Pour une Région Ile de France qui mette ses universités au cœur de son dispositif.

La région Ile de France est celle où le potentiel de recherche et d’enseignement supérieur est le plus élevé. Il n’est pas sûr qu’elle soit celle où il est le plus exploité. Cela tient essentiellement dans la sous-exploitation du potentiel des universités de la région.

Il y a 16 universités en Ile de France avec une grande diversité quant à leur offre de formation et à leur potentiel de recherche. Avec l’université P&M Curie à Paris et Paris Sud à Orsay, l’Ile de France possède les deux universités françaises dans les 100 premières mondiales et dans les 10 premières de l’Union Européenne. Elles sont suivies par Paris Diderot (150 premières) et Paris Descartes (200 premières). Même si elles subissent durement la concurrence pas toujours loyale des grands établissements, des universités principalement de sciences humaines (Paris Sorbonne, Panthéon Sorbonne, Nanterre voire Vincennes-St Denis et Sorbonne Nouvelle) ont une grande renommée internationale et attirent de nombreux étudiants étrangers d’Amérique du nord, d’Europe et d’Asie. Mais d’autres ont su faire leur place dans les grandes agglomérations Créteil, Cergy-Pontoise, Marne-la-Vallée, Versailles-St-Quentin, Evry et Paris 13 en Seine-St-Denis.

Cependant, le dispositif universitaire francilien est mal utilisé par les entreprises et les décideurs politiques. En effet, les universités franciliennes, du fait que la loi leur interdit de choisir leurs étudiants, subissent de plein fouet la concurrence des grandes écoles et des écoles d’ingénieur d’où sont issus la majorité des responsables industriels et les membres de la haute administration. Les lois d’autonomie successives n’ont été que partielles et nos universités restent soumises au dirigisme et à la surveillance tatillonne des hauts fonctionnaires de l’Etat.

La fluidité nécessaire des étudiants dans le réseau des universités franciliennes est une nécessité pour ajuster les demandes aux possibilités. Elle est entravée par faits majeurs. Même si la dernière décision de la majorité régionale concernant le Passe Navigo est une bonne chose, les distances entre le lieu de résidence des étudiants et les centres universitaires est un lourd handicap si on le compare à la situation des universités des métropoles capitales de l’Europe et de l’Amérique du nord. D’autre part, les universités n’ont pas, pour la plupart d’entre elles, la maitrise des logements étudiants. La Région devrait donc repenser sa politique en matière de logement étudiant. Une discussion à ce sujet doit être très vite enclenchée avec les responsables des universités sur l’ouverture de logements étudiants dans ou à proximité des campus universitaires et dont l’occupation soit placée sous le contrôle direct des universités. Certes toutes celles-ci ne le réclament pas. Mais rien n’empêche une démarche expérimentale pour celles qui le souhaitent.

Pour renforcer la jonction entre les entreprises, grandes et petites, avec les universités deux choses sont à considérer : la formation tout au long de la vie et la coopération entre les entreprises et les laboratoires. Sur le premier aspect, la Région doit revoir sa politique dans l’affectation des moyens de la formation continue en exigeant, dans un cadre contractuel, des uns et des autres qu’ils élaborent une stratégie et des opérations communes. D’une manière plus précise il est nécessaire que l’alternance devienne une exigence pour les universités pour toutes les formations à caractère professionnel. Je suggère de faire dépendre l’affectation de moyens aux uns et aux autres à cette condition. Sur le second aspect, il convient d’ouvrir les campus au monde industriel en allant au-delà des incubateurs et des opérations de prototypage, par exemple en créant des parcs industriels ouverts gérés de manière autonome au cœur des campus. De tels dispositifs existent dans toutes universités nord-américaines et aussi dans de nombreuses universités européennes et dans plusieurs métropoles régionales. L’Ile France est en retard sur ce point.

D’autres problèmes pourraient être évoqués. Par exemple, les universitaires de la région, dans plusieurs zones, sont fortement pénalisés par le coût du logement, surtout au début de leur carrière. Il conviendrait de voir quels programmes régionaux pourraient être développés à ce sujet. La région pourrait encourager les contacts entre les universités franciliennes et les écoles primaires, les collèges, les lycées pour lutter contre la mentalité ségrégationniste qui gangrène notre corps social et pas uniquement dans les zones d’éducation prioritaire. Enfin, la région devrait jouer un rôle beaucoup plus important en ce qui concerne le réseautage des universités franciliennes. La France, depuis la renaissance des universités en 1970, la scission entre les disciplines scientifiques et médicales d’une part et les disciplines des sciences humaines et sociales a été une erreur dramatique dans toutes les grandes villes (Paris, Lyon, Marseille, Lille, Grenoble, Lille, Strasbourg). La recréation d’universités globales dans Paris intramuros est une nécessité. Les COMU ne constituent qu’un pis-aller qui ne durera pas. La Région doit s’impliquer dans ce processus.

Gilbert Béréziat Palaiseau le 28 juillet 2015

Président honoraire de l’université Pierre et Marie Curie

Professeur honoraire à la faculté de médecine

Ancien directeur d’unité de recherche au CNRS

Ancien chef de service à l’hôpital Saint Antoine

Ancien délégué général de Paris Universitas

 

Le paradoxe du Japon qui résiste à l’analyse des économistes libéraux ! par Christian Sauter et Catherine Cadiou

LE MYSTÈRE DU SENIOR DE LA SUPERETTE

La plus grande surprise de nos amis « western », en sus de la coexistence pacifique des piétons et des cyclistes sur les trottoirs parfois étroits de Kyoto, est d’être salué par un petit vieux en uniforme à l’entrée de la superette du quartier. Cet homme affable semble parfaitement inutile et doit peser lourdement sur le compte d’exploitation de l’entreprise, se disent les visiteurs français.

