Allocution de Jean Chambaz lors de la cérémonie inaugurale du campus Jussieu en présence de François Hollande

Jussieu le 29 septembre 2016

Monsieur le Président de la République
Madame et Messieurs les ministres,

Mesdames et messieurs les élus,
Mesdames et Messieurs les hautes autorités,

 Chers collègues et amis, chers étudiants,

C’est un grand honneur et une grande satisfaction de vous accueillir aujourd’hui à l’Université Pierre et Marie Curie pour célébrer la rénovation du campus Jussieu que nous avons attendue si longtemps. Il y a en effet 20 ans que le Président Chirac a engagé ce grand chantier.

Je voudrais tout d’abord remercier très chaleureusement l’ensemble de notre communauté d’avoir accepté des conditions de travail difficiles, parfois pénibles, et d’avoir pleinement assuré nos missions tout en renforçant la reconnaissance et l’attractivité de l’UPMC. Belle illustration de l’engagement et de la passion des acteurs du service public d’enseignement supérieur et de recherche dans l’exercice de leurs métiers.

Ce chantier était indispensable pour des raisons de santé publique.

Le lancement du chantier a marqué une étape importante dans la lutte contre le scandale de l’amiante. Je veux rappeler que l’action opiniâtre du comité amiante a été essentielle. Je salue ici la mémoire des travailleurs qui ont bâti Jussieu comme celle des collègues chercheurs, enseignants-chercheurs, techniciens, ingénieurs ou personnels administratifs morts de mort lente d’avoir inhalé ces fibres et penser avec vous à ceux qui subissent cette maladie professionnelle dans leur quotidien. Cela reste un problème majeur de santé publique et je veux redire ici la détermination de l’université à assurer le suivi post-exposition de ses agents.

Ce chantier était aussi indispensable pour construire les équipements permettant à une université de recherche de tenir son rang dans le concert mondial. Cette ambition n’était pas partagée par tout le monde dans un pays où les universités sont encore trop souvent perçues comme une charge pour la dépense publique. Fallait-il maintenir le campus à Jussieu ou bien le raser comme le proposait le député Alain Griotteray dans le Figaro en juillet 1996 ? N’y avait il pas meilleur parti pour valoriser cette emprise foncière au coeœur de Paris ou bien encore des affectataires plus nobles ? La Cour des Comptes, dans son fameux rapport, a pointé le coût des tergiversations de l’Etat qui représente plus du tiers du coût global de l’opération.

Je tiens, au nom de l’université, à souligner la détermination, la pugnacité et la force de conviction déployées par mes prédécesseurs – Jean Lemerle, Gilbert Béréziat, Jean Charles Pomerol et Maurice Renard pendant ces vingt années et à les remercier vivement.

Je remercie aussi ceux des présidents et directeurs de l’EPCJ puis de l’EPAURIF qui ont joué un rôle essentiel pour le succès de l’opération : Bernard Dizambourg, Bernard Saint-Girons, Michel Zulberty et Thierry Duclaux, ainsi que les équipes de l’Epaurif et de l’UPMC.

Installer la Faculté des Sciences à la Halle aux Vins, Marie Curie y pensait déjà dans les années vingt. Ce n’est qu’en février 1958 que la décision fut prise, non sans mal. Il faut écouter les académiciens Bernard Dujon ou Ghislain de Marsilly raconter les manifestations auxquelles ils participaient alors, tout jeunes étudiants, de la Sorbonne à la Halle aux vins, corps professoral en tête, en scandant « l’élite, pas les litres ».

Après les massives barres de Cassan, le choix de Malraux et du Doyen Zamansky s’est porté sur Edouard Albert, un architecte qui intégrait l’art contemporain dans ses réalisations audacieuses. La mort prématurée d’Albert, le départ de Malraux puis le choc pétrolier n’ont pas permis l’achèvement du projet.

Il faut saluer le travail remarquable des équipes d’architectes en charge, 50 ans plus tard, de la construction de l’Atrium, de la rénovation du secteur Ouest puis du secteur Est – les agences Périphériques, Reinchen et Robert, Archi Studio. Ils sont parvenus à mettre en valeur l’œuvre d’Albert tout en la complétant et l’adaptant aux exigences contemporaines de la science et de la société.

