Que penser de l’autonomie des universités et de la sélection à l’entrée de l’université ? Questions bigrement d’actualité.

Mon interview Publiée dans LE FIGARO – Le 30 octobre 2006
Dix ans plus tard pas une ligne n’est à changer…

La sélection à l’entrée de l’université ?
Les bacheliers devraient avoir le droit de déposer des dossiers où ils veulent et les universités celui de les refuser. La France souffre d’un manque de réalisme. Elle pratique l’une des sélections les plus précoces et les plus sévères qui existent puisque dès 13 ou 14 ans, on s’occupe de l’orientation. Sans compter le système des classes préparatoires qui ne pratique pas une sélection mais une ségrégation des élèves les plus agiles intellectuellement. On sort les plus brillants du troupeau pour les isoler et les ghettoïser dans des écoles. Après on s’étonne de la rupture entre les élites dirigeantes et le reste de la population !
Faut-il augmenter les droits d’inscription ? Nulle part dans le monde, les droits d’inscription ne permettent de régler le financement des universités. Il s’agit plus d’une justice dans la répartition de l’impôt. Je suis partisan d’un système qui module les frais en fonction de la situation financière des familles.
Êtes-vous pour ou contre l’autonomie des universités ?
L’université P&M Curie a un budget annuel de 100 millions d’euros environ, hors salaires soit 400 millions d’euros en tout. Mais il y a le financement apporté aux laboratoires par le CNRS et l’INSEM soit en salaire soit en emplois qui doit augmenter de 30% celui-ci. L’autonomie n’est donc que relative notamment en termes de gestion du patrimoine, sur l’utilisation de la masse salariale. Je suis pour une autonomie totale. Les universités doivent devenir, comme les collectivités territoriales, propriétaires de leurs locaux et la masse salariale doit leur être transférée, compris celle gérée par les organismes de recherche.
Avec l’autonomie, les diplômes ne seraient plus nationaux ?
C’est la tarte à la crème ! Mais les gens savent déjà que les diplômes universitaires ne sont pas équivalents. Il faut accepter la différence et la diversité, ce sont des atouts. Les universités ont des fonctions différentes. Ce n’est pas la même chose que de faire de la recherche à Paris-VI, que dans une autre fac destinée au développement régional. L’excellence ne peut pas être partout.
Faut-il supprimer les grandes écoles ?
On parle toujours de grandes écoles même quand on évoque les plus petites ! Pour moi, il n’y a en France qu’une dizaine de grandes écoles. Ce double système est délétère car la caste dirigeante est toujours issue des grandes écoles. Elle se bat pour conserver les emplois pour la petite famille sociologique qu’elle représente. C’est du poujadisme. Je préconise de mettre les deux systèmes à égalité. Pourquoi ne pas intégrer Polytechnique à l’université d’Orsay ? Quand on a créé des masters communs avec Polytechnique, le Général m’a dit que les étudiants allaient venir à Paris-VI parce que le diplôme coûte moins cher chez nous qu’à l’X. Est-il normal aujourd’hui de donner un salaire à certains étudiants et pas à d’autres ? Je suis pour la suppression du salaire donné aux normaliens et aux polytechniciens. Ou alors, qu’ils aillent enseigner dans les lycées !

Palaiseau le 27 juin 2015

Encore un qui a un avis identique au mien sur la faillite du système éducatif.

Sur son blog Chronique éducation, Philippe Watrelot, président du Cercle de recherche et d’action pédagogique, ironise sur la difficulté à faire évoluer le système éducatif, à l’occasion du renforcement du dispositif « bacheliers méritants », lancé en 2014.

