CORMORANS ET MITTERRAND par Christian Sauter

Deux cormorans s’activaient dans une crique face à Ajaccio. Avec élégance et agilité, ils plongeaient longuement dans l’eau cristalline, pourchassant un banc de petits poissons délicieux. L’un noir, plus gourmand, poursuivait sa pêche miraculeuse, tandis que l’autre, brune, est venue déployer ses ailes pour les sécher dans le chaud soleil de l’automne corse. J’ai toujours aimé les cormorans, le seul être vivant qui sait à la fois voler, marcher et nager, doué d’un talent de survie à toutes les adversités.

 À l’invitation de « Corse Active », nous étions 120 à réfléchir à la façon dont le réseau que je préside, allait se développer dans les tourbillons du monde à venir. Je vois un sourire sur votre visage quand je mentionne « Corse Active ». Que ce sourire d’ironie devienne admiratif quand vous saurez que cette association, créée il y a douze ans par Isabelle Anthonioz-Gaggini, a, l’an dernier, accompagné et financé 254 entreprises corses, fondées par des chômeurs ou tournées vers l’économie solidaire. 707 emplois créés ou consolidés en une seule année (sur une île de 300 000 habitants), cela mérite respect et aussi quelques coups de canif dans la réputation d’oisiveté de l’Île de beauté ! Bravo à celui qui a monté, avec des personnes sans emploi, une scierie de bois de châtaignier (alors que la Corse importait son bois de construction ou d’ouvrage du continent !). Bravo à celle qui a lancé un réseau d’aide aux vieilles personnes isolées dans les villages de haute montagne, mobilisant plus d’une centaine de salariés.

La directrice régionale de la Caisse des Dépôts nous a tenu deux propos stimulants. « Faire crédit, c’est faire confiance ! » Les 500 salariés et les 2000 bénévoles de « France Active » sont des fabricants de confiance. Confiance des porteurs de projet dans leur propre avenir : avec le label France Active, ils ont une probabilité de réussite de 82% au bout de trois ans. Confiance des banquiers qui sont moins réticents à prêter sur des projets risqués d’inconnus qui ne sont pas au Rotary (plaisante Claude Alphandéry), mais qui sont soutenus par des réseaux respectés. Confiance des épargnants solidaires, qui ont fait affluer 19 millions d’euros en neuf mois dans les caisses de la Société d’Investissement de France Active, pour qu’ils soient investis dans des entreprises d’intérêt social et territorial.

 deuxième propos tonique : « Préparons-nous aux quatre transitions » en gestation, plutôt que de regretter l’âge d’or fantasmé d’un passé définitivement révolu. Transition territoriale : le pouvoir et l’argent se concentrent dans les métropoles. À nous d’aller au devant des nouveaux entrepreneurs qui éclosent dans les quartiers « politique de la Ville », dans les zones rurales et les friches industrielles. Transition démographique : il y a tant de services à apporter aux personnes très âgées et  aux mamans-solo. Transition énergétique : les initiatives citoyennes fusent de partout, certes moins en France qu’en Allemagne, mais peuvent multiplier les emplois, les liens sociaux, la qualité de vie. Transition numérique : elle offre des opportunités (réduire la paperasse, drainer des financements engagés) mais elle engendre des risques : quelques jeunes gens (on les appelle des « slashers », ceux qui tranchent d’un coup fulgurant, nous a dit l’un d’entre eux) peuvent inventer sur un coin d’ordinateur des systèmes de financement qui rendent d’un coup obsolètes nos belles et lentes procédures traditionnelles de financement ! À nous d’anticiper, plutôt que de nous adapter : finançons les innovations au carrefour du numérique et du social !

 Retour à Paris, dans la froide grisaille de la capitale. Lecture hilarante de la presse dans l’avion. La révolution est en marche : le gouvernement augmentera de 1 centime par an la fiscalité sur le diesel, et diminuera du même centime la fiscalité sur l’essence ! À ce rythme frénétique, il faudra dix ans pour que les prix de ces deux carburants s’égalisent. Cela me rappelle « l’an 1 de la fiscalité écologique » que, au sein du gouvernement Jospin, Dominique Voynet, ministre de l’Environnement et moi-même, en charge du Budget, avions lancé dans le budget 2000. Le dessein était d’augmenter de deux centimes par an la taxe sur le diesel pour combler l’écart … en sept ans. À une année des élections présidentielles de 2002, mon successeur normand à Bercy s’était empressé d’enterrer cette initiative qui aurait pu fâcher l’électeur populaire roulant en voiture polluante. Déjà commençait à sévir l’immobilité frénétique des responsables politiques fascinés par les sondages et les médias de l’instant.