Quel choc pour ceux qui gardent en mémoire un campus retranché derrière ses grilles et ses douves, aux sous-sols improbables et dont la vue n’était supportable que du haut de la tour Zamansky … car on ne la voyait plus !

Le nouveau campus, aéré, lumineux, végétalisé met remarquablement en valeur l’œuvre d’Albert tout comme la collection unique d’œuvres qui constitue un véritable musée en plein air, complétée enfin par le Calder que nous venons d’installer après cinquante années d’itinérance. Le campus s’ouvre aujourd’hui à la ville vers la place Jussieu et la rue des Fossés Saint-Bernard qui offre un large accès piétonnier à la Seine.

Abritant les infrastructures lourdes indispensables pour soutenir la compétition internationale en recherche, il représente de facto l’un des sites industriels majeurs de Paris.

Le campus fait une large part à la réussite des étudiants avec un bâtiment, l’Atrium, dédié à la licence, des bibliothèques aux standards internationaux, des amphithéâtres et salles rénovés, des espaces de vie étudiante sans oublier les installations sportives et culturelles.

Il abrite enfin un centre de conférences international autour de l’Auditorium dans lequel nous sommes rassemblés aujourd’hui.

Nous disposons ainsi d’un outil formidable au service de notre mission. Au cœur de la capitale, c’est un des lieux emblématiques de la science française.

Il participe d’un effort plus global effectué par l’Etat, la Ville et la Région pour rattraper le retard pris dans l’entretien du patrimoine immobilier des universités parisiennes.

Il reste encore beaucoup à faire et l’effort doit être soutenu dans la durée.

Pour l’UPMC, c’est la rénovation indispensable des bâtiments de la faculté de médecine datant des années 60 et qui n’ont pas résisté au temps.

A Jussieu, c’est la construction de Paris Parc, un lieu de 15 000 m2 dédié aux échanges entre Sorbonne Universités et les entreprises, grâce à l’engagement de la Ville de Paris et aussi de l’Etat et de la Région. Paris Parc sera un catalyseur d’échanges, de créativité d’innovation, de formation à l’entrepreunariat.

Ce projet aura attendu près de dix ans pour se concrétiser, après bien des vicissitudes qui illustrent le rapport difficile des services de l’Etat avec l’immobilier universitaire.

Dans le même temps, dans le cadre de sa mission actuelle sur le campus, l’Epaurif parachèvera les réseaux techniques, construira le restaurant du personnel, celui des étudiants pour le compte du CROUS, réinstallera la halte garderie et aménagera un jardin de 2 hectares.

Ces opérations permettront la destruction de la barre Cassan le long de la rue Cuvier où nous construirons une résidence étudiante, une résidence pour chercheurs internationaux et un gymnase permettant d’accueillir des compétitions sportives. Restera la rénovation indispensable de l’autre barre Cassan le long du quai Saint-Bernard qui héberge notre institut de biologie Paris Seine.

D’aucuns continuent de s’interroger : n’est ce pas du gaspillage des deniers publics si précieux car plus rares… et pour une seule université, fût-elle la première dans tous les classements ?

Cet effort était et reste nécessaire.

Appréhender les transformations de la société et du monde et accompagner le changement de civilisation dans lequel nous sommes engagés nécessite des cadres et des leaders non pas formatés sur des modèles datés mais formés à l’esprit critique, à la créativité, armés d’une conscience citoyenne des enjeux de développement durable de la planète. C’est la mission des universités.

Les universités jouent aussi un rôle clé dans le développement économique, social et culturel, comme le démontre l’étude sur l’impact économique des universités de recherche en Europe récemment publiée par la Ligue Européenne des Universités de Recherche dont nous sommes membres avec Strasbourg, Paris Sud, Cambridge, Oxford et une quinzaine d’autres. Les performances des universités de recherche françaises sont du même ordre que celles de leurs illustres partenaires avec plus de 4 euros de retour sur l’économie pour un euro investi et plus de 4 emplois générés pour un emploi créé à l’université.

Et cette démonstration de l’effet levier des universités ne prend pas en compte leur rôle intégrateur, un rôle essentiel renforçant la cohésion sociale et contribuant aux choix citoyens par la diffusion du savoir.

