ARGENT FUTILE ET HOMME INUTILE par Christian SAUTTER et Catherine CADOU

Dans le train qui m’emportait vers Bruxelles pour animer un groupe de travail sur le financement des infrastructures sociales (éducation, santé, logement social), je suis tombé sur un article émouvant du « Financial Times » (05.12.16). Les fonds accumulés par les multinationales américaines dans les paradis fiscaux avoisinent les 1000 milliards de dollars (900 milliards d’euros !). Les champions de ces Olympiades de l’incivisme fiscal sont Apple (216 Mds$) et Microsoft (111 Mds$). Coca Cola est assez ridicule à la huitième place avec seulement 22 Mds$.

Comment peut-on admirer ces parangons de la vertu capitaliste et de la rupture technologique, qui privent le Trésor public américain des moyens de payer une éducation correcte à tous les jeunes, et qui jouent à merveille du labyrinthe européen pour échapper à l’impôt ? Le lien est évident entre cette impudence fiscale des grandes firmes nomades et l’accumulation d’une bulle de dettes des étudiants californiens, démarrant leur vie professionnelle avec un lourd boulet au pied. Certains expliquent d’ailleurs que la dette estudiantine made in USA pourrait provoquer les mêmes catastrophes que le surendettement des familles américaines pour accéder à la propriété, à l’origine de la crise financière de 2007-08.

 On comprend que Trump, le nouveau président élu, veuille faire revenir cet argent stérile dans le circuit de financement de la production et de l’emploi américains. Dans son style inimitable de Mister Twitter (cela veut dire gazouillis en anglais), il s’est déjà vanté d’avoir empêché la migration de 1000 emplois de l’entreprise Carrier (air conditionné) vers le Mexique ; et il a embrassé en public Masayoshi SON, l’entrepreneur japonais d’origine coréenne, qui a promis d’investir aux USA 50 Mds $ (de fonds japonais et saoudiens).

Pour mener cette bataille de ce que l’on appelait autrefois en France la reconquête du marché intérieur, il a choisi un gouvernement composé pour l’essentiel d’amis milliardaires de Wall Street. Chacun sait que ce sont les généraux qui arrêtent les guerres : Eisenhower en Corée, de Gaulle en Algérie, Rabin en Egypte ! Avec la carotte d’une forte baisse de l’impôt sur les bénéfices des sociétés et le bâton de droits de douane sur les importations de produits américains fabriqués à l’étranger (Chine et Mexique), ce cow-boy qui tire avant de réfléchir obtiendra peut-être des résultats à moins que, comme certains présidents, il n’oublie les promesses faites au bon peuple des États industriels en crise de la rust belt. Si le propre du chef est d’être imprévisible, nous allons être servis !

 Sortons de l’actualité en 140 signes pour nous pencher sur les problèmes présents et à venir de l’humanité. Nous pouvons nous appuyer pour ce faire sur le livre chatoyant d’un ingénieur-économiste original qui poursuit sa méditation solitaire au sein de l’École des Mines. Pierre-Noël Giraud a écrit « L’homme inutile » (Odile Jacob, 2016). Il reprend et enrichit la vieille querelle entre Malthus et Sauvy, sur la relation entre démographie et économie.

Au départ, un double constat. Le monde est peuplé d’une foule immense d’hommes « inutiles » qui n’ont de place ni dans la production ni dans la consommation, qui parviennent à peine à atteindre le minimum vital de survie. Dans les pays développés, ce sont les chômeurs de longue durée et les working poors. Dans les pays sous-développés, ce sont les paysans sans terre et les citadins des bidonvilles. Si la pauvreté a fortement reculé en  Chine, elle s’est à peu près stabilisée en Inde, mais elle progresse en Afrique.

L’Afrique ! Si la photo est préoccupante, le film à venir est franchement inquiétant, parce qu’elle n’a pas encore fait sa « transition démographique ». D’ici 2100, la population africaine devrait monter de 1 milliard à 4 milliards d’habitants. L’auteur nous explique bizarrement que ce sont seulement quelques décennies difficiles à passer ! La population mondiale devrait ensuite redescendre naturellement de 10 à 4 milliards d’habitants au cours du XXIIème siècle, à mesure que le développement africain s’accélérerait, que l’éducation y ferait reculer la natalité, comme c’est déjà le cas aujourd’hui dans une Chine qui vieillit rapidement.

