Piqûre de rappel nécessaire : L’Europe est-elle une utopie nécessaire ?

L’épisode dramatique de la vie politique grecque a révélé bien des contradictions de la construction européenne et renseigne aussi sur l’état de l’opinion des européens aujourd’hui. Je suis de la génération née durant la dernière guerre mondiale dans une famille ouvrière. Notre éducation a été nourrie par les luttes de nos aînés pour l’émancipation, par la prise de conscience des conséquences de la grande guerre et par la nocivité des idéologies fasciste et nazi, par l’illusion qu’un modèle alternatif au capitalisme débridé existait bel et bien à l’Est. Nos enfants ont aussi été éduqués à cet aune, mais avec nos petits enfants dont certains arrivent à l’âge adulte ces souvenirs s’estompent. Peu de pays en Europe ont en fait connu ce schéma. D’une part l’Espagne, le Portugal et la Grèce continuèrent à être régies par des dictatures assassines, d’autre part une beaucoup de pays qui avaient subi avec dureté le dernier conflit mondial furent placés sous domination soviétique avec des régimes qui n’avaient de démocratique que le nom et étaient tout aussi meurtrières. L’Allemagne et l’Italie, les principaux artisans du conflit, étaient de fait sous tutelle. Dans ce contexte quelques esprits éclairés, à la suite de l’appel de Winston Churchill, le Belge Paul-Henri Spaak et les français Jean Monnet et Robert Schuman se firent les VRP d’une démarche visant à créer les Etats-Unis d’Europe. Mais il faut bien convenir qu’en France tant les gaullistes que les communistes s’efforcèrent avec un certain succès à entraver la marche en avant. Les vingt années qui suivirent l’après-guerre virent se mettre en place à bas bruit une petite Europe (RoyaumeUni, République fédérale allemande, Bénélux, France et Italie) qui permit une amélioration sociale et économique constituant le noyau dur de l’Europe alors que les satellites de l’URSS et les pays de l’ouest sous dictature restaient en retard.

Partout en Europe cependant la jeunesse fermentait car les carcans sociaux et religieux étaient de moins en moins supportés et aboutirent aux divers mouvements de 1968. L’Europe de l’Est à l’Ouest, bousculée à des rythmes divers par l’émergence des nouvelles technologies de l’information (radio libres, informatique, etc.) et la soif de nouveauté les pouvoirs durent lâcher du lest sur les questions de morale et de sexualité. Les vingt années suivantes l’intrication des économies va induire la nécessité d’une ouverture des frontières intra-européennes procurant une fluidité plus grande des jeunes dans cet espace. La fin des dictatures d’Europe de l’ouest au Portugal, en Espagne et en Grèce va renforcer ce grand mouvement de brassage renforcé par l’arrivée du Danemark. L’Union Européenne disposait d’une assise confortable mais elle restait avant tout une confédération lâche ne disposant ni d’une monnaie ni d’une libre circulation. L’entré en application le 1er juillet 1987, l’acte unique européen avait pour but de redynamiser la construction européenne en fixant l’achèvement du marché intérieur à l’année 1993, permettant la libre circulation également des capitaux et des services. Mais l’acte européen demeure une cote mal taillée puisqu’elle laisse aux états, en théorie du moins la maîtrise de leur politique étrangère, économique, sociale et sécuritaire alors que la libre circulation devient la règle et la monnaie unique à laquelle le Royaume  Uni refusa d’adhérer ne put s’appuyer sur une gouvernance solide.