Ce dispositif offre dans chaque lycée, aux 10 % de meilleurs bacheliers dans chaque filière (S, L, ES, techno, pro) d’intégrer une filière sélective de l’enseignement supérieur, même lorsque celle-ci avait été refusée par la plate-forme Admission postbac (APB). « En apparence, on pourrait se réjouir d’une telle annonce qui semble aller dans le sens d’une lutte contre les inégalités. Mais avec du mauvais esprit, on peut aussi se risquer à y voir d’autres messages… », écrit-il. Avant d’en proposer trois :

Traduction 1 : N’allez pas à la fac, c’est nul…
Traduction 2 : Comme de toute façon nous ne sommes pas capables de nous donner de vrais moyens pour réformer l’université, continuons à privilégier le système des prépas qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde.
Traduction 3 : Comme on nous a bien embêtés avec la critique du nivellement par le bas et de la remise en question de la méritocratie, on est bien obligé de donner des gages méritocratiques à l’opinion…

Place aux jeunes et à la diversité non aux cumulards.

Ainsi, c’est entendu, la sainte alliance entre les conservateurs de tout poil se renforce. Selon « Le Monde » du 22 juin, le frondeur Jérôme Guedj et le réactionnaire Bernard Debré se rebellent contre un rapport de Patrick Kanner proposant de mettre à la retraite les parlementaires de plus de 70 ans. C’est-à-dire 15% d’entre eux soit 52 sénateurs et 56 députés ! Il faut dire qu’avec 60% des parlementaires ayant plus de 60 ans, les parlementaires français sont parmi les plus âgés d’Europe.

Cette constatation est le reflet de ce que les médias français appellent les classes moyennes, mais qui en réalité correspondent chez nous aux 45% des français dont les revenus se situent entre la médiane et les 5% des revenus des plus aisés. Et cette caractéristique se retrouve au sein de la plupart des professions protégées. Quelques exemples : la retraite officielle des professeurs de l’enseignement supérieur se prend à 68 ans, mais de plus en plus grand nombreux sont ceux qui se font prolonger comme professeurs émérites pour profiter de bureaux et de secrétariat. Et combien de bateleurs à la Drucker (73 ans), Bellemare (76 ans), Elkabbach (78 ans), Duhamel (75 ans), Denisot (70 ans), Mazerolle (73 ans) éternels donneurs de leçons, se cramponnent à leurs privilèges. Mais on pourrait aussi parler des cumulards des fonctions électives, des prestataires de la radio et de la télévision et des institutions qui fournissent aujourd’hui avec constance le bla bla bla qui façonne l’opinion avec le succès que l’on sait. A ce palmarès des situations acquises, il convient d’ajouter les institutions qui formatent le discours convenu de la Noblesse d’Etat en ces temps où l’imagination devrait être au pouvoir. Au premier chef Sciences-Po Paris qui inonde les écrans de ces spécialistes qui savent tout de la médecine à l’économie. Mais rappelons-nous que cette école fut aussi le nid douillet du pétainisme triomphant.

Les hommes politiques français veulent se rassurer par le fait que la démographie du pays est plutôt favorable par rapport aux autres pays européens. Mais à quoi cela sert-il si nous sommes incapables de diversifier nos élites et nos corps intermédiaires ? Nous préparons quelques promotions d’aigris qui renforceront les courants xénophobes latents dans notre pays. Il est urgent de remettre à l’ordre du jour quelques principes :

  1. Interdiction absolue du cumul des mandats nationaux avec des mandats locaux et limitation de durée (pas plus de deux ou trois renouvèlements).
  2. Obligation de résidence principale pour les maires dans les communes où ils se font élire. Fin du parachutage centrifuge.
  3. Fin des classements de sortie des grandes écoles.
  4. Recrutement des hauts fonctionnaires à partir des titulaires d’un doctorat d’université.
  5. Pour toutes les fonctions d’état, y compris l’Education Nationale par concours associant à la fois une épreuve de titres et travaux puis une sélection par jury.