C’est pourquoi j’ai lu avec bonheur le nouveau livre de Jean-Louis Bianco, où Politique s’écrit avec une majuscule : « Mes années avec Mitterrand » (Fayard).  Bonheur évident de se souvenir de six années de travail en commun, lui secrétaire général de la Présidence de la République et moi, secrétaire général adjoint, au service de celui qui restera pour moi « LE Président ». Bonheur de lire le livre droit d’un homme honnête qui ne met pas le chef de l’État sur un piédestal trop élevé et le conseiller sur un tabouret avantageux. Le lecteur friand de secrets restera sur sa faim. En particulier, l’affaire du « Rainbow Warrior » (ce bateau de Greenpeace pour observer les essais nucléaires français en Polynésie qui a été coulé par les services secrets français, avec mort d’homme) n’est curieusement pas évoquée, que l’Elysée a, pourtant, dû suivre de très près. Mais chacun comprendra mieux comment « fonctionnait » cet homme complexe et contradictoire qu’était François Mitterrand, en le voyant traverser et trancher des crises ébranlant le pays qu’il dirigeait.

Crise économique : l’application du « programme commun »  dès l’élection de 1981, a relancé la consommation alors que la reprise internationale attendue ne s’est pas manifestée. Le déficit extérieur s’est aggravé de façon dramatique et il a fallu dévaluer le franc par rapport au mark. La tension a monté jusqu’en 1983, où Mitterrand a choisi, malgré tant de conseils contraires des « visiteurs du soir », la rigueur et l’Europe, plutôt que l’aventure solitaire conduisant dans les griffes du FMI. Bianco, par touches légères, fait un portrait de la fonction présidentielle qui pourrait être lu avec profit par le maître actuel de l’Elysée : se concentrer sur les sujets essentiels ; analyser les conflits à partir de l’histoire ; écouter de nombreux avis par les canaux les plus divers ; définir une stratégie claire et adopter une tactique habile ; parler peu et écrire bien.

Cet homme, réputé pour « laisser du temps au temps », disait à Jean-Louis Bianco : «  On ne fait pas ce qu’on ne fait pas vite » ! Autrement dit, il faut se presser pour appliquer le programme sur lequel on a été élu.

Cet homme, souvent qualifié de « florentin », avait des convictions fermes : l’Europe, choisie en 1983, relancée après avoir maîtrisé l’obstruction britannique de Margaret Thatcher, renforcée avec la création d’une monnaie commune. La liberté, avec la mention de Sakharov devant les gérontes du Kremlin communiste. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, en parlant du nécessaire État palestinien devant la Knesset et en aidant Arafat à échapper au piège israélien tendu au Liban.

Dans ce précieux témoignage de celui qui a été le plus proche collaborateur du président François Mitterrand pendant neuf ans, le rôle du secrétaire général passe parfois trop inaperçu. Sur certains sujets cependant, la passion se réchauffe et nous fait vivre la crise de l’école privée (conclue par la démission du gouvernement Mauroy en 1984) ; la réunification de l’Allemagne en 1990 (avec l’insistance de Mitterrand pour que Kohl reconnaisse la frontière Oder-Neisse, c’est-à-dire la perte imposée par les Alliés en général et Staline en particulier, d’un immense territoire où habitaient avant la guerre 12 millions d’Allemands, refugiés à l’ouest après la débâcle) ; la crise de la Nouvelle-Calédonie (avec le drame de la grotte d’Ouvéa, puis les coups de fil quotidiens à Pisani qui était au cœur de l’île en révolte). 

Deux phrases m’ont frappé de ce livre qui ne se prend pas trop au sérieux. « Je n’appartenais pas par naissance au monde des puissants ». Cet ami, qui avait quatre grands-parents étrangers, est un enfant de l’école républicaine où il a fait le plus brillant des parcours. Plutôt que les ors de la finance ou les conforts du Conseil d’État, cet homme de conviction a choisi de commencer sa vie professionnelle dans l’administration sociale puis la Provence profonde : Jean-Louis n’est pas pétri de « petite ambition » !

Deuxième phrase, de Mitterrand, confirmant qu’un peu d’humour ne fait pas de tort à un Président de la République : « Ils disent que je suis vieux, c’est vrai. Mais j’ai rencontré beaucoup de jeunes crétins dans ma vie et je sais une chose : on a l’âge de son projet ».

Christian Sautter

AVE PARIAS, un article de Christian Sauter, ancien membre de l’équipe Delanoë

L’actualité de la semaine nous en apprend de belles. D’un côté, « Amérique- Société Anonyme soustrait plus de 2000 milliards de revenus au fisc » (Les Échos, 7 octobre 2015). En clair, les 500 plus grandes multinationales américaines ont, en toute légalité, planqué des fortunes dans les paradis fiscaux et  privé ainsi le budget américain de 620 milliards de dollars d’impôts. En tête des grands cachottiers vient Apple, avec 181 Mds $ dans trois paradis fiscaux ; suivie de près par deux autres vertueux : General Electric (119 Mds $) et Microsoft (108 Mds $). Le président Obama en serait, paraît-il, fâché !