 Pourquoi tous ces hommes (et femmes) dits « inutiles » aujourd’hui ? Parce que le système économique est vicié. Giraud distingue les « emplois nomades » et les « emplois sédentaires ». Les premiers sont en partie délocalisés par les grandes firmes depuis les pays à hauts salaires vers les pays à main-d’œuvre qualifiée et moins payée (disons des USA vers la Chine). Cette compétition pèse sur les salaires et le pouvoir d’achat des classes moyennes des pays riches. Quant aux emplois sédentaires, ils sont freinés par la stagnation du pouvoir d’achat des salariés des emplois nomades qui n’achètent plus suffisamment les services et les logements qu’ils produisent. Seule une minorité tire son épingle du jeu capitaliste, mais elle n’a ni le temps ni la capacité de consommer tous ses revenus. Des profits sont ensevelis dans les paradis fiscaux. Nous sommes dans le schéma classique de la « suraccumulation » de Marx ou de l’insuffisance de la demande de Keynes.

 Que faire pour occuper les « sédentaires » que le système juge « superflus » ? Il faut agir, pense notre économiste citoyen pour aller vers une « société juste » où chacun pourrait développer ses « capabilités » (Amartya Sen). Comment agir ? D’abord en rétablissant des condition de concurrence équilibrée entre des pays disposant des mêmes technologies, les uns payant des salaires élevés, les autres utilisant leur surplus de main-d’œuvre pour payer des salaires bien plus faibles. Giraud, citant la pensée mercantiliste (Friedrich List), pense que les pays développés devraient imposer un minimum de « contenu local » dans les produits vendus sur leur marché intérieur. En clair, il s’agit de reconstituer de grands marchés à préférence locale pour les produits industriels des « emplois nomades ». Pour les « emplois sédentaires » des services, il évoque une offre innovante, en citant notamment (mais bien trop rapidement !) l’Économie sociale et solidaire.

 Ceci, c’est pour le court terme ! À plus long terme, c’est le sort de l’Afrique qui est décisif pour l’avenir des pays européens. Si ce continent ne se développe pas, les plus talentueux de ses citoyens vont émigrer en masse vers … l’Europe, provoquant des « révoltes des multitudes » à l’intérieur de l’Union européenne, ou des guerres aux frontières. Comment développer l’Afrique, dans notre propre intérêt ? « Aider le Tiers-monde, c’est s’aider soi-même » disait le Président Mitterrand à la conférence des pays moins avancés à l’été 1981.

Le défi n’est pas mince : faire en sorte que les Africains puissent nourrir et employer 900 millions de personnes en plus d’ici 2050 ! L’ingénieur Giraud pense que l’Afrique a les ressources en eau et en terres arables, ainsi que les talents entrepreneuriaux pour avancer. Ce qui lui manque, ce sont les capitaux et les débouchés. L’économiste Giraud préconise une solution à la chinoise : le développement de grandes zones industrielles franches autour des ports, où les investisseurs seraient davantage les pays émergents (Chine en tête) que les pays développés. Cela suppose une diplomatie économique assez subtile de la part de l’Union Européenne : durcir les condition d’entrée des produits chinois, mais laisser pénétrer les produits africains (pour tarir à la source les flux migratoires massifs)

Je passe sur bien d’autres réflexions foisonnantes et souvent fulgurantes sur la crise financière inévitable à venir : il faudra « purger le mistigri financier » des immenses dettes accumulées par les États, les entreprises et les particuliers (les étudiants américains !). Revenir à l’ « économie marchande » que Braudel distinguait de « l’économie capitaliste » faite de finance et de grand négoce international. Prendre la crise climatique au sérieux en recourant à des incitations simples : taxer le carbone à 150 $ la tonne comme en Suède, alors que la France n’ose pas monter à 30$ la tonne, et prélever un droit de douane européen sur le pétrole importé pour monter son prix ttc à 80-100 € le baril.

L’essentiel est que ce livre publié au début de l’année 2016 lance un cri d’alarme sur la révolte qui couve, dont témoigne l’élection de Trump, et proclame : « Classes moyennes de tous les pays, unissez-vous ! » Les problèmes à résoudre d’urgence ne sont pas d’ordre technique (les économistes peuvent proposer des solutions), mais politiques.

Il faut agir, car le problème de « l’inutilité des hommes » dans un système économique centré sur le profit à court terme ne pourra que s’aggraver avec le temps. Et il faut agir pour reconstruire une « économie juste », pas seulement en France, ni même en Europe, mais aussi en Afrique et dans le monde.

Et si l’économie vous ennuie, allez vite voir « Une chambre en Inde », mis en scène par Ariane Mnouchkine à la Cartoucherie de Vincennes. Admirable d’humanisme multiculturel, tout simplement !