Le caractère global et complexe des enjeux auxquels le monde est confronté impose d’apporter du sens par la combinaison des savoirs et des approches. Il nous faut dépasser la fragmentation issue il y a 45 ans de la création des universités parisiennes sur des bases disciplinaires.

C’est pourquoi nous nous sommes rapprochés il y a dix ans des universités Paris Sorbonne et Panthéon Assas puis avons créé Sorbonne Universités avec le Muséum National d’Histoire Naturelle, l’université technologique de Compiègne, l’INSEAD, le pôle supérieur Paris Boulogne Billancourt et bien sûr nos partenaires CNRS, INSERM, IRD et INRIA qui sont indissociables d’une université de recherche comme l’UPMC.

L’initiative d’excellence de Sorbonne Universités – que porte avec dynamisme le Président Tuot et son équipe que le remercie – a permis à nos communautés de se 6 rencontrer et d’élaborer ensemble des projets ambitieux en recherche, en formation dès la licence, et en vie de campus.

La dynamique ainsi engagée nous amène à constituer une nouvelle université avec Paris Sorbonne – dont je salue le Président Jobert et l’ensemble des collègues présents. Nos deux conseils d’administration nouvellement élus en ont adopté les modalités de préparation au printemps pour une création au 1er janvier 2018.

Combinant les humanités, la médecine, les sciences et l’ingénierie, la nouvelle université renforcera sa visibilité et son attractivité. Elle sera ainsi mieux en mesure de se faire entendre pour assurer à ses communautés le temps long et la liberté indispensables à la fécondité de la recherche comme de la formation. Creuset de l’interdisciplinarité, elle promouvra l’excellence au cœur des disciplines qui en est la condition première. Sa mise en place s’accompagnera d’un renforcement des coopérations avec nos partenaires au sein de Sorbonne Universités.

La nouvelle université contribuera au rayonnement de la recherche et des formations universitaires à Paris avec les autres universités, les autres regroupements parisiens ou franciliens. Notre arène est mondiale. Nous portons en commun la responsabilité de développer les coopérations fructueuses existant depuis des décennies entre nos communautés. Comme toutes les grandes capitales, Paris peut, doit porter plusieurs universités de recherche de premier plan.

Nous ambitionnons tout à la fois de contribuer à la recherche au niveau mondial et d’assurer la réussite de nos étudiants. Cette réussite est exigeante, elle s’appuie sur l’acquisition préalable des connaissances requises et le choix de son orientation en fonction de ses capacités. Rien n’est pire pour les jeunes que la sélection par l’échec, à quelque moment de leur vie qu’elle s’opère, qui porte atteinte à l’estime de soi et obère la perspective d’un projet de vie dans lequel engager son énergie. Préparer les jeunes à jouer demain un rôle moteur dans les transformations de l’économie, du monde et de la société appelle un discours lucide, honnête et exigeant, leur permettant de maîtriser leur destin.

Presque 20 ans après Bologne qui a renouvelé le cadre Européen des formations avec l’avantage très actuel de définir 3 niveaux de connaissances et compétences et les césures nécessaires entre ces niveaux, certains continuent à regarder vers le modèle anglo-saxon, en invoquant je ne sais quel « bachelor » pour lequel il serait légitime de sélectionner en laissant la licence universitaire absorber à moindre qualité la massification ou encore à proposer un modèle 4+1 ou bien un bloc masterdoctorat. Les universités ont une autre ambition pour les jeunes et l’avenir de l’Europe.

L’université est une entreprise de longue haleine. Les fruits en sont récoltés après les mandats des responsables, mais nous avons la responsabilité d’assurer la confiance, la liberté et un cadre stable nécessaires à sa mise en œuvre ; conditions qui appellent à aller plus loin dans l’autonomie, notamment pédagogique où la France reste dans la queue du peloton Européen ; cela va de pair avec un contrôle ex-post rigoureux des engagements pris.

L’université demande tout à la fois une diversification des ressources et un fort soutien de l’Etat à sa mission de service public, que ce soit par les crédits budgétaires ou les crédits extra-budgétaires, dont le saupoudrage, s’il marquait le PIA3, en ruinerait l’ambition. Monsieur le Président, Je suis convaincu que notre communauté, forte de ce beau campus inauguré aujourd’hui, saura relever ces défis pour servir la connaissance, la jeunesse et les ambitions de notre pays.