Le même quotidien économique nous révèle le  9 octobre que notre gouvernement a renoncé à réformer les « niches fiscales », contrairement à une promesse du candidat Hollande. Il y a 430 de ces niches où veillent des molosses de tailles inégales et qui portent sur 83 milliards de recettes perdues pour le Trésor public. Les plus massives vont du crédit d’impôt compétitivité emploi (13 Mds €) et du crédit d’impôt recherche (5,5), à l’abattement de 10% sur le montant des retraites (4,2) et au crédit d’impôt pour l’emploi d’un salarié à domicile (3,5). Tant d’efforts pour contenir la dépense publique et si peu d’acharnement pour trier les rabais sur la recette publique, en ne gardant que ceux qui bénéficient à l’emploi !

Autre information, préoccupante. France Stratégie, le nouveau nom de feu le Commissariat au Plan, fait des études intéressantes dont la dernière porte sur l’illettrisme (août 2015). En France, en 2011, 2,5 millions de personnes entre 18 et 65 ans, après avoir été scolarisées en France, sont en situation d’illettrisme, autrement dit, ont de grandes difficultés de lecture et d’écriture. Parmi les pays développés, nous sommes dans le peloton de queue avec l’Italie et l’Espagne, et nous nous comparons bien mal aux deux champions, le Japon (quatre fois meilleur que la France) et la Finlande (deux fois meilleure !).

Pour diminuer de moitié en dix ans notre score épouvantable et rejoindre ainsi la très estimable Finlande, il faudrait, selon l’étude, dépenser 50 millions d’euros de plus chaque année. Une paille lorsque l’on voit que la désolante suppression de l’écotaxe a coûté un milliard et que l’on contemple le vaste chenil des niches fiscales (les 83 milliards mentionnés plus haut).

Comment trouver un emploi de caissière ou de femme de ménage si l’on ne sait qu’à peine lire et écrire ? Dans notre société, les personnes illettrées sont de véritables « parias », des pauvres que l’on ne voit pas, que l’on méprise parfois, auxquelles, sauf quelques ONG au grand cœur, on ne tend pas la main.

Le mot « paria » apparaît justement dans le livre de Claude Alphandéry, dont j’ai parlé la semaine dernière. Jeune homme de bonne famille, Claude  était en khâgne au prestigieux lycée du Parc à Lyon. En janvier 1942, avec un copain, il voit trois hommes se saisir brutalement d’une mère et de son enfant. Le camarade parle de « racaille juive » et répond à Claude, quand celui-ci lui dit en faire partie : « Tu l’avais bien caché, tu n’as plus qu’à te planquer ». Et l’ami s’éloigne. Claude  a pensé : « Je me suis senti rejeté, exclu de la société, paria » ; et il plongea aussitôt dans le combat clandestin. 

La société japonaise a longtemps été organisée avec une classe d’intouchables, des hommes et des femmes qui, dès le treizième siècle, exerçaient des métiers jugés impurs, la boucherie, le travail du cuir, le soin des morts. Quand le pouvoir dictatorial des shogun Tokugawa a régi le pays du XVIIe au XIXe siècle, l’organisation sociale fut strictement codifiée en quatre castes ; par ordre décroissant, les guerriers, les paysans, les artisans et les commerçants. Sous la pyramide sociale, les eta furent isolés dans leurs métiers particuliers et réduits à vivre dans des hameaux spécifiques.

La Restauration Meiji  a aboli en 1871 les quatre castes et supprimé, en droit, la discrimination contre les eta. Mais il a fallu attendre les années 1920 pour que ceux-ci, devenus les « gens des hameaux » (burakumin), redressent l’échine, se regroupent en associations et demandent justice et réparations. Encore aujourd’hui, la discrimination n’est pas totalement éteinte.

Un très beau livre décrit l’enfance de deux garçons d’une famille d’eta juste avant 1914. Ce roman-documentaire d’une femme, SUÉ Sumii, s’intitule « La Rivière sans pont » (Tuttle, 1989, en anglais). L’école primaire du village rural dessert cinq hameaux, dont l’un est composé exclusivement de eta. Le père est mort durant la guerre russo-japonaise de 1905 (car les « gens des hameaux » sont mobilisés comme les autres !). La mère et la grand’mère exploitent un lopin de rizière qu’elles louent très cher et travaillent tous les soirs à confectionner des sandales en paille de riz. Pourtant brillants en classe, les deux gosses sont humiliés de mille façons par leurs camarades des autres hameaux, parce qu’ils sont pauvres et parce qu’ils sont supposés « puer ». Même le fils du prêtre, eta lui aussi, doit fuir vers la grande ville pour avoir une chance de perdre cette marque infamante, de poursuivre des études, de mener une vie normale.