LA NOBLESSE DE L’ÉCHEC   

Christian SAUTTER et Catherine CADOU  s’expriment à leur manière sur la décision de François <Hollande

 « La noblesse de l’échec » est un livre d’Ivan Morris sur le Japon, dont je me suis souvenu quand François Hollande a annoncé en direct à la télévision qu’il ne se représenterait pas à la Présidence de la République. Cet homme, qui se voulait « normal », n’a pas tenu les promesses faites à ses électeurs. Il est resté inerte au début de son quinquennat, alors que les premiers « cent jours » produisent une sorte d’état de grâce qui permet de faire passer des réformes pas toujours populaires. C’est ce que fit de Gaulle entre juin et octobre 1958. Ou Mitterrand au début de son septennat : abolition de la peine de mort, libération de l’information, nationalisations.

Le vote promis des étrangers aux élections locales, la suppression rapide et stricte du cumul des mandats, deux réformes qui ne « coûtaient » rien au Trésor public, auraient pu être réalisées et ne l’ont pas été. L’inflexion de la désastreuse politique européenne d’austérité n’a été tentée qu’en juin 2012 pour être aussitôt abandonnée. Le redressement économique a été pris par le mauvais côté : 40 milliards ont été promis à toutes les entreprises sans aucune contrepartie, alors qu’il aurait été si simple, mais peut-être un peu vieillot, de concentrer les aides sur les seules entreprises qui faisaient un effort d’investissement et d’embauche dans leurs établissements situés dans l’hexagone.

Et, faute d’autorité et de dynamique commune, la majorité parlementaire et politique s’est rapidement effilochée. La dissidence de membres du gouvernement qui lui devaient tout n’a pas facilité sa tâche. Le chef de l’État a été digne au moment des attentats qui ont frappé la France, mais l’on ne peut vivre perpétuellement en état d’urgence ! Tel un samurai ayant fait son devoir dans la limite de ses moyens et ayant perdu, François Hollande s’est fait hara kiri, avec une dignité qu’il faut respecter.

 Il est trop tôt pour penser à la suite et jauger les petites ambitions qui vont fleurir, mais trois questions méritent la priorité : l’Europe, l’École  et l’Emploi.

Europe : « la France est notre patrie, l’Europe est notre avenir », disait François Mitterrand. Nous devons rejeter l’Europe honteuse et vouloir une Europe ambitieuse. Le choix du socialisme dans un seul pays, ou du souverainisme ressuscité, est tout simplement absurde. Entre la puissance économique américaine et la vigueur émergente en Chine, il n’y a plus de solution nationale. Avec le nouveau projet de la Russie de reconstituer l’URSS dans ses frontières, la gangrène qui ronge le Moyen-Orient, la nouvelle énergie de la jeune Afrique, il ne peut y avoir qu’une seule diplomatie européenne et une défense commune. Comment ? À combien ? Cela se discute, même si l’Europe a été étrangement absente du débat entre Fillon et Juppé. Une Europe de projets à géométrie variable doit remplacer le rejet larvé de l’Europe.

 École : non seulement plus de 100 000 jeunes « décrocheurs » sortent sans diplôme du système scolaire, mais c’est tout notre château de cartes éducatif qui, année après année, s’effondre dans les classements internationaux. On sent combien le carcan imposé depuis la rue de Grenelle par la cogestion entre une administration puissante et des égoïsmes corporatifs exprimés par les syndicats de personnel, freine tout effort d’innovation pédagogique et toute redistribution des moyens. L’autonomie des établissements scolaires, la souplesse des programmes, l’augmentation des moyens attribués aux équipes dont les résultats progressent (même et surtout dans les quartiers difficiles où devraient être envoyés les profs les plus expérimentés et les mieux payés), bref une école joyeuse et efficace comme celle, finlandaise, que montre le film « Demain », seraient de bonnes pistes à suivre !

 Emploi : on retrouve l’Europe qui, comme M. Trump (!), devrait se lancer dans une politique de grands travaux d’infrastructure ; dans le champ économique (énergie, transports, numérique) comme dans le champ social (universités, écoles, logement, troisième âge). Autant il faut serrer les budgets publics de fonctionnement, qui sont copieux en France, autant il faut mobiliser le trop plein d’épargne européenne pour financer des investissements, sans imposer des limites arbitraires. L’investissement public de demain est la production et l’emploi d’après demain ! Concentrons des moyens européens qui pourraient être considérables (le plan Juncker de 315 Mds€ est une allumette bienvenue mais bien modeste pour soulever la croissance européenne). Et, de notre côté, ciblons les ressources publiques françaises, nationales et locales, sur les seules entreprises qui se bougent. Le tandem entre le crédit d’impôt-recherche français et les programmes coopératifs européens de recherche est le bon exemple à généraliser.