Il y a 27 ans naissaient les Petits Cochons de St-Antoine. Récit d’une aventure !

Souvenirs souvenirs….

En 1988, j’avais été abordé par Roland Dreyfus, étudiant de troisième année de médecine. Il me raconta que son père, psychiatre à l’hôpital de Montreuil, et professeur associé à la faculté de médecine lui avait dit que j’étais le seul à pouvoir l’aider à monter un club de rugby. Me voilà embringué dans une nouvelle aventure. Le club fut effectivement créé l’année suivante et prit immédiatement le nom de « Petits Cochons de Saint-Antoine » en l’honneur du fameux anachorète. L’ordre de Saint-Antoine fut en effet fondé au XIe siècle pour soigner les malades atteints du mal des Ardents ou feu de Saint-Antoine, maladie résultant d’une intoxication, transmise par l’absorption d’ergot de seigle. Cette maladie se manifestait par des troubles nerveux, psychiques et vasculaires et on lui attribuait un caractère surnaturel. Le diable, symbolisé par son cochon, essayant d’attiser par le feu les passions mauvaises et lubriques de notre moine, voilà qui convenait parfaitement aux joyeux lurons qui s’étaient lancés dans l’aventure avec Roland. J’offris mon aide à la bande de copains que Roland avait réussi à fédérer et je les réunis dans la bibliothèque du laboratoire au 5e étage de la rue Chaligny où ils y prirent leurs habitudes.

Dans la recherche de sponsoring leur inventivité fut sans limite et, à ma connaissance, ils n’eurent pas vraiment de problèmes financiers. Comme je ne pouvais pas transformer la bibliothèque du service en taverne permanente, ils trouvèrent rapidement d’autres lieux de troisième mi-temps. Leur repère préféré au début c’était le Baron Rouge près du square Trousseau. celui qui dura le plus longtemps fut le bistro dénommé Rugby situé en face de l’entrée de l’hôpital Armand Trousseau mais il fallut l’abandonner lorsque les ardoises s’accumulèrent dépassant les possibilités de bienfaisance du mastroquet. Nous fîmes également quelques virées  dans la guinguette de l’île marnaise du martin pêcheur propriété de l’association sportive de l’UPMC que j’avais visitée en mai 68.

La première escapade internationale de ceux que l’on eut vite fait de baptiser les « Petits Cochons » se déroula en Pologne juste après la chute du mur de Berlin. Mais c’est avec les Irlandais que commença la grande aventure. Roland les adorait. Lors d’une de ses virées à Dublin, il avait fait connaissance avec des étudiants en médecine irlandais et rencontré Alan Johnson professeur de biochimie médicale du Royal College of Surgeons in Ireland qui connaissait mon nom. Le Royal College, l’un des cinq collèges de l’Université Nationale d’Irlande, devait son statut un peu particulier aux circonstances de sa création. Comme beaucoup de pays européens, le Royaume Uni et l’Irlande n’ont disposé que tardivement de formations chirurgicales de type universitaire. Sylvester O’Halloran, chirurgien à Limerick, avait proposé au milieu du XVIIIe siècle la création à Dublin d’une confrérie semblable à celle de Saint Côme et Saint Damien fondée à Paris par Saint Louis en 1255 pour former les chirurgiens. La société des chirurgiens irlandais fut créée en 1780 et le Royal College reçut sa charte fondatrice en 1784. Les premiers cours furent donnés au sein de l’hôpital Rotunda de Dublin. Par la suite, une salle désaffectée proche de l’hôpital Mercer fut acquise puis le Royal College se déplaça à son emplacement actuel au coin de la rue York, face à l’église Saint-Etienne, l’entrée solennelle donnant sur Saint Stephen Green.