Une fois dans le magasin, la surprise se déplace pour admirer le déploiement de plats préparés au petit matin, de poissons frais à l’œil vif, d’employés nombreux et affables, de jeunes caissières reines du code barre et de la restitution automatique de monnaie, et d’une gentille autorité pour vous pousser plus loin ranger vos achats sans encombrer le flux de paiement. Personne n’utilise de carte de crédit ni de chèque, et les étrangers doivent aller au bureau de poste, ou dans les « Seven-Eleven » (une autre chaîne de superettes) pour tirer de l’argent liquide avec une carte internationale.

Le senior appliqué de la pimpante superette (ouverte 24/24 et 7/7, mais le gentil gardien n’est là qu’en journée) résume deux paradoxes de l’économie et de la société nippones : la combinaison d’activités à haute et basse productivités, et la conjugaison de générations jeunes en diminution et de seniors en augmentation. Posés en termes classiques d’économiste ayant biberonné les manuels néo-libéraux, ces deux problèmes sont archaïques voire insolubles.

 Prenons la question du vieillissement, dont le Japon est champion toutes catégories et regardons la pyramide des âges japonaise se transformer en cerf-volant, avec une base étroite de tranches d’âge enfantines et une largeur qui croit jusqu’à s’épanouir dans les âges supérieurs, avant de se rétrécir aux âges extrêmes.

En l’an 2000, le Japon était peuplé de 128 millions d’habitants qui se décomposaient en 66,6% d’adultes d’âge actif (15-65 ans), faisant vivre 19,5% de personnes âgées et 13,9% d’enfants. Cette photo n’a rien d’extraordinaire ; c’est le film qui est intéressant. En 2050, les hommes et femmes en capacité de travail ne seraient plus que 53,6% : en moins de deux générations, la proportion des « actifs » potentiels se contracterait brutalement, des deux tiers à la moitié de la population. La proportion des seniors aurait quasiment doublé, de 19,5 à 35,7% ; celle des enfants, quelque peu fondu de 13,9 à 10,8%. Tout ceci dans un mouvement d’ensemble de recul rapide de la population japonaise qui chuterait de 128 millions d’habitants en 2000 à 95 millions en 2050. Les bienheureux de l’extrapolation prédisent une taille « européenne » pour l’archipel en 2100 : 64 millions d’habitants !

 Le gouvernement japonais de ABE Shinzo a, comme la plupart des gouvernements, les yeux fixés sur deux cadrans : celui de la production nationale (le fameux PIB) et celui du déficit de la Sécurité sociale.

Sur le premier point, il avance une solution simple : si le nombre de personnes en âge d’activité diminue, il suffirait que la proportion de ceux qui travaillent augmente. Il vise principalement les femmes qui ont de forts taux d’emploi quand elles sont jeunes ou quand le ou les enfants éventuels sont scolarisés (mais à ce moment, il ne s’agit plus que d’emplois à temps partiel). Cette idée est populaire chez les femmes, qui font des études de plus en plus longues et aspirent à combiner des responsabilités professionnelles et une vie de famille équilibrée ; mais la structure très masculine du pouvoir dans les entreprise résiste des quatre fers : les belles carrières, avec stabilité de l’emploi et salaire progressant à l’ancienneté (jusqu’à 50 ans) sont réservées aux messieurs, que défendent sans relâche les syndicats d’entreprise, tout aussi masculins.

L’idée de substituer des travailleurs étrangers aux travailleurs japonais en nombre décroissant est rejetée par toute la population insulaire qui a déjà quelque difficulté à intégrer la minorité coréenne, venue de gré ou de force pendant la guerre. La gauche japonaise, ou ce qu’il en reste, lutte vigoureusement contre les « discours de haine », ces invectives ou ces menaces xénophobes, bien dans le style du Front National français. Un signe manifeste de cette distance vis-à-vis des étrangers est le faible nombre de réfugiés politiques accueillis par le Japon : 6 acceptés en 2013 sur 3260 demandes (Japan Times, 6 July 2015).

 Le deuxième problème est celui du déséquilibre potentiel des régimes de retraite, inévitable si le nombre des cotisants diminue et celui des retraités augmente. Le système national des retraites comprend deux étages, l’un obligatoire, l’autre optionnel. Au régime obligatoire de base, tout le monde, y compris les indépendants et les « temps partiels », cotise une somme forfaitaire qui s’élève progressivement (15590 yen en 2015, soit 120 € par mois). En sus, les salariés permanents (et les « temps partiels » à plus de 75%) cotisent proportionnellement à leur revenu (8,73%), les employeurs mettant autant. Le régime optionnel, réservé aux salariés des entreprises de plus de 1000 salariés, est plus avantageux et débouche sur une retraite plus importante. Le gouvernement fait des projections de déficit à horizon 2020, en bonne partie à usage international, mais en fait il semble exister un consensus tacite sur le fait que l’on ne distribue pas beaucoup plus que les cotisations qui rentrent, ce qui veut dire en clair que le pouvoir d’achat des retraites aura tendance à se réduire au fur et à mesure que s’élèvera le cerf-volant du vieillissement.