Les préjugés sont si lents à tomber. Deux ou trois générations sont nécessaires pour assimiler les « parias » que sont souvent les étrangers. Et l’on peut se demander si la situation n’est pas pire encore lorsqu’une société en crise ressent davantage le besoin de discriminer plus pauvre, plus fragile que soi.

L’hystérie qui s’empare de tant de Français à la perspective de voir notre pays  submergé par un flot de réfugiés syriens, et plus généralement la xénophobie galopante qui gagne notre peuple sont dramatiquement préoccupantes.

Tant d’ouvriers, d’employés, de paysans dont la vie est difficile, tant de jeunes dont l’avenir est si problématique même lorsqu’ils ont réussi de bonnes études, trouvent de commodes boucs émissaires dans ces étrangers d’aujourd’hui et de demain. Devant le peu de résultats des politiques menées à droite et à  gauche en termes de pouvoir d’achat ou d’emploi, ils se tournent de plus en plus vers les thèses faciles du Front National.

Que faire pour éviter que la France se trouve écartelée entre élites et parias et perde ses points cardinaux de « liberté, égalité, fraternité et solidarité » ? Les intellectuels ont une grande responsabilité à exercer pour que le « pays des Lumières » ne devienne pas le champion européen de l’obscurantisme (en compétition avec la Hongrie qui fait fort dans la xénophobie et le souverainisme bidon). Dans les années trente, il y avait des fronts antifascistes mais, aujourd’hui, l’ennemi est plus insidieux : la discrimination est un peu en chacun de nous et la démocratie s’anémie sourdement.

Comme économiste, mon devoir est de dire que la question de l’emploi est primordiale. Et qu’elle n’est pas au centre des préoccupations de ceux qui gouvernent ou aspirent à gouverner.

Quelle place pour la création d’emplois dans les premières campagnes pour les élections régionales de décembre ?

Quelle place pour l’emploi dans le budget de la France pour 2016 ? C’est un des budgets qui diminuent, tandis qu’augmentent ceux de la Défense, de la Sécurité, et de la Culture (bravo pour cette dernière !).

Quelle importance accordée en France ou dans l’Union européenne aux investissements d’infrastructures ou de transition énergétique, qui pourraient engendrer des dizaines de milliers d’emplois ?

Quels paris sur l’enseignement primaire pour lutter contre l’illettrisme à la source ? Quelle priorité à l’apprentissage, cette voie royale de l’emploi qualifié, en France comme en Allemagne ? Quels efforts pour un plan Orsec d’enseignement du français aux étrangers qui, de toute façon, afflueront chez nous et qu’il importe de faire travailler ouvertement et au plus vite ?

Je me souviens d’une conférence de Gaston Rebuffat, un grand guide savoyard, qui montrait un film de montagne aux adolescents dont j’étais. Sur une crête étroite et enneigée, un guide et son client, encordés, marchaient l’un devant l’autre. Tout à coup, le client glisse et verse dans l’abîme. Aussitôt, le guide saute dans le vide, de l’autre côté, pour sauver son client et se sauver lui-même. S’il était resté sur la crête, il aurait été entraîné par le poids de son partenaire et tous deux seraient morts.

La France est en train de perdre pied sur le chemin de crête de la démocratie. Il est temps que les élites qui prétendent la guider prennent des risques pour la protéger.

Paris le 9 octobre 2015

Universités Grandes écoles, le Déni français

Pendant la dernière guerre mondiale, deux grand penseurs des sciences humaines avaient appelé à modifier profondément la structure des institutions françaises. Marc Bloch écrivait, peu de temps avant d’être assassiné par les nazis : « Nous demandons la reconstitution de vraies universités, divisées désormais, non en rigides facultés qui se prennent pour des patries, mais en souples groupements de disciplines ; puis, concurremment avec cette grande réforme, l’abolition des écoles spéciales. À leur place, quelques instituts d’application technique permettant la préparation dernière à certaines carrières : après, toutefois, un passage obligatoire dans les universités »[1]. Claude Lévi-Strauss pensait, dès 1943, que « l’affaiblissement de la France a été causé par une centralisation beaucoup trop forte héritée de l’ère napoléonienne, elle était sans doute indispensable pour construire la Nation ; mais depuis longtemps déjà cette surconcentration parisienne est cause de bien des dommages »[2].