L’effondrement de l’union soviétique va considérablement modifier l’évolution de l’Europe. Une fois passé l’euphorie d’une liberté toute hypothétique envers laquelle il faut bien convenir seul, parmi les grands dirigeants occidentaux, Mitterrand manifesta de sérieuses réserves, se créa une fenêtre d’opportunité où va s’engouffrer un ultralibéralisme débridé dont les résultats en Russie sont encore terrifiants aujourd’hui ne serait-ce que par le recul de l’espérance de vie et l’atomisation de sa périphérie. Les couches populaires de l’Europe occidentale en seront les victimes expiatoires et rares furent les pays à pouvoir préserver l’Etat providence. Par une cruelle ironie de l’histoire, l’Espagne, le Portugal et la Grèce qui pensaient pouvoir se l’approprier en sont les victimes résiduelles sans qu’aucune solidarité ne se manifeste parmi les pays de l’ancien glacis soviétique tant y était discrédité tout ce qui provenait de l’Etat. Dans le même temps, l’Allemagne réunifiée, qui bénéficia d’une large solidarité de l’union européenne pour remettre à flot sa composante orientale, retrouva sous la houlette du chancelier social-démocrate Schroeder, devenu l’icône de tout ce que la France compte d’économistes peu imaginatifs, relança la politique du tout à l’Est en poussant à l’arrivée dans l’Union européenne du glacis soviétique et en regardant Eltsine puis Poutine comme les yeux de Chimène jusqu’à ce que la Crimée puis l’Ukraine ramènent ses successeurs à la réalité.

Dans le même temps l’unilatéralité libérale déstabilisait fortement le continent africain et le Moyen-Orient créant les conditions de l’émergence d’un islam simpliste et radical qui allait aussi trouver des adeptes parmi la progéniture des travailleurs émigrés d’Europe occidentale dont l’intégration à nos pays n’avait pu se réaliser pleinement dans un contexte économique dégradé où les couches moyennes et les retraités n’entendaient pas se laisser déborder. L’afflux de réfugiés dont on ne sait s’ils sont politiques, économiques ou d’opportunité a changé gravement l’ambiance politique générale entrainant la renaissance des sentiments identitaires dans l’Europe du nord et de l’est, et renforçant l’impatience de la jeunesse et des indignés de l’Europe du sud. Il serait stupide de prêter la main à ceux qui se saisissent de cette occasion trouver la cause de la situation actuelle dans la fermentation des années autour de mai 68,  le mal absolu pour la pensée néo-réactionnaire avec des nuances entre un Donald Tusk et un Nicolas Sarkozy mais qui tous les deux regrettent la levée des interdits de la civilisation judéo-chrétienne. D’une certaine manière, ils se font les complices de la  montée des interdits de la civilisation de l’islam tout en accentuant leur convergence vers ceux qui veulent faire sauter le rejet du racisme et de la xénophobie.

Devant cette situation il faut faire le pari de la jeunesse et du melting-pot. De ce point de vue je considère que la principale avancée de l’union européenne réside dans le programme Erasmus, que la droite européenne voulait affaiblir, et les programmes de recherche sur appels communautaires. Inversement je considère comme essentielle la lutte contre l’esprit de renoncement qui anime nos sociétés vieillissantes et font le lit de la néo-extrême droite européenne. Ce n’est pas une menace à prendre à la légère car le populisme et la xénophobie ont toujours été des données de fond des peuples européens. Et si, dans les systèmes démocratiques ils ont rarement dépassé le tiers des suffrages exprimés, dans plusieurs circonstances ils ont trouvé des alliés afin de prendre le pouvoir.

L’Europe est une utopie nécessaire pour la gauche a dit récemment Cohn-Bendit. Mais elle est aussi nécessaire pour la jeunesse et donc pour l’avenir de l’Europe et du monde. Plus que jamais les Etats Unis d’Europe sont une nécessité. Aujourd’hui ce n’est plus la fuite en avant qu’il nous faut. Laissons cette chimère aux « nouveaux philosophes ». Il nous faut une défense unifiée, un parlement élu au suffrage universel qui joue son rôle qui est de contrôler l’exécutif élu par lui. Certes une large décentralisation des décisions aux régions de l’Europe sera nécessaire. Il faut impérativement que l’Europe investisse non seulement chez elle mais dans les territoires d’où proviennent les cohortes d’immigrés, ce qui lui impose de participer à leur sécurisation. Quelle autre alternative ? Les indignés, les gauches des gauches ne peuvent se fourvoyer comme l’on fait il y a trois quart de siècle leurs aînés et servir de marches-pieds aux héritiers des idéologies qui détruiront notre continent et nous rendront à notre tour des esclaves. Mais il faut aussi que les profits réalisés par l’économie européenne ne soient plus confisqués par quelques-uns et servent en priorité à cette politique. Non l’Europe n’est pas une utopie nécessaire mais une nécessité absolue.