 Le vrai souci du gouvernement est la progression des dépenses de santé en faveur des personnes très âgées. L’imagination conservatrice bat son plein. Certains prônent le retour à la tradition rurale : que la bru prenne en charge les beaux-parents devenus dépendants. Mais l’urbanisation a détruit la famille élargie regroupée dans une vaste maison, et la société ne peut pas ne pas se poser la question des anciens qui ont perdu leur autonomie. Plus moderne, un techno a rédigé un rapport officiel, simple comme l’œuf de Christophe Colomb. La majorité des régions japonaises se dépeuple rapidement et dispose donc de capacités excédentaires de médecins et d’établissements pour personnes âgées dépendantes : il suffit donc de convaincre les vieillards de migrer de la mégapole saturée vers les provinces en voie de désertification. À voir tous les petits vieux qui se déplacent dans Kyoto, parfois avec grande difficulté, et sont heureux de vous saluer, de bavarder avec les voisines et les commerçants, de rivaliser de talent pour faire pousser trois jolies fleurs en bordure de « leur trottoir », on imagine l’enthousiasme qui a accueilli cette idée glaçante de déportation plus ou moins volontaire.

 Ce qui nous ramène au petit vieux de la superette, qui connaît chacun des clients et contribue ainsi, bien modestement, à la douceur de vivre en ville japonaise et à la compétitivité de l’entreprise (car toutes les superettes n’ont pas un tel gardien). Comme tous ses compatriotes, il est convaincu que « le travail, c’est la santé » son emploi à temps partiel lui évite de se vautrer devant son appareil de télévision et remplace le jardinage qu’il ne peut pratiquer dans ces villes congestionnées. Et en plus,  il gagne un peu d’argent (pas beaucoup) qui compense la modestie et l’érosion prévisible de sa retraite. Il est probable que c’est un ancien salarié de l’entreprise qui a été repris avec un statut et une rémunération plus faibles, traduisant un principe confucéen de respect des anciens, tout en ménageant l’intérêt bien compris de l’entreprise.

 C’est avec de tels emplois à faible productivité marchande mais forte productivité sociale que le Japon esquisse un autre développement. N’ayant apparemment pas lu Marx, les entrepreneurs japonais ne traitent pas le travail comme « une marchandise » banale, un coût de production qu’il faut réduire sans relâche pour maximiser les profits, à la différence de tant de managers occidentaux dits modernes qui sabrent dans la masse salariale pour contenter les actionnaires.

Ces Japonais pensent que la productivité n’est pas une fin en soi et que, d’ailleurs, la productivité sera plus forte si chaque travailleur se sent mis en confiance plutôt qu’abruti par des ordres chaotiques. Les exemples sont multiples d’entreprises japonaises (et probablement françaises) redressées et  réorientées vers de nouveaux marchés, avec le concours des salariés, nouveaux et anciens, plutôt que dans un climat de méfiance et d’hostilité réciproques.

 Le Japon va donc employer des septuagénaires de plus en plus nombreux, alors que tant d’entreprises françaises s’empressent d’éliminer les salariés de plus de cinquante ans parce qu’ils deviendraient trop coûteux et seraient moins adaptables. Respect de l’humain contre obsession de la « bottom line », vision à long terme contre frénésie trimestrielle : capitalisme social contre capitalisme financier, qui va gagner ? Vu de Kyoto, Wall Street n’est pas sûr de l’emporter.

Tokyo le 19 juillet 2015

La spirale du déclin résulte de notre système éducatif ségrégationniste

Il ne suffit pas de prôner tous les redressements productifs du monde pour mettre fin à la désindustrialisation de la France en train de devenir cahin-caha une nation de petits commerçants thésauriseurs. Tous le système détourne les élèves des métiers industriels et écarte l’élite des voies de la recherche qui seules pourraient nous procurer les innovations propres à donner une valeur ajoutée réelle à nos production et donc nous permettre de dégager les surplus nécessaires au maintien de notre état social. Nous perdons notre temps et notre argent dans des dispositifs sélectifs qui ne permettent plus de dégager les élites à partir de toutes les composantes de la Nation. L’enquête annuelle du magazine l’Etudiant montre que la sélection est féroce. En ce qui concerne la médecine dont l’année préparatoire est quasiment privatisée elle est très variable d’une université à l’autre. Le taux moyen d’admission est de 19,8% mais varie de 12% à Montpellier à 28,4% à l’Institut catholique de Lille ! Combien est également éclairant le classement des Classes préparatoires. Cette enquête devrait interpeller les frondeurs du PS, les Montebourg et autres spécialistes de la pensée unique.

En 2014, deux cent quinze établissements possédant des classes préparatoires scientifiques ont envoyé 19 597 élèves aux concours d’entrée aux 15 grandes écoles et meilleures écoles d’ingénieurs[1]. Trois mille deux cent soixante-seize y ont été admis soit 17% des présentés. Mais on constate une très forte disparité en fonction des établissements :

  • 7 d’entre elles ont casé entre 101 et 250 candidats (1034 au total) : quatre parisiennes, Louis-le-Grand, Saint-Louis, Stanislas, Janson-de-Sailly ; deux versaillaises, Sainte-Geneviève, Hoche ; une en région Le Parc Lyon. Soit 47% de taux de réussite en moyenne.
  • 52 d’entre elles ont eu entre 11 et 100 reçus (1772 au total) : 17 d’Ile France et 35 des autres Régions
  • 54 d’entre elles ont eu entre 3 et 10 reçus (288 au total) : 7 en Ile de France et 37 en région
  • 39 d’entre elles ont eu entre 1 et 2 reçus (52 au total) : 9 en Ile de France et 30 en région
  • 67 d’entre elles n’ont eu aucun reçu !