À la Libération, les élites auto-proclamées reprirent la main, retournèrent à leurs petites habitudes et compromissions et créèrent l’école nationale d’administration (ENA) soi-disant pour démocratiser l’accès à la haute administration française mais en réalité pour conforter la Noblesse d’état. La crise coloniale qui aboutit à l’arrivée de de Gaulle au pouvoir renforça la centralisation parisienne. On laissa perdurer le système facultaire qui était, tout comme l’ensemble de l’Education nationale, soumis aux autorités rectorales. Les trente glorieuses et la croissance économique qui ont résulté de la reconstruction d’après-guerre et aussi sans doute de la politique volontariste de l’entourage gaulliste masquèrent un temps les contradictions qui furent générées par la nécessité de former un grand nombre de cadres moyens et supérieurs qui reposa essentiellement sur le système facultaire puisque les universités n’étaient que des décors en carton. Mais ce système n’était pas adapté à la croissance des effectifs étudiants dont le nombre tripla entre 1959 et 1969[3]. Les insatisfactions générées par l’évolution d’une jeunesse plus éduquée trouvèrent là un combustible naturel. L’’incendie se propagea à tout l’enseignement supérieur, y compris en droit et en médecine, et s’étendit par la suite à toutes les couches de la société.

Après les réformes Edgard Faure furent recrées dans l’urgence de nouvelles universités et la croissance exponentielle, rendue indispensable pour l’économie du pays, reprit[4]. Pas plus qu’en 1945, en 1968 la Nomenklatura ne voulut se remettre en question. Pour que puisse se poursuivre l’afflux de jeunes dans l’enseignement supérieur sans risque pour les enfants des classes les plus aisées et effrayées par la liberté qui s’affichait au sein des nouvelles universités, elle développa deux stratégies complémentaires : laisser se développer un système mi public mi privé extra universitaire pour tenter de les désengorger[5] et renforcer le dispositif qui permettrait d’orienter leur progéniture vers le système des grandes écoles, des écoles d’ingénieur et de commerce[6]. Les hauts cadres, qu’ils soient du secteur public ou du secteur privé continuèrent à se méfier des nouvelles universités créées par la loi.  Une démocratie de façade y avait été instaurée mais leurs emplois et leur budget restèrent sous le contrôle tatillon de l’Etat et les entreprises préférèrent développer par le biais des chambres de commerce et d’industrie des dispositifs qu’elles contrôlaient.

Mais la réalité est cruelle. Pas plus dans les écoles d’ingénieur, les écoles de commerce que dans les grandes écoles, à l’exception de l’ENS, la recherche ne se développa. Bien au contraire, les nouvelles universités scientifiques et médicales reprirent progressivement la main sur la recherche en contractualisant de manière très dynamique avec le CNRS et l’INSERM puis en créant en leur sein des centres de recherche. La compétition avec le système des classes préparatoires et des grandes écoles qui leur était refusé pour le recrutement de leurs étudiants (interdiction de la sélection) joua à plein pour la recherche. A l’automne 2014 la consultation de la base des données sur les publications et leur écho par le biais des citations est cruelle pour le système élitiste « à la française » : les dix dernières années les universités françaises ont publié 463 177 publications citées 6 millions et demi de fois devant l’ensemble des organismes de recherche[7], 373 056 publications citées 5 millions et demi de fois, et loin devant l’ensemble des grandes écoles et des écoles d’ingénieur, 44 865 publications citées six cent mille fois. Et pourtant, l’université P&M Curie et l’université Paris Sud qui chacune publient autant que l’ensemble des grandes écoles et des écoles d’ingénieur ne sont respectivement qu’à la 65ème et à la 89ème place mondiale. La France a reculé et se situe maintenant au 6ème rang talonnée par le Canada et l’Italie !

Le fait que, dans le système mondial de cotation, les publications soient partagées entre les universités et les organismes de recherche, voire les hôpitaux n’explique pas tout. En réalité, le système de sélection par le biais des notes des disciplines scientifiques pour l’entrée dans les classes préparatoires est délétère. Les jeunes doués pour les sciences sont détournés des universités scientifiques vers la préparation au concours d’entrée aux grandes écoles et aux études médicales. D’autre part ce système est devenu ségrégationniste en organisant le racket des bons élèves et des familles aisées[8]. Ceci n’est pas anodin, mais ce qui l’est encore moins c’est le gaspillage de bons esprits dans ce système de ségrégation où l’on va pêcher les meilleurs élèves pour les formater dans des lycées à un âge où l’apprentissage de la liberté d’être et de réfléchir est essentiel. De plus, ni les lycées possédant des prépas, ni les grandes écoles à quelques exceptions près[9] et a fortiori les écoles de commerce, n’ont de contact avec des laboratoires ou des équipes de recherche. Les dirigeants des entreprises, grandes et petites, n’ont pas pour la recherche française les yeux de Chimène[10] et d’ailleurs la plupart des expériences pour fonder des laboratoires communs entre le CNRS et les entreprises ont échoué.

