de 30 ans, économiste qui a fait le pèlerinage de Harvard, leur consacre une étude vive et convaincante dans la collection « La République des idées » (Seuil, 2015). « Sauver les médias », telle est la question traitée à partir d’une recherche solide sur l’économie des journaux-papiers américains et français, dont l’avenir est très précaire dans les deux cas. La raison principale n’est pas la substitution rapide du numérique au papier journal. Le mouvement est indéniable, mais la presse numérique n’est pas plus rentable que la presse papier. Les vraies raisons qui sapent ces entreprises privées sont l’érosion rapide de la publicité (papier, radio, TV, numérique confondus), captée par les grandes plateformes Internet qui vendent de la pub sur mesure, ainsi que la quasi gratuité d’accès à une information « agrégeant » des dépêches d’agence, sans que des journalistes mettent cette information brute dans son nécessaire contexte.

Pour Julia Cagé, l’information est un « bien commun » indispensable à la démocratie ; la rapide diminution des effectifs de journalistes employés par les quotidiens d’ici et de là-bas met en péril le jugement réfléchi des citoyens.

Les solutions illusoires sont d’espérer le retour de la manne publicitaire, de laisser jouer la concurrence pour sélectionner les meilleurs médias, de vendre de l’information numérique (à nuancer ?), de perfuser des fonds publics croissants (elle recommande toutefois de concentrer les aides à la presse de 419 M€ en 2012 sur la presse d’information), d’attendre que de riches philanthropes viennent renflouer nos journaux favoris comme ils achètent des équipes de football, de créer des coopératives car la presse est trop gourmande en capital (seul, dit-elle, le mensuel « Alternatives Économiques » a eu le courage de prendre ce statut délicat).

Quelle est la bonne solution pour ces entreprises d’utilité démocratique ? Julia Cagé propose de traiter les journaux comme les universités américaines, qui rendent un même service d’intérêt général, en confiant  les « sociétés de médias » à des fondations, avec deux correctifs : la présence au conseil d’administration de la société des lecteurs actionnaires via le « financement participatif » d’une part, et de la société des journalistes d’autre part, l’une et l’autre ayant des droits de vote supérieurs à ce que leur donnerait leur participation modeste au capital.

Admirons cette démarche intellectuelle et politique qui cherche à dépasser, dans le domaine crucial de la presse, « l’illusion hyper-capitaliste et l’illusion hyper-coopérative » ! Tout cela se discute, mais sur une base sérieuse et imaginative de valeurs affirmées et de solutions techniques à méditer.

 Revenons à la campagne présidentielle, où l’on parle peu de l’avenir et des questions de fond, et laissons le dernier mot à cette jeune femme (qui fait partie de l’équipe du candidat Hamon).

« Il y a sans doute quelque chose d’inéluctable à la crise de la presse papier. On peut se lamenter. S’enfoncer la tête dans le sol et attendre que ça passe. Se laisser mourir. On peut aussi se tourner vers l’avenir, prendre des risques et crier que, définitivement non, les médias peuvent et doivent être sauvés ».

 Candidats, il est temps de se tourner vers l’avenir et de prendre des risques !