Au total, 16 321 élèves de ces classes préparatoires sont restés sur le carreau ou se sont vus proposer des accès dans des établissements de second ordre après deux années d’études supérieures. Alors que les douze grandes universités de recherche française sont en manque de candidats et mises en demeure d’accepter en première année de licence des étudiants non motivés pour des études scientifiques.

L’obligation de préparer les concours dans des classes préparatoires est relativement récente et elle fut progressive. J’ai personnellement été reçu au concours des Arts et Métiers l’année de mon baccalauréat en 1961, mais ce ne serait plus possible aujourd’hui. Elle s’est considérablement renforcée après 1969 lorsqu’il a paru évident aux élites qu’il fallait fuir la massification de l’enseignement supérieur par des processus d’évitement dès le lycée. D’années en années le dispositif s’est renforcé pour qu’il puisse échapper à toute tentative de réforme progressiste. Prenons deux exemples, l’école polytechnique et les Ecoles normales supérieures.

Quatre groupes de Prépa alimentent l’école polytechnique : Maths et Physique (MP), Physique et Chimie PC, Physique et Sciences pour l’ingénieur, PSI Physique et Technologie PT. Quatre cent onze étudiants sont reçus en 2014 (6,3%) provenant de ces prépas, 202 des MP, 143 des PC, 55 des PSI et 11 des PT. Ils proviennent de 40 lycées sur 215. Mais neuf lycées trustent 80 % des places (4 parisiens, 2 versaillais, 1 Neuilléens, 1 toulousain et 1 lyonnais). La ségrégation est légèrement moins forte avec les ENS à cause de l’ENS Cachan puisque 71 établissements envoient au moins un élève dans l’une des trois ENS ou à l’Ecole des Chartes soit un tiers des établissements. Deux cent quatre-vingt-seize ont été reçus (3,4%). La moitié des places est fournie par 10 établissements, 4 parisiens, un versaillais, deux lyonnais, un bordelais, un marseillais et un strasbourgeois.

Cent soixante-quatre écoles préparent les concours aux meilleures écoles commerciales[2]. La sélection y est moins drastique puisque 3 970 élèves sont reçus pour 7 418 candidats (53,5%). Cinquante-sept soit 35% d’entre-elles ont un taux de réussite supérieur à la moyenne et elles sont beaucoup mieux réparties sur tout le territoire. Trente sont en Ile de France, 25 en région et 2 à l’étranger (Rabat et Vienne). Trois cent onze élèves ont intégré HEC sur 3 420 élèves (10,8%). Seize établissements sur 49 envoient plus de 10 élèves à HEC en 2014, 9 de ces établissement sont privés, ils obtiennent 287 admissions (77%). L’Ile de France se taille la part du lion avec 13 établissement puis Lyon et Douai avec respectivement deux établissements.

Les classes préparatoires littéraires étaient celles pour lesquelles les débouchés étaient les plus aléatoires, pour remédier à cela, l’ancienne directrice a obtenu de nombreuses dérogation à des accès prioritaires dans de nombreuses filières sélectives du commerce où des universités et a, en particulier obtenu leur incorporation directe dans certains masters de manière différenciée pour les Prépa LA[3], LB[4] et LSH[5]. Malgré cela, seuls 1 165 élèves ont été recrutés sur 5 357 candidats (21,7%) provenant de 94 lycées ce qui en laisse 4 192 sur le carreau. Seize d’entre eux (17%) placent plus de 20 élèves (52% des reçus), 11 sont en Ile de France et 5 en région. Pour ce qui concerne l’école de la rue d’Ulm, elle a recruté par ces concours en 2014 75 élèves sur 607 candidats (12,3%) plus de la moitié proviennent de Louis le Grand (35) et de Henri IV (15) puis viennent de Lyon (Le Parc 8) et de Rennes (Chateaubriand 5). Dans les faits c’est ainsi que sont sélectionnés les futurs professeurs agrégés de lettres.

Au total 8 411 élèves ont été recrutés dans les écoles plus ou moins huppées de la république parmi les 32 372 candidats laissant sur le carreau 23 961 élèves parmi les meilleurs de leur génération sans compter les 40 000 étudiants exclus des études médicales après un ou deux ans. C’est donc une déperdition considérable d’énergie et de talents. On ne peut que s’étonner que la Cour des Comptes si prompte à dénoncer les dérives budgétaire du pays ne s’intéresse pas à ce que coûtent à la nation tous les dispositifs qui de mutation de complaisance en passage par les institutions privées  sert de base à une véritable ségrégation sociale. Naturellement les laudateurs du système insistent sur le fait que les élèves viennent de toute la France y compris des quartiers difficiles mais si l’augmentation en nombre de ces derniers est effective, en fait leur proportion a plutôt tendance à diminuer par suite d’une inflation importante du nombre des classes préparatoires.

Le syndicat étudiant l’UNEF part en guerre contre la sélection qu’il déclare larvée dans les universités. En réalité les grandes universités de recherche en ont assez d’être sommées d’être la variable d’ajustement de l’Agence Nationale Pour l’Emploi et, pour attirer de nouveau de très bons élèves, ont développé de nouvelles stratégies. J’avais donné le la il y a dix années avec Richard Descoing en créant le double cursus de licence de Sciences et Sciences Sociales, puis avec La Sorbonne en créant Sciences et Musicologie, Sciences et Histoire, Sciences et Philosophie et la Sorbonne avec Lettres et Sciences sociales à pris le relai avec Sciences Po. Nous avions refusé de les dénommer cursus d’excellence, mot trop galvaudé par les tenant de la Noblesse d’Etat, mais doubles cursus exigeants car ils nécessitaient un plus grand investissement des étudiants. Le syndicat étudiant ferait bien mieux de s’interroger sur la pertinence du système des classes préparatoires et sur la privatisation de fait de la première année de médecine résultat d’un numérus clausus délétère.