Bien que cette institution accueillît dès l’origine des professeurs de confession catholique, elle n’échappa pas aux luttes pour l’indépendance. L’un de ses premiers élèves, William Lawless, qui accéda aux fonctions de professeur d’anatomie et de physiologie en 1794, fut de la conspiration fomentée en 1798 par Jean Sheares. Le chirurgien-général Stewart l’ayant alerté de sa probable arrestation, il s’enfuit en France où il s’engagea dans les armées de Napoléon alors en guerre contre l’Angleterre. Amputé d’une jambe après la bataille de Lowenberg en Silésie et devenu général, il décéda à Paris à Noël 1824 et fut enterré au Père Lachaise qui doit son nom au confesseur de Louis XIV. En 1998, à l’occasion du match France Irlande et de l’année de la France en Irlande, sa tombe, restaurée par les soins de « l’Ireland Fund of France », fut inaugurée en grande pompe par Avril Doyle ministre d’État de la République irlandaise, située pas loin de la stèle où reposeraient les restes d’Héloïse et d’Abélard. Alan Johnson, alors doyen du Royal College, y participa et Roland et moi y fûmes cordialement invités ainsi qu’au lunch qui suivit. Ce fut bien la seule cérémonie militaire, puisque les honneurs avaient été rendus au Père Lachaise par un détachement de l’armée française, à laquelle j’aie jamais assisté.

Le Royal College avait une intense activité internationale. Il accueillait quatre mille étudiants dont les quatre cinquièmes étaient des étrangers qui payaient plein pot leurs études tandis que les nationaux bénéficiaient d’un tarif préférentiel. En outre il avait créé des annexes en Malaisie à Penang et dans le golfe persique à Dubaï et Bahreïn. Alan Johnson qui supervisait l’équipe de rugby n’était encore que responsable du laboratoire de biochimie et il recherchait un stage à Paris pour l’une de ses élèves. Je pris donc contact avec lui et nous décidâmes d’organiser un match entre nos institutions dès l’année suivante à l’occasion du déplacement de l’équipe de France à Dublin. C’est ainsi que le vendredi 1er février 1991 j’y accompagnai les « petits cochons ». Ils avaient trouvé une auberge de jeunesse plutôt rustique, située au voisinage d’une église désaffectée, mais nous n’y avons fait qu’une brève apparition car les agapes qui suivirent la réception par la faculté de médecine ne se terminèrent que fort tard dans la nuit. Le lendemain matin eut lieu le premier match entre les « Petits Cochons » et les « Royal Surgeons ». Malgré les frasques de la veille nos gars firent bonne figure mais s’inclinèrent. L’après-midi, l’équipe de France enregistrait sa troisième victoire consécutive en terre irlandaise et la soirée qui s’ensuivit fut tout aussi rude que la précédente. Ce fut le début d’une relation amicale car non seulement Alan et moi partagions la même discipline universitaire mais son épouse Anne, professeur de Français, l’accompagnait lors de ses déplacements à Paris. C’est ainsi que nos épouses sympathisèrent et que l’une de mes nièces put faire un séjour en Irlande au sein de leur famille.

Le 19 mars 2000, nous avons fêté à Paris le dixième anniversaire de ces rencontres. Alexandre Feldman, un solide colosse avait pris le relais de Roland. À cette occasion, un match de gala eut lieu entre les vétérans des deux clubs. Ce match symbolique réunissait deux équipes qui n’avaient plus joué ensemble depuis cinq ou six ans. Match enthousiaste où se sont retrouvés les anciens sous les couleurs de leurs clubs universitaires respectifs, rappel de ce qui avait été peut-être parmi les plus belles années de rugby de leur vie. L’équipe de Saint-Antoine emmenée par Sébastien Bruel montra que ces quelques années rugbystiques supplémentaires, car pour la plupart ils n’avaient pas décroché, leur avaient donné plus d’expérience et de technicité. Ce fut une belle leçon pour la nouvelle génération des « Petits Cochons » et aussi une belle leçon pour les Irlandais davantage marqués par le temps. Ils ne purent venir à bout de la vivacité de l’équipe mythique de Saint-Antoine, score final de quatre essais contre deux en faveur de nos vétérans. L’université offrit au 24e étage de la tour Zamansky un lunch exceptionnel et les Irlandais ébahis scrutèrent la capitale juchés sur la plateforme, censée recevoir des hélicoptères, qui trônait alors en son sommet. Lors du dîner qui suivit, dans les salons Vianey près de la gare de Lyon, nous eûmes droit à un laïus des « Petits Cochons » que n’auraient pas renié les vieux routards des salles de gardes :