Dans ces conditions, comment s’étonner de la fuite en avant de nos élites vers les métiers du commerce et de la finance à tous les niveaux de responsabilité comme le montre le départ massif des polytechniciens vers la City ou New York ou des normaliens vers les métiers de la communication et, d’une manière générale, de la recherche par ces élites de positions politiques locales, régionales voire nationales et la haute administration sans même qu’ils aient prouvé quoi que ce soit dans l’exercice d’un métier productif[11]. Alors que partout dans le monde le niveau de qualification le plus élevé est le doctorat, en France, la Nomenklatura de la haute administration et de l’industrie refuse que ce soit le cas en particulier pour l’accès aux grands corps, aux directions générales et refuse la reconnaissance du doctorat dans les conventions collectives[12]. Si la France reste au sixième rang pour la production scientifique. Elle le doit en particulier par l’excellence de ses formations doctorales et l’afflux d’étudiants étrangers. Le développement fulgurant des technologies de la communication font que, dès qu’ils sont connus, les nouveaux résultats se dispersent, ainsi l’effet « first move » des anglo-saxons disparait et seule compte la proximité entre ceux qui pratiquent la recherche et ceux qui ont le « feeling » pour transformer les trouvailles en innovation puis en biens négociables. Dans ces conditions comment s’étonner de la chute de la production de biens manufacturés à forte valeur ajoutée en France depuis plus de trente ans[13].

C’est dire le double handicap de la France : des décideurs industriels qui ne connaissent rien à la recherche, des entreprises éloignées des lieux où se font les découvertes actuelles, des hommes politiques qui ignorent les universités scientifiques. La France est un pays difficilement réformable tant le poids des lobbies y est important du bas en haut de l’échelle sociale. D’un côté une haute administration arc-boutée sur ses privilèges et l’opacité qu’ils nécessitent, de l’autre côté des corporations syndicales qui ne connaissent que l’addition et les avantages acquis.

Beaucoup de présidents d’université scientifiques réclamaient au début des années 2000 une autonomie renforcée pour une meilleure organisation de la gouvernance de leurs établissements visant à assurer la continuité des politiques universitaires. Sous le gouvernement Jospin ces idées avaient fait leur chemin. Tous les hommes politiques faisaient semblant de la revendiquer. Mais durant les cinq années du deuxième mandat de Chirac, l’attentisme de Raffarin et de Luc Ferry, a tout bloqué. À l’automne 2006, un groupe d’anciens présidents, sous la houlette de Bernard Belloc, réussit à convaincre l’état-major de Sarkozy que l’autonomie universitaire, qu’ils jugeaient nécessaire dans le cadre des changements induits par l’économie de la connaissance, pouvait constituer un excellent argument de campagne électorale pour l’élection présidentielle. Ce fut, en effet, un élément fort de sa campagne. L’annonce par Nicolas Sarkozy, une fois élu président, d’une loi prioritaire sur l’autonomie universitaire paraissait pouvoir changer la donne. Connaissant les résistances corporatistes et conservatrices actives au sein des universités, Bernard Belloc avait su convaincre l’Élysée qu’il fallait aller très vite. La première contre-attaque de la haute administration et de ses rouages s’est manifestée dès septembre 2007, lors de la rédaction des articles du code de l’Éducation et de la recherche et des décrets électoraux. Elle s’évertua à conserver le plus de choses possible de l’ancien système alors qu’une autonomie réelle appelait simplification et diversification. Les diatribes de Sarkozy restèrent sans effet[14]. Dès lors que ceux qui règnent en maîtres à Bercy refusèrent que les universités échappent au contrôle tatillon des trésoriers payeurs généraux et que l’état transfère aux grandes universités scientifiques qui le réclamaient leurs biens immobiliers. Les gouvernements Hollande n’ont pas voulu en quoi que ce soit bousculer l’UNEF dirigé en partie par des élèves de grandes écoles et ont, au contraire, limité un peu plus cette autonomie allant jusqu’à puiser dans le fond de roulement des universités.