Le président du conseil européen Donald Tusk juge que l’atmosphère européenne est délétère et lui rappelle l’ambiance qui régnait en Europe en 1968. Son souvenir est celui d’un enfant de onze ans dans la Pologne qui n’était pas encore libérée de la nomenklatura du POUP[6]. J’en ai une toute autre analyse car pour la jeunesse européenne allemande, italienne, française ce fut une période formidable de maturation dont sont issus beaucoup de responsables politiques de tous bords. On ne peut que regretter aujourd’hui l’impression de petits notaires donnée par les syndicalistes étudiants et regretter que les manifestations de crise se résument dans la radicalisation religieuse qu’elle soit islamique, catholique voire juive ou dans les actes de violence qui ne sont pas l’apanage de notre temps. N’oublions pas d’ailleurs l’après mai 68 a vu aussi quelques déviances avec la Rote Armee Fraction, Action directe ou encore les révoltés des années de plomb en Italie ! Mais je crois que la jeunesse européenne va bientôt secouer le joug et ne se complaira pas dans les diatribes des FHaine (Les Le Pen, Philippot, Meynard et Colard and Co), des Mélanchonistes et autres Dupont d’Aignan. Madrid, Barcelone, Athènes et sans doute demain Lisbonne voir Dublin. Jeune France réveille toi.

 

Gilbert Béréziat Palaiseau le 21 juillet deux heures du matin.

 

[1] Les trois ENS (Ulm, Cachan et Lyon), l’Ecole des Chartes, Centrale Paris, Centrale Lyon, ENSTA, Mines, Polytechnique, Ponts, Supaéro, Supélec, Télécom Paris Tech, ESPCI, ENSCP, Arts et métiers Paris,

[2] HEC, ESSEC, ESCP Europe, EM Lyon, EDHEC, Audencia, ENS Cachan, ESC Grenoble, Neoma, Toulouse Business School, Kedge

[3] ENS Ulm, Ecole des Chartes, Masters ENS, Celsa, Esit, Isit, Ismapp, les 9 IEP, les écoles de commerce

banques BCE et Ecricome

[4] 3 ENS (Ulm, Lyon, Cachan), Ensae, les écoles de commerce banques BCE et Ecricome, les 9 IEP, Celsa, Ensai, Dauphine, diplômes ENS

[5] ENS-LSH, Celsa, Esit, Isit, Ismapp, les 9 IEP, écoles de commerce BCE et Ecricome, Dauphine, Masters ENS

[6] Parti ouvrier unifié polonais.

Il est grand temps de changer les sacro-saintes règles de la publication scientifique.

Le Monde se fait l’écho dans sa livraison du 15 juillet de la sanction que vient d’infliger le CNRS à l’un de ses chercheur, au demeurant mercenaire à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (19ème mondiale au classement de Shanghaï) qui s’est révélée être plus indulgente. Il faut dire que le monsieur en question n’est pas n’importe qui et que sans doute son contrat à l’ETHZ doit être solide puisqu’il y dirige un important laboratoire de biologie moléculaire végétale. Maladroitement il essaye de dédouaner ses collaborateurs comme si ceux-ci ne pouvaient être au courant voir complices des déductions hâtives, des données falsifiées, des illustrations bidouillées…

Comme dans d’autres cas qui ont défrayé la chronique en biologie, de « la mémoire de l’eau » aux résultats abusifs sur le « Paf-acéther » les sanctions sont cependant modestes par rapport au discrédit qui ne manquera pas de retomber aussi sur les trente personnes de son laboratoire. Les français ne sont pas leurs seuls spécialistes de la fraude aux publications mais quelques noms célèbres sont dans toutes les têtes. Le anglo-saxons et leurs affidés sont protégées par l’omerta qui reste de mise dans les grandes revues qu’ils contrôlent et ils restent discrets sur les nombreuses affaires qui circulent sous le manteau. Ce qui est en cause c’est tout de même la chasse aux publications avec son corollaire des citations des articles publiés avec les exigences des lecteurs anonymes de nombreuses revues sans d’ailleurs qu’eux-mêmes soient surveillés pour leur comportement éthique dans l’utilisation qu’ils font des résultats dont ils ont eu connaissance.

Des chercheurs nord-américains ont proposé une parade à tous ces problèmes en réclamant que les publications puissent être faites sans avis de comités de lecture directement sur la « toile ». D’ailleurs une expérimentation est en cours et je crois qu’elle connait un certain succès. Certains s’y opposent au titre de la nécessaire conservation des données pour le transfert des résultats de la recherche et la protection des inventions et donc des dommages qui pourraient résulter du fonctionnement ouvert. Mais à l’heure de la mondialisation des savoirs et de la rapidité des transferts par les moyens numérique je crois que ce secret est devenu un secret de polichinelle. Je plaide depuis fort longtemps pour un rapprochement entre le monde industriel et le monde académique de façon à ce que les innovateurs se retrouvent en prise directe avec les laboratoires. Mais pour cela il faut qu’en France le monde industriel soit prêt à en payer le prix et change sa vision des universités et des laboratoires de recherche académiques. Or notre pays est empègué par son adulation des systèmes classes préparatoires / écoles d’ingénieur qui développe l’indifférence voir la défiance des jeunes vis-à-vis du monde de la recherche.

