Vietnam, la mémoire courte des humanitaires d’aujourd’hui

Le Docteur Louis Reymondon[1] vient de commettre dans la revue « Perspectives France Vietnam » un article intitulé « Présence médicale française au chevet du peuple vietnamien, la continuité ». Article ridicule où nulle part n’est évoquée l’immense responsabilité française (en particulier celle du Moine Soldat Thierry d’Argenlieu et du socialiste Marius Moutet) dans le déclenchement de la guerre d’Indochine. Et de vanter le rôle de la médecine militaire française à l’hôpital Nhi đồng hai (ancien hôpital Graal des colonialistes).

Dans un courrier à l’association d’amitié France Vietnam qui édite ce bulletin, Thierry Gombaud, Gastro-entérologue à Paris, lui réplique par le texte suivant :  » J’ai lu avec attention cet article consacré à l’hôpital Nhi đng hai (où je suis accessoirement né il y a 65 ans) et je suis quand même surpris, en tant que membre du comité d’honneur de l’AAFV, de quelques oublis sur le travail de coopération entre la France et cet hôpital. En effet, c’est plus d’une centaine de professionnels qui y sont passés, à une époque pas si lointaine, mais semble-t-il déjà oubliée, où la solidarité passait, entre autres, par les médecins du Secours Populaire Français pendant toutes les années 80. (et cela en lien avec l’AAFV[2]). Des dizaines de pédiatres, de biologistes, de parasitologues de biochimistes de médecins de santé publique mais aussi des frigoristes des électriciens ont créé de toutes pièces avec nos amis vietnamiens un laboratoire de référence pour le sud du Vietnam dans le centre de pédiatrie sur le site de Nhi đng hai et ont facilité grandement l’ouverture de l’hôpital sur l’extérieur. Certes, le partenaire vietnamien était le Docteur Duong Quinh Hoa[3] qui n’a pas toujours été en cour, y compris quand elle était ministre de la santé du gouvernement révolutionnaire provisoire et déjà, pendant les accords de paix de l’avenue Kleber mais elle a joué un rôle fondamental dans le travail de coopération entre nos deux pays. Quant au BCG je vous signale à tout hasard que c’est moi qui ai proposé à Henri Carpentier d’aller à Bruxelles pour rencontrer Claude  Cheysson, à l’époque Président de la commission Européenne « ad hoc », et que nous avons, ensemble, décroché la timbale de la première subvention de la CEE[4] en faveur du Viet Nam. Financement auquel nous étions bien peu nombreux à croire à la possibilité de mise en place y compris dans l’association…. Ce financement a été l’élément fondamental de démarrage de cette extraordinaire réalisation. Ce programme est le résultat de l’expérience que nous avions acquise lors des financements des opérations Cambodgiennes après les horreurs des Khmers rouges. Elle a été suivie d’autres programmes de coopération sanitaire à financement CEE notamment en matière de soins de santé primaire avec toujours l’hôpital Nhi đng hai et le centre de pédiatrie comme centre de référence avec des budgets conséquents qui ont permis le décollage économique de très nombreux districts du sud du Vietnam Je tiens bien sûr à votre disposition les détails du premier programme européen multinational de coopération avec le Vietnam dont j’étais le coordinateur en Europe. Des associations comme OXFAM[5] , Save the Chidren fund, L’APPEL[6], le CCFD[7], Fraternité avec le Vietnam, l’association de la sœur Vandermersch[8], ont toujours, en lien avec l’AAFV et le SPF, travaillé ensemble pour une coopération à égalité avec les professionnels Vietnamiens. Il ne s’agissait pas d’une coopération à sens unique entre des médecins français debout et une population vietnamienne « dans son chevet » mais d’un travail de coopération commun où chacun apporte à l’autre des connaissances, une expérience et un savoir-faire à partager.

Les « 3 Henri » (Martin, Carpentier et Van Régemorter) avaient compris depuis soixante ans cette problématique et ont été les maîtres à penser de cette réflexion qui s’est poursuivie et développée, aux moments les plus difficiles pour le Vietnam, de la mi-79 aux années 90. Comment alors, ne pas évoquer le travail de Gilbert Béréziat, Jean Chambaz, Germain Trugnan, Jean Yves Follezou et des dizaines de collègues que nous avons envoyés dans tout le Vietnam et notamment sur Nhi đng hai. Je ne vais plus au Vietnam depuis longtemps, la vie m’ayant éloigné du travail dans ce pays que j’aime et qui reste mon pays natal, mais j’ai le souvenir d’avoir, le premier, annoncé au bureau de l’AAFV au début des années 90 devant Charles (Fourniau), Raymond (Aubrac) ainsi qu’ Henri (Martin) et Régé (Van Régémorter) que, pour la première fois lors d’une tournée de trois semaines dans les campagnes du Sud je n’avais plus rencontré de malnutrition infantile aigue dans tous les villages ou j’étais passé. Le sourire que j’ai vu ce jour-là sur le visage de ces quatre pionniers de la coopération Franco Vietnamienne reste aujourd’hui encore frais dans ma mémoire. »