« Suite au succès non démenti du rugby dans notre belle France, et a fortiori au sein de cette population de dégénérés qu’est celle des étudiants en médecine, laissons fleurir au son des succès de notre bon XV de France les roses de demain que sont toutes les équipes qui concourent tous les dimanches à maintenir beau l’autel de l’Ovalie. Agée de douze ans, l’équipe des Petits Cochons de Saint-Antoine, qui réunit les étudiants de la deuxième année jusqu’aux plus expérimentés des briscards de salle de garde, se veut le flambeau toujours vif du rugby médical, avec ses valeurs chimériques entre l’asepsie d’un bloc opératoire et la douce odeur lourde de la boue sur un maillot de pilier en sueur :
Plaquage, tampon, cachou, raffut, châtiment, fourchette, caramel, retour à l’envoyeur…
Pneumothorax, syphilis, hémoptysie, apoplexie, thrombose, pemphigus…
Mêlée, touche, pénalité, en-avant, passage à vide, renvoi aux vingt-deux, ascenseur…
Pseudarthrose, synovite, infarctus, péricardite, vascularite, anthrax, pasteurellose…
Les lexiques infinis et richissimes si opposés en théorie du monde de l’Ovalie et de celui des fils d’Hippocrate est ici réuni dans la célébration d’un même art du verbe et de l’action, je veux parler de l’Association des Petits Cochons de Saint-Antoine, rares survivants de cette lointaine ère où les Surgeons se reposaient de leur appendicectomies et autres cholécystectomies en allant prendre un bain de boue à XV pour le plus grand plaisir de leurs articulations ankylosées, avant de se finir la dégénérescence corticale à grands renforts de Guinness du pays des anges de l’Ovalie !»

Le lendemain pour le match officiel ce fut une toute autre affaire, l’équipe du nouveau millénaire était pourtant au grand complet :

Première ligne : Tchac, Antony et Alexandre
Deuxième ligne : Karim et Raphael
Troisième ligne : Clément, Olivier et Charles (capitaine) Charnière : Steph et Simon
Au centre : Romain et Fredo
Aux ailes : Eric et Benoit
Arrière : Thibault

Remplaçants : devant Charles et Fabien, derrière Benjamin

Fabien Wallach fit une description équilibrée de la déculottée du dixième anniversaire : « Nous savions dès la veille que le match serait l’un des plus rudes que nous aurions à disputer. Lors de la réception du vendredi, les joueurs irlandais ne quittaient pas leur verre de jus d’orange et ils partirent se coucher très tôt… Mauvais présage. Dès le coup d’envoi, les Surgeons mirent une forte pression sur nos vaillants joueurs, réussissant trois pénalités dans les dix premières minutes du match. Ils exploitèrent les brèches là où elles se trouvaient. Notre ligne arrière en fit les frais, peu expérimentée et affaiblie par la sortie prématurée sur blessure de Fredo, notre pièce maîtresse. La rapidité du jeu qu’ils imposaient asphyxiait les avants, incapables de venir au soutien des arrières, transpercés dans des quatre contre un d’école. Il y eut quatre essais irlandais en première mi-temps, toujours en bout de ligne, toujours à grande vitesse. On doit pourtant saluer le courage et la pugnacité de nos joueurs qui prirent des bouchons et n’hésitèrent pas à mettre la tête pour plaquer ces locomotives irlandaises, fortes dans tous les compartiments du jeu. À noter, la tentative de percée de Stéphane notre demi de mêlée, à un mètre de la ligne d’en-but qui se solda par un énorme bouchon. Manque de chance, Steph ne sut pas lâcher la balle et cette quatrième faute au sol l’envoya dix minutes derrière les poteaux réfléchir à une autre tactique. On se souviendra aussi de Charles, notre capitaine, passé du poste de flanker à celui d’arrière avec une aisance déconcertante, qui rattrapa un Irlandais à cinq mètres de la ligne, après une course de quarante mètres. On en voulait ! La deuxième mi-temps fut plus équilibrée et nous avons finalement réussi à planter un essai après plusieurs petits tas, en force, par Tchak, notre pilier vedette. Les affreux Irlandais réussirent à en mettre trois autres. Parce que c’est moi qui écris l’article, je note aussi que je suis rentré sur le pitch en tant que talonneur à une vingtaine de minutes de la fin et je m’y suis bien amusé. Se souviendra-t-on de mon coup de pied de dégagement trouvant une touche de cinquante mètres ? Ce fut un match éprouvant pour tout le monde, notamment les jeunes pour qui cette rencontre avec les Irlandais était la première. Gageons qu’ils auront soif de revanche l’année prochaine. Gagner à Dublin, est l’un des rêves les plus fous des rugbymen de Saint-Antoine ». Score final quarante-quatre à sept ! Il est vrai que nos « Petits Cochons » se sont alors rattrapés le soir : « Nous à Saint-Antoine, on est les rois, on est les rois de la troisième mi-temps. On ne sait pas tout faire, on ne fait pas tout bien, tout ce qu’on sait c’est faire les cons. »