Face à cette situation, la Gauche française, éclatée et vieillotte nécessite une refondation énergique. Le Parti communiste n’en finit pas d’agoniser en rabâchant sans cesse les vieilles lunes. Le Parti de gauche ne rêve que de Podémos qu’il n’est pas. Les troskystes de multiple obédience ont cessé d’être la matrice du parti socialiste. Les écologistes sont surtout à l’Ouest et s’entre-déchirent. Le parti socialiste devenu au fil des conquêtes locales où ils ont plumé la volaille communiste va devoir faire un aggiornamento douloureux pour faire face à la perte des positions départementales et demain régionales. Faute d’une politique adaptée en direction de la jeunesse il va bientôt se faire tailler des croupières par le FHaine et la droite sarkozyste car les enfants des écoles chéries de la république vont rapidement se détourner de lui comme ce fut le cas dans un passé pas si lointain.

La Gauche tout entière doit donc se remettre en cause en faisant fi des amalgames et des outrances et que l’on cesse de se faire traiter de social-libéral dès lors que l’on s’en prend aux avantages acquis de quelques-uns. L’affaire du référendum européen n’a pas été dépassée. Il est temps qu’elle mette l’Europe au cœur de sa réflexion ce qui impose comme partout en Europe une approche non dogmatique en direction de ceux qui sont au centre de l’échiquier politique. Epinay doit être rangé au magasin des accessoires. Les religions doivent être remises au même rang que l’agnosticisme ou que l’athéisme ni plus ni moins. L’Egalité et la fraternité doivent-être remis au premier plan et, comme la liberté, considérées sans naïveté excessive. Ce débat doit avoir lieu dans les années qui viennent quoi qu’il en advienne du prochain quinquennat.

Gilbert Béréziat

Palaiseau le 22 juin 2015

Relire Marc Bloch Fusillé par les Allemands le 16 juin 1944

En ces temps de fiasco de la Noblesse d’état et de montée des facho-light du FHaine sur fond de faillite de l’enseignement primaire (école primaire  et collège) et de ségrégation des élites, il est bon de relire ce qu’écrivait Marc Bloch neuf mois avant qu’il tombe entre les griffes des nazis.

« Tout malheur national appelle, d’abord, un examen de conscience ; puis (car l’examen de conscience n’est qu’une délectation morose, s’il n’aboutit à un effort vers le mieux) l’établissement d’un plan de rénovation. Quand, après la victoire prochaine, nous nous retrouverons entre Français, sur une terre rendue à la liberté, le grand devoir sera de refaire une France neuve.

Or, de tant de reconstructions indispensables, celle de notre système pédagogique ne sera pas la moins urgente. Qu’il s’agisse de stratégie, de pratique administrative ou, simplement, de résistance morale, notre effondrement a été avant tout, chez nos dirigeants et (pourquoi ne pas voir le courage de l’avouer ?) dans toute une partie de notre peuple, une défaite à la fois de l’intelligence et du caractère. C’est dire que, parmi ses causes profondes, les insuffisances de la formation que notre société donnait à ses jeunes ont figuré au premier rang.

Pour redresser ces vices, une réforme timide serait vaine. On ne refait pas à un pays son éducation en rapetassant de vieilles routines. C’est une révolution qui s’impose. Ne nous laissons pas troubler par le discrédit qu’un régime odieux réussirait, si l’on n’y prenait garde, à jeter sur ce mot, qu’il a choisi pour camouflage. En matière d’enseignement, comme partout, la prétendue révolution nationale a perpétuellement oscillé entre le retour aux routines les plus désuètes et l’imitation servile de systèmes étrangers au génie de notre peuple. La révolution que nous voulons saura rester fidèle aux plus authentiques traditions de notre civilisation. Et elle sera une révolution, parce qu’elle fera du neuf.

Ne nous y trompons pas, la tâche sera rude. Elle n’ira pas sans déchirements. Il sera toujours difficile de persuader des maîtres que les méthodes qu’ils ont longuement et consciencieusement pratiquées n’étaient peut-être pas les meilleures ; à des hommes mûrs, que leurs enfants gagneront à être élevés autrement qu’eux-mêmes ne l’ont été ; aux anciens élèves de grandes Écoles, que ces établissements parés de tous les prestiges du souvenir et de la camaraderie doivent être supprimés. Là, comme ailleurs, cependant, l’avenir, n’en doutons pas, appartiendra aux hardis ; et pour tous les hommes qui ont charge de l’enseignement, le pire danger résiderait dans une molle complaisance envers les institutions dont ils se sont fait peu à peu une commode demeure.