J’ajoute (Gilbert bereziat) que nous avons été grandement aidés par Les universitaires de Bordeaux, de Marseille et surtout le centre international de l’enfance et l’école de santé publique nancéenne avec Michel Manciaux et son élève Jean Pierre Deschamps. Lorsque nous avons découvert l’état de l’hôpital Nhi đồng hai en octobre 1980, avec pour objectif l’évaluation des possibilités de coopération avec l’hôpital en matière médicale, le centre de recherches pédiatriques venait d’être achevé. C’était avant tout un centre de consultation, situé immédiatement sur la gauche de l’entrée principale de Nhi đồng hai, et Hoa supervisait aussi le service de nutrition pédiatrique qui à cette époque regorgeait de jeunes enfants victimes de malnutrition. Les cas de marasme et de kwashiorkor étaient légions, souvent déclenchés par une épidémie de rougeole. La visite de l’hôpital me consterna, détresse, dénuement total, les familles doivent acheter les médicaments en ville et les apporter à l’hôpital. Cette situation dura longtemps, le boycott antivietnamien battait son plein. Celui-là, contrairement au boycott anti-israélien, n’a pas ému la gauche caviar et tous les ex-maolâtres, les Kouchner, BHL, les Malhuret etc. s’y sont vautrés. On me raconta que lors de la déroute américaine, cinq années auparavant, le pillage des hôpitaux avait été total. Les médecins des hôpitaux en avaient été réduits à racheter les instruments essentiels à leur activité au « marché aux voleurs ». Je me rappelle le service des maladies infectieuses, à l’hygiène détestable, dont le réseau d’égouts était interrompu. Les eaux usées étaient rejetées en dehors de l’enceinte de l’hôpital, rue Chu Mạnh Trinh où elles alimentaient un élevage artisanal de cochons [9] !

Je me rends rapidement à l’évidence qu’il faut prendre appui sur le centre de nutrition compte tenu de la faiblesse de l’encadrement biomédical de l’hôpital. En fait nous optons pour deux cibles, la création d’un laboratoire d’analyses biochimiques et hématologiques dans le centre de recherche de Hoa et l’implémentation du laboratoire de microbiologie de l’hôpital par un équipement moderne et la formation de ses personnels. J’avais apporté avec moi quelques appareils récupérés ici ou là et des réactifs, ce qui nous permet de tester quelques laborantines. Dans la ville, un nombre considérable de mendiants et de sans-abris encombraient les rues. Après cinq années de conquête des « nouvelles zones économiques », la crise cambodgienne pesant lourdement sur le budget vietnamien, les moyens manquaient pour consolider l’implantation rurale d’une population que la guerre, au sud du Viêtnam, avait entassée dans la ville. Hoa m’emmena visiter ses points d’appui dans la banlieue. L’agriculture redémarrait mais elle ne pouvait encore satisfaire toute la population et les signes de sous-nutrition ne pouvaient échapper à un observateur attentif. J’ai passé, lors de ce voyage, un dimanche merveilleux à me baigner dans la baie de Vũng Tàu avec le colonel Bui Tin que j’avais rencontré au Cambodge où il était chargé des relations avec la presse. Il n’avait pas encore perdu la foi dans la révolution vietnamienne. Hoa, elle, était déjà désenchantée. Ni le centre de Recherche pédiatrique, ni le centre Développement et Santé ne survivront au départ à la retraite de Hoa. La bureaucratie vietnamienne prendra alors sa revanche. Il faut lire ce que Jean Pierre Deschamps a déclaré à ce sujet après son décès : « échec ? Sans doute la continuité aurait pu être assurée si Hoa avait su se doter de collaborateurs brillants capables d’assurerla relève, mais sa passion et son exigence y compris ses exigences dans le fonctionnement de son équipe en ont découragé plus d’un. Mais il ne s’agit pas d’un échec : le Centre de Pédiatrie Développement et Santé a essaimé. Il a fait naître au sud du Viêtnam une politique, un climat, une attitude générale d’engagement en santé publique de l’enfant, donc en santé publique tout court. Les médecins que Hoa a formés à son école occupent aujourd’hui, pour beaucoup, des postes de responsabilité en santé publique et en pédiatrie, dans les grands hôpitaux et au sein du service de santé de H Chi-Minh-Ville ainsi qu’au centre universitaire de formation des professionnels de santé, créé par le Docteur Duong Quang Trung, ami et complice de lutte dans le maquis et lestunnelsde C Chi »[10]