Les vingt-huit années qui viennent de s’écouler ont vu défiler plus d’une centaine d’étudiants chez les Petits Cochons. Les habitudes ont certes changé, l’ensemble s’est sans doute assagi car le principe de précaution prévaut maintenant, là comme ailleurs, dans la société française. La professionnalisation du rugby s’est accompagnée d’effets collatéraux détestables. Il devient de plus en plus difficile de se procurer à un coût raisonnable les billets d’entrée pour les matches France Irlande et le prix des hôtels et des voyages en avion soumis à l’irrésistible loi du marché sont prohibitifs. Bref, ce qui était une fête amicale est devenu un business. Comment ne pas regretter les bastons de Great Georges street et les nuits passées dans les tavernes à s’égosiller de chants irlandais – n’est ce pas Fabrice qui une année refusa tout simplement de rentrer à Paris ? – La déambulation de pub en pub dans Lower Mount street pour rejoindre Lansdowne road puis franchir le passage à niveau de la ligne du chemin de fer local qui amenait les supporters tout en rythmant les entrées dans l’enceinte rugbystique était une procession rituelle. Et les réceptions, à la présidence du Royal College où je fis entendre à nos amis Irlandais, médusés, Song for Ireland !

« Dreaming in the night,
I saw a land where no-man had to fight,
And waking in your dawn,
I saw you crying in the morning light,
When lying where the falcons fly,
They twist and turn all in your air-blue sky,
When living on your western shore,
Saw the summer sunset, I asked no more,
I stood by your Atlantic Sea,
And sang a song for Ireland ».

Pour faire bonne figure nos petits cochons reprenaient en écho « Molly Malone » lors des banquets à Paris pour lesquels nous réquisitionnions « La biche au bois » près du CHU Saint-Antoine pour les troisièmes mi-temps des matches retours.

« In Dublin’s fair city, where the girls are so pretty,
I first set my eyes on sweet Molly Malone,
As she wheeled her wheel-barrow,
Through streets broad and narrow,
Crying, « Cockles and mussels, alive alive oh ! »
« Alive-a-live-oh, Alive-a-live-oh »,
Crying « Cockles and mussels, alive alive oh ».

C’est cette aventure qui me fit prendre conscience de la pauvreté française en matière de sport universitaire. L’UPMC n’était pas la plus mal dotée des universités parisiennes puisqu’elle disposait d’un centre sportif installé sous les barres de Cassan, le long du quai Saint-Bernard. Elle le devait à la ténacité d’un professeur de métallurgie, Jean Talbot. Il avait été à l’origine d’un programme pour les étudiants sportifs de haut niveau et d’une convention avec l’INSEP[2] qui nous valut plusieurs médailles d’or aux Jeux Olympiques et aux Championnats du monde. Mais nos footballeurs et nos rugbymans n’avaient pas de lieu fixe où s’entraîner alors que le Royal College, pour trois fois moins d’étudiants que nos facultés de médecine, pouvait disposer de solides installations au sein de son parc sportif de Dardistown sur la route de Swords. Un car nous y amenait et après les matchs les étudiants disposaient du clubhouse pour se doucher et recevoir leur première ration de stout. En réplique, à Paris ce fut chaque fois la galère pour trouver un lieu digne de les recevoir. L’accès aux terrains de la cité internationale universitaire, pourtant propriété indivise des universités parisiennes, était quasiment impossible, nous ne pûmes jamais jouer au stade charléty, stade du PUC[3]. Seuls les contacts personnels avec telle ou telle municipalité de proximité nous permirent d’éviter la honte de nous retrouver au polygone de Vincennes.