De cette révolution nécessaire, on ne saurait prétendre discuter, en quelques pages, le programme. Le tracé précis viendra, s’il y a lieu, plus tard et par collaboration. On se bornera pour l’instant à quelques principes directeurs.

Une condition préliminaire s’impose : à ce point impérieuse que, si elle manque à être remplie, rien de sérieux ne se fera. Il importe que, pour l’éducation de ses jeunes, comme pour le développement permanent de la culture dans l’ensemble de ses citoyens, la France de demain sache dépenser incomparablement plus qu’elle ne s’y est résignée jusqu’ici.

Deux épisodes ont, à cet égard, brutalement caractérisé, avant-guerre, l’attitude des éléments mêmes que la défaite devait hisser au pouvoir et que la victoire en précipitera bientôt. Lorsque, ministre de la  » prospérité « , André Tardieu établit un vaste plan d’  » outillage national « , il commença par proscrire purement et simplement, de cet équipement d’une France heureuse, tout armement scientifique (plus tard, si je ne me trompe, un repentir de la dernière heure fit inscrire au budget quelques crédits pour les laboratoires ; car, après tout, la Schwerindustrie ne peut ignorer absolument que les techniciens servent à quelque chose ; les bibliothèques par contre continuèrent d’être oubliées ; des  » réalistes  » ont-ils à se soucier des livres ? et surtout quel besoin les Français trop pauvres pour acheter eux-mêmes des livres auraient-ils de lire ?).

Lorsque, ministre de la grande pénitence, Pierre Laval, désireux, avant tout, d’atteindre, par ricochet, les salaires, eu décidé de pratiquer dans les dépenses de la République quelques coupes sombres, on vit, seul entre tous les gouvernements civilisés, le gouvernement français étendre cette épargne aux œuvres de l’intelligence.  » Ce qui nous a toujours frappés chez vos gouvernants, me disait naguère un ami norvégien, c’est le peu d’intérêt qu’ils portent aux choses de l’esprit.  » Le mot était dur. On voudrait qu’il cessât, à jamais, d’être mérité…

Il nous faudrait donc des ressources nouvelles. Pour nos laboratoires. Pour nos bibliothèques peut-être plus encore, car elles ont été, jusqu’ici, les grandes victimes (bibliothèques savantes ; bibliothèques dites populaires aussi, dont le misérable état, comparé à ce que nous offrent l’Angleterre, l’Amérique, l’Allemagne même, est une des pires hontes de notre pays. Qui a pu sans mélancolie feuilleter le catalogue d’une bibliothèque d’une grande ville, pour ne pas parler des petites et y mesurer l’amenuisement progressif des achats, la décadence de la culture depuis une cinquantaine d’années ? La bourgeoisie dite éclairée ne lit plus guère ; et ceux qui, issus de milieux moins aisés ne demanderaient qu’à lire, les livres ne viennent pas les solliciter). Pour nos entreprises de recherches. Pour nos universités, nos lycées et nos écoles, où il convient que pénètrent l’hygiène et la joie, la jeunesse a le droit de ne plus être confinée entre des murs lépreux, dans l’obscurité de sordides in pace. Il nous en faudra aussi, disons-le sans fausse honte, pour assurer à nos maîtres de tous les degrés une existence non pas luxueuse certes (ce n’est pas une France de luxe que nous rêvons), mais suffisamment dégagée des menues angoisses matérielles, suffisamment protégée contre la nécessité de gagne-pain accessoires pour que ces hommes puissent apporter à leurs tâches d’enseignement ou d’enquête scientifique une âme entièrement libre et un esprit qui n’aura pas cessé de se rafraîchir aux sources vives de l’art ou de la science.

Mais ces indispensables sacrifices seraient vains s’ils ne s’adressaient à un enseignement tout rajeuni.