En réalité le principal obstacle réside dans la grande famille des évaluateurs réunis qui cumulent allègrement des fonctions de pouvoir dans les laboratoires des universités, des instituts et des organismes de recherche et d’évaluation dans les commissions qui décident de l’attribution des moyens aux chercheurs. Ces mêmes personnes dirigent généralement des laboratoires et ne souhaitent pas que les chercheurs qui se trouvent placés sous leurs ordres puissent s’affranchir de leur tutelle impérialiste. Les chercheurs se trouvent de ce fait dans la position des Dêmiourgos, les esclaves publics de la Grèce archaïque. Il est donc grand temps pour les institutions universitaires d’affranchir leurs chercheurs des « patrons » qui exigent de donner leur avis sur les publications et qu’ils s’abstiennent d’exiger de ceux-ci la première ou la dernière place dans les publications. Qu’ils se contentent de celle qui leur sera proposée en fonction de leur implication.

Gilbert Béréziat

Palaiseau le 15 août 2015

Start-up à la française, un modèle qui a du sens par Nicolas Galand, jeune entrepreneur. Article paru dans la Tribune le 8 7 2015

Aux yeux de nombreux jeunes, le french bashing est devenu obsolète. Un véritable modèle de start ups à la française est en passe d’émerger.

« Paris compte plus de start-up que Londres », cela peut paraitre incroyable pour la plupart des Français trop habitués au « french bashing » mais il suffit d’être baigné dans l’écosystème tricolore pour sentir un bouillonnement entrepreneurial et se rendre compte que les choses changent à grande vitesse.

Bien que dans les esprits, start-up et Silicon Valley restent presque synonymes, une mutation est en train de s’opérer. Certes, les GAFA principalement à l’origine de cette image d’Epinal ou devrais-je dire de Palo Alto, attirent encore la majorité des talents et entrepreneurs en herbe. Faut-il pour autant s’envoler pour le soleil californien pour se lancer dans l’aventure numérique ? La start-up à la française existe-t-elle ? La France ce n’est pas que du vin et un certain art de vivre, c’est aussi des compétences en matière high-tech et un écosystème riche de plus en plus secoué par l’arrivée de la génération Z.

Le French bashing est mort

Plus de la moitié des 18-24 ans déclarent avoir « envie d’entreprendre » ; qu’en sera-t-il de la génération Z ? Aujourd’hui déjà, les chiffres ringardisent les « haters » spécialistes d’un French bashing devenu obsolète. Car non seulement, nous faisons mieux que Londres ou Berlin sur plusieurs sujets comme les nombres de start-up, d’incubateurs, d’aide à la création d’entreprise mais surtout les particularités franco-françaises sont en total adéquation avec les aspirations des nouvelles générations du monde entier.

La génération Y et encore plus la génération Z, ne veut plus d’un monde qui lui est hostile. Internet est leur univers et « leur manière d’être, à la fois connectée, horizontale et créative, innerve tout dans notre société », selon le philosophe Michel Serres . Elles ont toujours connu la crise et cela les pousse à agir et à créer de nouveaux modèles porteurs de sens. Les start-up qui veulent changer le monde, créer de la valeur en donnant un but à leur projet, réussissent d’ailleurs mieux, en terme de communauté et de levée de fond.

La quête de sens

Cette recherche de sens se fait d’autant plus naturellement qu’il existe une particularité bien française depuis toujours : l’importance de la culture, de la créativité, de l’art, de l’artisanat, du rejet de la malbouffe. Notre « exception culturelle » produit un environnement idéal pour penser l’économie de demain. La start-up à la française sera par conséquent un atout majeur pour favoriser la création de grandes entreprises internationales.

Paris compte aujourd’hui déjà plus de 4.000 start-up, 12.000 avec l’Ile-de-France, avec plus d’une centaine de fonds de capital-risque (Partech, Alven Capital, Serena Capital, Avolta Partners…) qui ont investi l’an dernier 1,2 milliard d’euros (deuxième meilleur score européen). Ce n’est pas sans raison, La France est en tête du « Techno Fast 500 » du cabinet Deloitte, classement international des jeunes pousses technologiques à plus forte croissance. En 2014, on y trouvait 86 entreprises tricolores parmi les 500 distinguées, dont 20 dans le Top 100 !

L’État français, ton nouveau meilleur ami

Malgré quelques détracteurs trop peu renseignés, la France demeure bel et bien fiscalement intéressante pour les entreprises innovantes. Et même si tout n’est pas encore parfait, le gouvernement s’avère actif pour dynamiter les idées reçues et développer les écosystèmes. Par exemple, « French Tech Ticket » permettra à une centaine d’entrepreneurs étrangers de s’installer tous les ans dans l’hexagone. Cette opération devrait nourrir l’écosystème des 13 incubateurs partenaires de cette opération. Lors du dernier Consumer Electronics Show de Las Vegas, nos ministres se sont transformés en véritable VRP des technos « made in France (la France était la plus grosse délégation rassemblées sous un même pavillon). Les medias étrangers, se rendant compte que le French bashing est mort, parle désormais de « french paradox », avant surement de parler de « French solution » !

La BPI, du Red Bull pour start-up !