Roland a maintenant planté sa tente médicale en Seine-Saint-Denis mais sans quitter son havre de Vincennes, Alexandre exerce la médecine près de Nantes après avoir été tenté par l’Argentine, Bertand Degos prit leur suite puis après lui Sylvain Garnier. Je me suis effacé après mon élection à la présidence de l’université en 2001, tout en leur pérennisant une subvention substantielle. Devenu président d’honneur, je leur délivrai un dernier message : « Dans cette période de grande transformation du Rugby, il importe que l’arbre du professionnalisme ne cache pas la forêt de la nécessaire poursuite d’une activité rugbystique amateur. Le club de rugby de Saint-Antoine est né de la volonté de quelques étudiants en médecine de développer une activité sportive qui s’inscrive dans la durée et qui développe au sein de la faculté une ambiance de fraternité n’excluant pas la rigueur dans la pratique et les entraînements. Plusieurs promotions d’étudiants s’y sont succédées depuis sa création créant ainsi un continuum temporel entre celles-ci. À une époque où tout va très vite, et où les raisons d’isolement et de repli sur soi sont légions, une telle activité est essentielle et doit être poursuivie. C’est en tous cas le vœu le plus cher du Président qui souhaite qu’aujourd’hui comme hier, les nouveaux étudiants viennent nombreux rejoindre nos rangs. NON NON NON NON Saint-Antoine n’est pas mort ! » J’ai alors transmis la responsabilité de superviseur du club à Alain Sautet l’orthopédiste qui, par précaution m’accompagnait dans tous nos déplacements depuis qu’il avait pris le relais de Christophe Penna lorsqu’il était parti à Ambroise Paré.

Depuis la fusion des facultés de médecine c’est désormais Roger Lacave, ancien rugbyman et professeur d’histologie qui supervise et entraîne le club qui regroupe tous les rugbymans étudiants en médecine de l’université. Les plus anciens sont maintenant dispersés. Dans la région parisienne certains sont restés dans le giron de la faculté : à Saint-Antoine Nicolas, le gastroentérologue et Bertrand, le neurologue ; à la Pitié-Salpétrière Christophe décortique les carotides, Alain pose des plâtres et Benjamin chasse les infections ; à Tenon Thibault fait face aux urgences. Benoit répare les « gueules cassées » à l’HEGP, et les frères Plotkine s’entêtent dans la chirurgie à Paris, Eric dans le dur et Olivier dans le mou. Antoine est devenu un gastroentérologue réputé à l’Institut Montsouris, Frédéric infectiologue à l’hôpital de la Papauté et Pierre ophtalmo chez les rupins. Sébastien éradique les prostates des vallées de l’Yvette, de Chevreuse et de la Bièvre réunies. Arnaud est généraliste non loin de Fontainebleau. Stéphane fait face avec courage aux injustices de la vie dans la chaleur lilloise. Le grand François a retrouvé son Bordelais natal, Emmanuel après avoir usé toutes les ficelles du remplacement à Paris l’y a rejoint ainsi que Sylvain et Mathieu. Fabrice réanime les Toulousains tandis que Laurent les opère à Purpan et que Fred sonde les méandres des cerveaux de la Haute-Garonne. Guillaume est orthopédiste à Edouard Herriot et Fabien tente de réparer les hanches bretonnes à Saint-Grégoire. Un Raphaël est urgentiste à Nantes et l’autre ORL à Saint-Nazaire. À Rouen, Romain est urologue et Christian orthopédiste tandis qu’Aurélien l’est à Grenoble. Et où sont tous les autres que ma mémoire a effacés ? Sans oublier les travailleurs immigrés, Alain Tchacounté « le Président » sans doute retourné dans son Afrique paternelle et Julien Dourgnon qui fit par la suite tourner en bourrique les mercantiles indélicats mais finit par se faire virer de l’entreprise qu’il avait pourtant fortement contribué à populariser. Avant de quitter la présidence de l’université j’eus la joie d’assister à la création de l’équipe féminine sous l’impulsion de Zoé Coppéré. Elles n’avaient pas froid aux yeux les Petites Cochonnes et se réunissaient dans un bar de la Bastoche où en plus du rugby et de leurs études elles gagnaient leur vie !

Maintenant les petits cochons ont phagocyté leurs collègues de la Pitié-Salpêtrière dans le cadre de la faculté de médecine réunifiée et c’est à eux que je dédie cette narration.

Gilbert Béréziat le 5 septembre 2016