Et je voudrais terminer par celle qui, à mes yeux, est l’icône de la solidarité totale avec le peuple vietnamien, Madeleine Riffaud. C’est grâce à cette coopération vietnamienne que je fis sa connaissance lors d’une fête de l’Huma. Je connaissais son parcours dans la Résistance alors qu’elle sortait de l’adolescence, qu’elle avait été torturée à mort et libérée in extremis de la Santé, s’était emparée d’une centaine d’Allemands à la tête d’un groupe de maquisards dans le tunnel des Buttes Chaumond. J’avais lu les « Linges de la nuit » où elle décrivait l’expérience qu’elle avait eue à l’hôpital comme aide-soignante, catharsis exutoire à la disparition de sa mère décédée d’un cancer du cerveau. Elle avait pu prendre conscience de la réalité du « savoir de la nuit ». En préface à son livre « Les baguettes de Jade », elle évoque pudiquement ses amours avec un grand poète vietnamien rencontré à Berlin au festival de la jeunesse en 1950 :

«Toietmoinousétionsfaitsl’unpourl’autre
Commedeuxbaguettesdejadesurunplatd’or,
Maislesméchantssesontmisentravers
Etlesbaguettesetleplatd’orsesontséparés.
De cette vieille chanson vietnamienne, le poète Nguyen Dinh Thi, quand il me la traduisit, tira pour nous cette morale :comme deux baguettes précieuses, côte à côte, devraient être nos deux pays,sileshommes de la guerre ne s’étaient mis par leurs mensonges, en travers de l’amitié des peuples. »

Après l’intermède algérien de Madeleine, oh combien douloureux lui aussi, ils se retrouvèrent à Hanoï en 1954 après l’indépendance. Il est ministre de la culture. Ils sont amoureux fous l’un de l’autre. « L’Oncle Hồ » les avait autorisés à cohabiter. Les interdits cumulés de la morale vietnamienne – il avait été marié à dix ans avec une petite fille de trois ans – et d’un parti vietnamien qui se radicalisait – il n’était pas question d’une liaison officielle avec une Française, fut-elle membre du parti communiste, fut-il devenu veuf – en virent à bout. En 1956 Madeleine fut priée de retourner au pays où plutôt en Algérie… où « la Souris » – « l’Amie des ratons » – faillit être assassinée par l’OAS. Elle retournera au Viêtnam avec Wilfred Burchett pendant la période la plus dure de la guerre américaine et restera d’une solidarité sans faille pour ce pays ont ne peut en dire autant des militaires français[12].

[1] Chirugien des armées formé à Navale.

[2] Association d’amitié franco-vietnamienne.

[3] Duong Quinh Hoa est née au sud du Viêtnam, région fortement contrastée que le delta du Mékong fertilise et où se mêlent arroyos et rizières à perte de vue, mais aussi de pittoresques reliefs lorsque l’on monte vers les hauts plateaux. Son père, professeur à l’Institut national des langues et civilisations orientales, était féru d’art et collectionneur d’antiquités vietnamiennes et chinoises. En 1946, à quinze ans, l’année de la conférence de Fontainebleau, elle réussit son baccalauréat après ses études secondaires au lycée Chasseloup de Saïgon où elle avait côtoyé Norodom Sihanouk. Alors qu’un accord était sur le point d’aboutir avec la France, l’amiral Thierry d’Argenlieu, le « moine soldat », homme du lobby colonialiste – le Viêtnam avait été fortement évangélisé et possédait une forte minorité catholique autochtone toute acquise aux colonisateurs – fait bombarder Hải Phòng le 22 novembre. Ce fut le premier acte d’un déchaînement de violences inouïes qui ravagèrent le pays pendant trois décennies. L’année suivante, Hoa réussit à Saïgon l’année préparatoire aux études médicales puis part les poursuivre à les poursuivre à Paris. Où pouvait donc être la place d’une jeune et jolie Vietnamienne d’ascendance chinoise, appartenant à la bourgeoisie, venue faire ses études médicales en France en cet automne 1947 ? Certes dans les amphithéâtres de la faculté de médecine et dans les services hospitaliers, en particulier à Saint-Vincent-de-Paul où, sous l’égide du professeur Lelong, elle apprend son métier. Mais Duong Quinh Hoa choisit alors de se lancer dans le combat pour l’indépendance.