Cependant les contradictions demeurant, comment permettre à la France de retrouver son rang de grande puissance scientifique ? Il apparait vain d’espérer que les hauts fonctionnaires qui peuplent les cabinets renoncent à la poule aux œufs d’or pour leur progéniture[15]. La seule approche raisonnable consiste à revendiquer, y compris par des « class actions » l’égalité de traitement entre les universités et le système des écoles. De la même manière que ces dernières sélectionnent leurs étudiants, il faut permettre aux universités à le faire au même niveau c’est-à-dire à l’entrée en master dont l’unicité en tant que cycle a été reconnue par le gouvernement[16]. Par ailleurs, il faut rétablir l’égalité entre tous les systèmes post-baccalauréats en autorisant les universités à recruter les élèves dès la fin du premier trimestre de l’année précédente sur la base des livrets scolaires, comme le font les établissements possédant des classes préparatoires, en interdisant aux professeurs des lycées de promouvoir l’un ou l’autre des systèmes et en autorisant les universités à pénétrer dans les lycées pour motif d’orientation comme le font les thuriféraires des classes préparatoires. Il est nécessaire, une fois pour toutes, de donner au doctorat la place qui lui revient dans les conventions collectives et comme critère d’accès aux fonctions régaliennes de l’Etat. Last but not least, il faut mettre fin aux fameux classements de sortie des écoles et de rétablir l’unicité des règles de recrutement  dans tous les emplois de l’Etat, quel qu’en soit le niveau.

Restera à régler le problème du statut des classes préparatoire dès lors que les lycées viendront naturellement dans l’escarcelle des nouvelles régions. Le mieux serait sans aucun doute de les incorporer aux universités puis d’en organiser l’apoptose et de réaliser la sélection vers les écoles et les masters universitaires à partir des collèges universitaires appelés à gérer le niveau licence des universités auxquelles ils appartiennent. Les rapporteurs du rapport « pour une société apprenante »[17] qui se donnent dix ans pour remodeler l’université sont de tristes rêveurs. Dans dix ans il sera trop tard. C’est tout de suite qu’il faut donner à la douzaine d’universités intensives en recherche une totale autonomie financière et immobilière ainsi que le droit de choisir les étudiants dans leurs trois cycles d’enseignement.

Gilbert Béréziat

Palaiseau le 6 octobre 2015

[1] Relire Marc Bloch gilbertbereziat.com 17 juin 2015

[2] Biographie de Lévi-Strauss Emmanuelle Loyer Flammarion juillet 2015

[3] 174 000 étudiants en 1959 ; 450  000 en 1968

[4] 661 000 étudiants en 1970, 858 000 en 1980, 1 075 000 en 1990, 1 254 000 en 2000, 1 443 000 en 2010, 1 596 000 en 2015.

[5] Les formations hors universités et hors grandes écoles, écoles d’ingénieur et écoles de commerce comptaient déjà 227 000 étudiants en 1980, en 2013 elles en accueillaient 662 000.

[6] Le nombre d’étudiants dans ces dispositifs passa de 98 967 en 1980 à 321 283 en 2013.

[7] CNRS, INSERM, INRA, INRIA, IFREMER, IRD

[8] Sur 175 lycées possédant des prépas scientifiques, 70 n’ont aucun reçu dans la vingtaine de  grandes écoles et les écoles d’ingénieur les plus prestigieuses, 37 en ont un ou deux et 13 plus de 50 (dont dix en Ile de France et trois en province). Sur 70 lycées possédant des prépas littéraires, la moitié n’a qu’un ou deux reçus à l’ENS, six seulement ont dix reçus ou plus (quatre en Ile de France et deux en Province), onze ont entre cinq et dix reçus et les 18 restants entre trois et quatre reçus.

[9] Les ENS, Polytechnique, Les Mines, l’ESCPI et quelques autres parmi 400 établissements…

[10] La France est parmi les grands pays développés celui où les entreprises investissent le moins sur leurs fonds propres dans la recherche dans leur propre pays.

[11] Si l’on considère les cabinets Hollande et Sarkozy, qu’elle similitude ! Tous sont des hauts fonctionnaires et sortent de l’ENA, tous sauf un sont passés par Sciences Po pour le premier et pour le second ils sont tous passés par Sciences Po ou l’ENS et sont hauts fonctionnaires sauf un, deux seulement ne sortent pas de l’ENA ! Si l’on considère leurs ministres et secrétaires d’Etat, sur les 60 membres passés par les ministères Fillon, 24 sont passés par Sciences Po et seuls la moitié ont fréquenté une université dont un tiers l’université d’Assas ; Pour ce qui concerne les 62 qui sont passés par les ministères Ayrault et Valls, les deux tiers ont fréquenté l’université avec un tropisme pour Panthéon Sorbonne et 21 sont passés par Sciences Po ou l’ENS. La seule différence réside dans le fait que les enseignants sont plus nombreux chez Hollande (14 contre 9) et que ceux qui viennent du secteur privé sont plus nombreux chez Sarkozy (12 contre 7) et dans les deux cas pratiquement aucun par une université scientifique de renom. Sur les vingt membres du cabinet de Lionel Jospin quatorze avaient fait comme lui l’IEP/ENS et l’ENA les autres étaient juristes, deux dont Valls avaient fait des études d’histoire.

[12] Mais comme à l’étranger seul le doctorat compte les X, les normaliens, les Mines-pont etc. sont nombreux après leurs études à préparer un doctorat au point même que la Nomenklatura entrepris de retirer aux universités le monopole de la collation de ce grade.