La Banque Publique d’Investissement (Bpifrance) représente un atout majeur pour l’écosystème français. Avec son fonctionnement en « guichet unique » ; la BPI donne à chaque start-up un interlocuteur lui facilitant les financements en capital et en prêts à taux réduit. A cela s’ajoute le dispositif French Tech largement utilisé en régions pour faire éclore de belles pépites.

Nos ingénieurs sont les meilleurs au monde et quatre fois moins chers

L’excellence académique teintée d’une dose de pragmatisme pourrait s’avérer être un excellent levier de compétitivité made in France. En 2014, Tariq Krim remettait à la ministre déléguée à l’économie numérique son rapport « Les développeurs, un atout pour la France » où il dévoilait une liste des 100 développeurs français qui comptent. Il y citait entre autres, l’un des développeurs d’Android, de LinkedIn, ou encore de Google Cloud. Dans cette perspective, l’opération « Reviens Léon » initiée par les entrepreneurs de la FrenchTech qui consiste à favoriser le retour de talentueux expatriés, montre que les ressources humaines représentent la pierre angulaire d’une start-up.

En France, l’écosystème est varié, incubateurs et accélérateurs jouent leur rôle à plein. Toutefois, pour passer un cap et passer du stade de jeune pousse à celui d’entreprise génératrice de revenus, l’entreprise devra s’entourer des compétences idoines. Alors il est temps de se lancer dans la start-up à la française, d’innover tout en dégustant un bon verre de vin !

Nicolas Galand, co-fondateur de Zeduki

L’INGÉNIEUR ET LE BONZE par Christian SAUTTER et Catherine CADOU

 

Texte me m’a adressé mon ami Christian Sauter ancien Adjoint de Bertrand Delanoë

La Restauration de Meiji de 1868 fut un rude coup pour Kyoto. L’Empereur transféra la capitale à Tokyo, le centre de la puissance du shogun déchu. De capitale impériale pendant neuf siècles, Kyoto fut ainsi rétrogradée en métropole provinciale, perdant un septième de ses habitants avec le départ de la Cour, de fonctionnaires, de militaires, d’artisans d’art, etc.

Que faire ? Se conformant à la nouvelle stratégie des réformateurs au pouvoir, « Une nation riche, une armée forte », les édiles se lancèrent dans une politique de grands travaux. C’est là que nous retrouvons le lac Biwa, distant d’une dizaine de kilomètres mais séparé de la métropole par une ligne de montagnes basses. Un ingénieur entreprenant, à la Gustave Eiffel, TANABE Sakuro, remarqua que le niveau du lac se trouvait à quelques dizaines de mètres au-dessus de la plaine de Kyoto. Il persuada les responsables de la Ville d’augmenter les impôts pour financer le percement (à la main, avec un peu de dynamite) d’un tunnel de 2436 mètres qui fut achevé en 1890. Grâce à ce tunnel, la Ville réalisa trois exploits qui sont présentés dans un petit musée sympa.

En premier lieu, une conduite forcée alimenta une première puis une deuxième usine hydroélectrique. Ceci permit de lancer le premier tramway et d’alimenter un ensemble d’usines textiles, qui assurèrent la prospérité industrielle de la cité. Dans une certaine mesure, Kyocera (Kyoto Ceramics), l’entreprise fondée par M. Inamori (Lettre 642), est la fille de cette tradition industrielle et aussi de l’expertise séculaire de Kyoto dans l’art de la céramique.

La famille RAKU a créé, pour la cérémonie du thé, des bols d’une frugalité très sophistiquée, sans discontinuer depuis le XVIe siècle. Un très joli musée expose les œuvres des quinze maîtres qui se sont succédé depuis ces temps lointains. Mais revenons aux « bourgeois conquérants » de Kyoto (hommage discret à Charles Morazé, qui prodiguait, sans une note, de superbes amphis d’histoire aux élèves polytechniciens dont je faisais partie, qui avaient plus de chiffres que de lettres).

Deuxième innovation : une rampe pour descendre des barges chargées de riz ou de matériaux de construction, et les remonter ensuite. Ce funiculaire de plusieurs centaines de mètres de long a fonctionné jusqu’en 1948. Les barges, dont un exemplaire somnole sur un canal, avaient huit mètres de long, entre un et deux mètres de largeur et devaient porter quelques tonnes de marchandises. Nous connaissons tous les estampes de Hiroshige sur le « Tokaido », la voie médiévale qui connectait Kyoto et Edo (devenue Tokyo), peu propice au transport des marchandises. Le Japon, au relief tourmenté, a toujours joué la carte du transport par voie d’eau. Depuis des siècles, les produits chinois et le riz des impôts prélevés dans le Japon méridional allaient vers Kyoto par cabotage sur la Mer intérieure, puis remontait la rivière dans ces mêmes barges tirées par des hommes. Le riz fiscal des provinces riveraines de la mer occidentale du Japon transitait par le lac Biwa. La rampe était l’héritière de cette tradition.

Troisième progrès : l’alimentation de la cité en eau potable. Une belle usine de purification a été installée en 1936 au bout d’un canal qui fait circuler l’eau du lac Biwa le long du « Chemin des philosophes ». Ce chemin est une agréable promenade à mi-pente des collines orientales de Kyoto, où le philosophe NISHIDA Kitarô aimait méditer sur la « japonité » durant les années 30.