Les Picards le 18 août 2015

Ma ville sans migrants

Intervention de Daniel Breuiller, maire d’Arcueil, en réponse au vœu du Front National

Conseil municipal du 29 septembre 2016

Ce vœu est une insulte à l’histoire de notre pays et de notre commune.

Je vais vous rappeler la Constitution de 1793 :

« Tout étranger âgé de 21 ans, qui domicilié en France, y vit de son travail, ou acquiert une propriété ou épouse une française ou adopte un enfant ou nourrit un vieillard, tout étranger enfin, qui sera jugé par le corps législatif avoir bien mérité de l’humanité, est admis à l’exercice des droits des citoyens français. »

Voilà plus de deux siècles, la République se définissait ouverte et accueillante. Votre pensée est moyenâgeuse,

Arcueil a accueilli bien des migrants : Marie Curie par exemple, Antoine Marin dont un prix d’art contemporain porte le nom… Combien de familles venues d’Italie ou d’Espagne fuyant le fascisme, combien de familles juives d’Europe de l’Est dont plusieurs, hélas, livrées par la police de Pétain au régime Nazi. Des gens célèbres mais aussi des maçons, des carriers, des ouvriers, des instituteurs, des réalisateurs, des commerçants. Dulcie September, luttant en France contre le régime de l’apartheid jusqu’à son assassinat. Des réfugiés chiliens fuyant Pinochet et même sans doute des réfugiés roumains fuyant la dictature Ceausescu.

Si nous avions fermé la porte aux migrants vous ne trouveriez guère de médecins à l’accueil des urgences de l’hôpital, les poubelles ne seraient plus ramassées dans nos rues, votre colistière ne serait peut-être pas à vos côtés ce soir et Picasso n’aurait pas rencontré Julio Gonzalez ici même.

Votre vœu est une honte à propos des réfugiés alors qu’en ce moment même des enfants meurent sous les bombes à Alep, des familles sont affamées, les opposants politiques assassinés en Syrie, au Soudan ou en Erythrée. Votre vœu est une honte parce que plus de 11 000 personnes ont péri en Méditerranée au cours des deux dernières années.

Notre ville s’est déclarée prête voilà un an à participer à l’accueil de réfugiés car Calais, les bidonvilles qui fleurissent sont une indignité. A ce jour nous n’avons pas été sollicités, mais je réitère au nom de la majorité municipale notre disponibilité à accueillir les deux ou trois familles que les engagements internationaux nous demanderaient d’accueillir.

Il y a 36 000 communes en France, les engagements internationaux de la France parlent de 30 000 réfugiés, l’évacuation de Calais et des autres camps concerne 12 000 personnes. Cela ne fait même pas une famille par commune ! Et nous ne pourrions pas ? A Arcueil, des particuliers se sont portés volontaires pour accompagner ces migrants dans leur insertion et même plusieurs pour les loger. Une famille syrienne vit depuis 3 ans dans un logement de 30m² avec 3 enfants. Elle est avocate, lui ingénieure et ils vivent en faisant des ménages et des traductions.

Beaucoup de familles françaises ont un parent ou un aïeul étranger. Ici même dans le conseil nous avons des parents, grands-parents venus de Belgique, de Guinée, du Cameroun, de Pologne, d’Algérie, du Maroc, de Roumanie, de Serbie, du Portugal, d’Espagne… Ils forment notre nation par leur adhésion aux valeurs de la République.

Votre vœu cultive le fonds de commerce de votre parti, la peur, la haine de l’étranger. Marion Maréchal Le Pen parle des migrants comme la « poussière » que l’on disperse. Elle dit « ça » pour qualifier des humains. Ces discours, cette attitude ressemblent énormément aux années 1930 lorsque, la crise économique s’aggravant, des gouvernements ont fait des juifs, le bouc émissaire de la colère de leurs peuples.

Les êtres humains ont en eux, la capacité à s’élever, la capacité d’empathie et de fraternité. Ils ont aussi des pulsions de mort et de violence contre lesquelles la culture, l’éducation et l’amour de son prochain doivent former rempart. Vous portez une très lourde responsabilité en appuyant sur ces tentations de haine et de xénophobie.

Nous ne vous laisserons pas dénaturer notre pays. »