En 1948, elle rejoint le Parti Communiste Français qui était alors le moins inactif des grands partis dans la lutte pour l’émancipation des colonies. Communiste peu dogmatique, à Paris elle rencontre Marcel-Francis Kahn, Alexandre Minkowski, Michel Larivière ou encore Henri Carpentier, étudiants en médecine engagés dans des mouvements anticolonialistes. Elle les retrouvera vingt-cinq ans plus tard lorsqu’elle sera ministre du gouvernement révolutionnaire provisoire sud-vietnamien. En 1953, elle soutient une thèse de médecine, préparée sous la direction du professeur Julien Marie. La voilà docteur en médecine à 23 ans. L’année suivante elle est reçue au diplôme de spécialité de pédiatrie, de gynécologie et d’obstétrique. Le combat politique la réclame à Saïgon où elle milite au sein de la cellule des intellectuels de Saïgon-Chợ Lớn-Gia Định. À vingt-six ans, elle est élue vice-présidente du conseil de l’Ordre des médecins, vice-présidente du syndicat des médecins et vice-présidente de la Croix-Rouge du Sud-Viêtnam. Ces diverses activités ne laissèrent pas indifférente la police de Diêm qui l’arrêtera en 1960. Décision contre-productive, libérée peu de temps après, elle participe à la fondation du front de libération du Sud-Viêtnam sous le pseudonyme de Thuy Duong.

Cette période est la plus sombre et la plus dangereuse de sa vie. Diêm vient de lancer la guerre spéciale avec l’appui des américains. Au début de l’année 1965 l’aviation américaine commence contre le nord du Viêtnam une offensive continue de bombardements. Deux mois plus tard le corps expéditionnaire débarque à Danang. Son frère, qui aurait pu être le premier ministre d’un gouvernement de troisième force, est assassiné l’année suivante. Sur le point d’être de nouveau arrêtée, Duong Quinh Hoa rejoint le maquis lors de l’offensive du Têt. Elle y rencontre Huynh Van Nghi, mathématicien originaire de Cần Thơ qu’elle épousera et qui sera son fidèle soutien. Leur fils, Trung Son, décède quelques mois après sa naissance au maquis. Son nom restera gravé en lettres de sang dans son cœur. Le spectacle de tous ces enfants mutilés, assassinés par des hordes devenues barbares va décider de ses engagements futurs. Trois cent mille enfants blessés ou invalides, sept cent quatre-vingt mille orphelins dont quatre cent mille vagabondent dans les villes livrés à eux-mêmes. Le 30 avril 1975 la prise du palais présidentiel par l’armée révolutionnaire vietnamienne met fin à trente années de combats. Élue députée à la première assemblée nationale du Viêtnam réunifié, Hoa est également membre du comité central du front patriotique et vice-ministre de la Santé. Des divergences profondes sur l’ouverture du pays, le rythme de la réunification et la forme du système politique, la feront quitter deux ans plus tard toutes ses fonctions politiques pour se consacrer à l’action sanitaire et sociale

[4] Communauté économique européenne.

[5] Oxford Committee for Famine Relief.

[6] Association de solidarité internationale, reconnue organisme d’intérêt général.

[7] Comité contre la faim et pour le développement.

[8] Françoise Vandermeersch, née à la fin de la grande guerre, était entrée en 1937 dans la congrégation des auxiliatrices du purgatoire sous le nom de Sœur Marie-Edmond. Elle appartenait à une grande famille bourgeoise du nord. Son frère Léon, professeur à la Sorbonne, orientaliste reconnu, avait été en poste à Hanoï au sein de la filiale vietnamienne de l’École Française d’Extrême Orient jusqu’en 1958. Elle n’accepta jamais d’être cataloguée comme intellectuelle catholique car la théologie n’était pas sa tasse de thé. Sa vie avait basculé en 1951, alors qu’elle se consacrait à l’animation sociale dans un quartier pauvre de Roubaix, elle fut envoyée à Paris pour y développer la revue Échanges que sa congrégation avait lancée. Cette revue va transformer sa vie car elle va se mettre ainsi au service de l’aggiornamento catholique, en direction des femmes, dans la foulée du concile Vatican II. Mai 1968 passant par-là, elle devint une patronne de presse de choc. Sa revue, qu’elle a rendue indépendante, portera la parole féminine dans l’Église.Dès 1968, elle avait fait partie des chrétiens qui dénonçaient la guerre du Viêtnam et les bombardements des populations civiles. Elle s’était insurgée contre les destructions d’hôpitaux pédiatriques et avait réclamé l’arrêt des hostilités. Elle avait participé à la création de l’association de nature œcuménique Fraternité Chrétienne avec le Viêtnam qui s’étendra rapidement au Laos et au Cambodge. Françoise est décédée en 1997. C’était une femme formidable, inflexible et de conviction, comme savent l’être ces gens du nord habitués à la dure et aux frimas.

[10] Jean Pierre Deschamps et Virginie Halley des Fontaine. Une grande Dame de la santé publique : le Docteur Duong Quynh Hoa. Santé publique 2006.