Les progrès de la technologie et de l’économie n’ont pas pour autant fait reculer l’activité religieuse intense de Kyoto. Le shintoïsme continue à marquer la vie quotidienne des habitants. Le 30 juin, nous sommes allés au sanctuaire voisin, le grand complexe shinto Yoshida, qui s’étend sur plusieurs niveaux. Au sommet de la colline, se trouvent un puits sacré et un sanctuaire réputé. A mi-pente, on entrevoit le lieu de réunion où 3231 dieux auraient l’habitude de se réunir. J’aimerais être le statisticien qui assure ce décompte ! Surplombant à peine la ville basse, se trouve un sanctuaire plus important où un anneau de roseau de deux mètres de diamètre avait été installé dans la grande cour pour marquer la mi-année. Suivant les prêtres shinto, coiffés d’un shako noir, vêtus de blanc grège très seyant et chaussés de coturnes noires peu pratiques, plusieurs centaines de personnes, seniors mais aussi jeunes couples, ont composé une longue procession pour passer trois fois à travers cet anneau, sans être découragés par la pluie. Il faut dire qu’un tel rituel effaçait toutes les fautes de l’année écoulée.

Beaucoup plus sérieux est le bouddhisme, dont nous explorons les subtilités avec timidité, grâce au Grand Maître KOBAYASHI et à son disciple SÔJUN. Le maître nous a patiemment expliqué que l’école Zen qui est la sienne, l’école Rinzai, était la plus intellectuelle, la plus attentive à l’approfondissement des textes, les sutras. Lui-même écrit pour expliquer l’inexplicable, le chemin vers « l’illumination » qui est le but ultime de la rédemption individuelle. Pas de Dieu ni de vie éternelle, paradisiaque ou pas, au bout du chemin, contrairement aux promesses d’autres écoles bouddhistes ou d’autres religions. Il nous a montré deux schémas (en japonais) de sa composition. Le premier est simple et s’appuie sur l’image du sablier. Le sable de la vie de chacun coule régulièrement. Quand l’individu est jeune, la surface du sablier plein est large et le niveau ne baisse qu’imperceptiblement. A mi-course de la vie, la différence n’est guère perceptible. Mais quand la vie et le sable s’épuisent, le diamètre de l’entonnoir s’est rétréci et le niveau baisse rapidement. Message transparent aux « sages » que nous prétendons être : il est temps de commencer à vous soucier de votre « illumination » !

Deuxième schéma : un cercle coupé en dix tranches horizontales, qui sont les différentes étapes vers l’illumination. De part et d’autre du cercle, deux roues vues de haut, qui doivent tourner simultanément : la roue de la « discipline », et celle du « vide ». Je n’ai compris que les premiers pas à faire pour combiner discipline et vide. Se débarrasser par priorité des trois poisons des hommes : la colère, le désir et la paresse. Et puis se défaire de dix autres vices dont la gourmandise, la luxure, la somnolence, la cupidité et l’ambition. Enfin (ce qui est beaucoup dire, car on ne serait qu’au début du cheminement), respecter dix interdits, souvent partagés par les autres religions : ne pas tuer les êtres vivants, ne pas être infidèle, ne pas s’enivrer, ne pas calomnier, ne pas se vanter aux dépens des autres, etc.

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Je suis personnellement plus intéressé par les aspects politiques et sociaux des religions (la religion dans la cité) que par leur dimension morale et a fortiori métaphysique, mais c’est une grande satisfaction que de discuter avec un grand intellectuel qui pourrait être dominicain (chrétien) ou Ibn Khaldoun (musulman).

L’intérêt est vif quand le jeune disciple vient nous rendre visite, apportant du yuba de la meilleure facture, une « crème de tofu » forcément sublime, et se régalant de la cuisine de Catherine avec un fort robuste appétit. SÔJUN était le « tuteur » de Catherine quand celle-ci a, par hasard et curiosité, séjourné trois jours dans le temple de maître KOBAYASHI, en octobre dernier, astreinte à son insu mais de son plein gré aux labeurs et disciplines des novices.

Ce jeune homme de 25 ans était, à l’époque, étudiant en philosophie et parlait de Bergson. Il se lançait dans un long apprentissage pour devenir non seulement bonze mais surtout « maître ».

Il a repris aujourd’hui ses études et prépare un mémoire de maîtrise sur « Confucius et Buddha » ou « le confucianisme et le bouddhisme ». Il a dû quitter le temple précédent pour résider dans un autre temple de la même école, non pas temple de « formation » des bonzes mais temple de « gestion » d’une paroisse, toutefois dirigé par un « maître », lié au maître antérieur (il n’y a qu’un « maître » pour mille bonzes).

Dans ce temple, notre ami est à la fois étudiant résident (comme deux autres étudiants qui trouvent l’hébergement bon marché) et bonze à temps partiel. Il travaille à l’entretien du temple avec le bonze et l’adjoint de celui-ci. Il participe peu aux cérémonies funéraires (qui assurent les revenus du temple) mais il est habilité, malgré son jeune âge, à parler de la « méditation » aux nombreux groupes de visiteurs, seniors ou écoliers, qui viennent passer quelques heures au temple. Il nous a expliqué, en faisant de grands gestes des mains et en montrant un visage joyeux et pas du tout impassible, qu’il pouvait « tenir » pendant une heure un groupe de 180 collégiens, grâce à l’improvisation d’un discours approprié. Charisme surprenant de ce jeune surdoué qui balance entre l’université et la sainteté.

Le Japon est riche de ses ingénieurs et de ses penseurs, qui recherchent le salut d’une économie en mutation et d’une civilisation en interrogation.

La politique, c’est une autre histoire, comme aurait dit Kipling.

dimanche 5 juillet 2015