 Mais l’emploi ne dépend pas que de l’innovation numérique dans des entreprises planétaires qui s’affrontent au-dessus de nos têtes ! L’emploi, c’est aussi et surtout le fait de milliers d’entreprises de taille petite ou moyenne qui travaillent le plus souvent (mais pas exclusivement) pour un marché de proximité. Et l’emploi ne devrait pas être la résultante ou le solde de calculs complexes de rentabilité, une variable d’ajustement en quelque sorte. L’emploi peut être un des objectifs majeurs d’une économie fonctionnant autrement.

C’est sur ce thème de « L’économie autrement » que 1500 personnes ont phosphoré pendant deux jours à Dijon, à l’initiative du mensuel « Alternatives Économiques ». Que retenir de ces quinze table rondes et 24 ateliers ? Un message de dynamisme, de diversité, de bonheur tout simplement.

 « Quand les grands arbres de la forêt font du bruit (en tombant), les jeunes pousses se multiplient, silencieusement ». Claude Alphandéry a inventé ce joli proverbe oriental pour décrire une renaissance indubitable. Des étudiants de Dijon ont monté « Vélo campus » pour récupérer quelques-uns des 1,5 million de vélos jetés chaque année, pour les retaper et les vendre à petits prix aux étudiants dont la fac est éloignée. « La bécane à Jules » a été créée selon la même logique d’économie circulaire et emploie des personnes en difficulté. « Juratri » fait travailler 140 personnes sans emploi pour faire du recyclage. Une coopérative de Commercy (la SCIC Savecom) propose aux familles des travaux d’économie d’énergie avec le financement et la garantie que les résultats promis et mesurés allègeront la facture de chauffage. 5000 Basques ont réuni 7 M€ pour financer des projets de développement local (Herrikoa). Un élu régional, Didier Hameau, né aux Minguettes, pousse les projets d’Économie Sociale et Solidaire en Bourgogne Franche Comté, avec un enthousiasme contagieux.

Le président du Crédit Coopératif a parlé des « lombrics du monde », d’une activité quasi souterraine de régénération de l’économie et de la société de notre pays. Ont été évoquées avec jubilation des « boucles locales de l’innovation » et des « boucles locales du financement ». France Active y travaille, au plus près des réalités régionales. Nous étions si loin de la machine administrative parisienne à fabriquer des normes uniformes, à engendrer de la complexité. L’avenir de l’emploi en France est dans les Régions !

 L’idée est bien de libérer les énergies des « entreprenants » du développement local et, pourquoi pas, du service public de terrain. Comme l’a dit une philosophe tonique, Cynthia Fleury : « Pour sortir de la dépression ? L’action. » Chacun, dans son bassin de vie, peut faire partie d’une minorité active dans l’initiative citoyenne, économique, sociale, écologique. Patrick Viveret a renchéri : « Il est trop tard pour être pessimiste » (Mathieu Ricard). « Non au pessimisme pépère ! »

 Pour échapper au découragement, il est bon de lire les textes de Charles Gide, (l’oncle d’André Gide), rassemblés par Denis Clerc (« La coopération contre le capitalisme », Alternatives Économiques, 2013). Ce grand universitaire plaidait pour que le « solidarisme » soit une troisième voie entre l’économie libérale et le socialisme marxiste. C’était en 1932, trois ans après la crise ouverte en 1929. Nous sommes en 2016, huit ans après la crise de 2008, avec de forts problèmes de chômage et d’inégalités de revenus, auxquels s’ajoute la nécessité d’alléger rapidement les agressions d’une nature aux ressources limitées et aux réactions imprévisibles !

Ce pionnier (protestant !) voulait faire de l’économie une science morale {et pourquoi pas la politique ?}. La production doit satisfaire les besoins plutôt que de pousser à une consommation ostentatoire ; elle doit dégager un intérêt raisonnable du capital engagé plutôt que faire du profit une fin en soi. Il bannissait ceux qu’il appelait joliment les « Messieurs Vautours », dont de récents exemples sont les anciens de Goldman Sachs choisis pour aider le futur président Trump. Trop de tentations rétrogrades s’affirment avec arrogance en France !

Souhaitons-nous des candidats moraux et ambitieux sur l’Europe, l’École et l’Emploi !