[13] L’activité manufacturière représentait 22% du produit intérieur brut français en 1980. Elle est inférieure à 10% depuis 2012. La valeur ajoutée manufacturière des produits français diminue continuellement depuis vingt ans (sources INSEE).

[14] Fin 2008 Sarkozy avait déclaré devant la presse : « Je ne vois nulle part qu’un système d’universités faibles, pilotées par une administration centrale tatillonne soit une arme efficace dans la bataille pour l’intelligence. C’est au contraire un système infantilisant, paralysant pour la créativité et l’innovation. C’est pour cela que l’on a donné l’autonomie aux universités… L’autonomie, c’est la règle pour tous les pays où il y a des universités qui se développent. Il n’y a pas un seul exemple à travers le monde, de grandes universités qui ne soient autonomes. Je souhaite que nous allions plus vite, plus loin dans l’autonomie, je crois notamment que les universités doivent bénéficier de la pleine propriété de leur patrimoine, que cela peut être un levier d’action très puissant pour exercer cette autonomie »

[15] Sur 32 conseillers du cabinet Fillon on comptait 13 passés par un institut d’études politiques, 15 par l’école polytechnique, l’ENS ou HEC, 11 par l’école nationale d’administration et seulement 7 par une université. Sur les 43 conseillers du cabinet Vals, on compte 20 passés par un institut de sciences politiques, 13 par l’ENA, 13 par l’école polytechnique, HEC, l’ESSEC, l’ENSAE, ENSTA ou l’INSA et seulement 9 par une université !

[16] Arrêté du 22 janvier 2014.

[17].Sylvie Béjean et Bertand Monthubert

Adresse aux soi-disant philo quelque chose qui dénigrent mai 68

Ah ces années soixante, qui furent celles de mes études supérieures, comme elles ont été folles. En ce temps là, une fois résorbé l’abcès algérien, les jeunes étaient respectés, voire choyés. Le chômage était craint, mais il nous épargnait. Quoi qu’on en dise aujourd’hui, ce furent des années de liberté pour la gens estudiantine. Cependant déjà commençait à poindre les méfaits de la méritocratie. Dans les usines les ouvriers qualifiés virent arriver des armadas de jeunes, gonflés de suffisance par leurs écoles, qui progressivement les refoulaient vers les tâches subalternes. La classe ouvrière entrait en apoptose, remplacée progressivement d’un côté par les travailleurs maghrébins et africains pompeusement dénommés ouvriers spécialisés[1] et de l’autre côté par des techniciens progressivement baptisés ingénieurs, issus de la multitude des écoles spécialisées qui virent alors le jour. Puis l’automatisation des fonctions donna le coup de grâce à la classe ouvrière qui se rétrécit comme une peau de chagrin. Mais au moins à cette époque la politique n’était pas un vain mot rythmée qu’elle était par les deux modèles antagonistes du libéralisme anglo-saxon et du socialisme soviétique et par l’utopie du non alignement (ou de la troisième voie) à laquelle peu ou prou le gaullisme tentait de s’amarrer. Quelle contraste avec la décennie actuelle où le travailler plus pour gagner plus de Sarkozy s’est fracassé sur les réalités d’une société qui ne sait pas comment faire face à la mondialisation, avec une gauche en panne de rêves et des révolutionnaires terriblement conservateurs. N’est pas De Gaulle qui veut. Sarkozy en est plutôt l’antithèse. De Gaulle, catholique pratiquant n’avait nul besoin de se prosterner devant le souverain pontife contrairement au double divorcé et se gardait bien d’appeler le goupillon à la rescousse de sa politique. « Ne craignez jamais de vous faire des ennemis ; si vous n’en avez pas, c’est que vous n’avez rien fait » disait Georges Clémenceau et De Gaulle s’en fit beaucoup. Mais de Gaulle était un Aristocrate, Sarkozy n’était que le Maire du Palais. De Gaulle considérait que la politique de la France ne se fait pas à la corbeille. Aujourd’hui tout se fait à la corbeille ! Vive les banques, vive le commerce et le CAC 40 et chasse au gaspi des jeunes pousses ! Et ceux qui prônent la primauté des plus-values bancaires et se gavent de stock-options et de parachutes dorés feignent de se lamenter sur la fuite des brillants chercheurs formés dans les laboratoires universités françaises. Quelle belle hypocrisie, mais aussi quel cinglant démenti à ceux qui n’ont aucune considération pour les universités qui les ont formés.

Gilbert Bereziat

Palaiseau le 4 octobre 2015

[1] Le S de OS signifiant plutôt soumis aux tâches répétitives les plus ingrates qu’aux tâches spécialisées.