Un mot, un affreux mot, résume une des tares les plus pernicieuses de notre système actuel : celui de bachotage. C’est certainement dans l’enseignement primaire que le poison a pénétré le moins avant : sans l’avoir, je le crains, tout à fait épargné. L’enseignement secondaire, celui des universités et les grandes écoles en sont tout infectés.

 » Bachotage.  » Autrement dit : hantise de l’examen et du classement. Pis encore : ce qui devait être simplement un réactif, destiné à éprouver la valeur de l’éducation, devient une fin en soi, vers laquelle s’oriente, dorénavant, l’éducation tout entière. On n’invite plus les enfants ou les étudiants à acquérir les connaissances dont l’examen permettra, tant bien que mal, d’apprécier la solidité. C’est à se préparer à l’examen qu’on les convie. Ainsi un chien savant n’est pas un chien qui sait beaucoup de choses, mais qui a été dressé à donner, par quelques exercices choisis d’avance, l’illusion du savoir.  » Vous serez certainement agrégé l’année prochaine, disait naïvement un juge d’agrégation à un de mes étudiants, cette année, vous n’êtes pas encore suffisamment formé au concours.  » Durant les vingt dernières années, le mal a fait d’épouvantables ravages. Nos étudiants de licence trébuchent désormais de certificat en certificat. Depuis la révolution nationale, on n’entre plus au barreau sans un examen supplémentaire. Des lycées ont organisé, interrompant pour cela la suite régulière des études, un  » pré-baccalauréat « . Dans les librairies médicales de Paris, se vendent, toutes faites, les questions d’internat, qu’il n’y a qu’à apprendre par cœur. Certaines institutions privées ont découpé les programmes sujet par sujet et se vantent d’un sectionnement si juste que la plupart de leurs candidats ne tombent jamais que sur des questions ainsi traitées et corrigées. Du haut en bas de l’échelle, l’attraction des examens futurs exerce son effet. Au grand détriment de leur instruction, parfois de leur santé, d’innombrables enfants suivent trop jeunes des classes conçues originairement pour de plus vieux, parce qu’il faut éviter à tout prix le retard éventuel qui les amènerait plus tard à se heurter aux limites d’âge de telle ou telle grande école.  » Tous nos programmes scientifiques d’enseignement secondaire, me disait un physicien, sont conçus en vue de celui de Polytechnique.  » Et, dans les lycées ou collèges, les perpétuelles compositions entretiennent moins encore l’émulation, d’ailleurs mal comprise, que l’aptitude au travail hâtif, dont on verra plus tard nos misérables adolescents subir les affres, en pleine canicule, dans des salles surchauffées.

Je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’insister sur les inconvénients intellectuels d’une pareille manie examinatoire. Mais ses conséquences morales, les a-t-on toujours assez clairement vues : la crainte de toute initiative, chez les maîtres comme chez les élèves ; la négation de toute libre curiosité ; le culte du succès substitué au goût de la connaissance ; une sorte de tremblement perpétuel et de hargne, là où devrait au contraire régner la libre joie d’entreprendre ; la foi dans la chance (car ces examens, quelle que puisse être la conscience des examinateurs, demeurent, par nature, hasardeux : qu’on veuille bien se souvenir de la curieuse et terrible enquête de Piéron et Laugier, si savamment étouffée par les chefs de l’Université : d’un correcteur à l’autre, d’un jour à l’autre, elle a révélé des plus inquiétantes variations dans les notes) ; enfin, mal encore infiniment plus grave, la foi dans la fraude ? Car on  » copie  » dans nos classes, au jour des compositions, on copie dans nos salles d’examen, on copie beaucoup plus fréquemment et avec beaucoup plus de succès que les autorités ne veulent officiellement l’avouer. Certes, je le sais, il subsiste, Dieu merci ! des âmes probes. Je consens même qu’elles soient nombreuses. Elles y ont du mérite.  » Faut-il que tu aies bien copié  » : ainsi un élève de ma connaissance, qui venait d’être premier et l’avait été honnêtement s’entendait interpeller, sur un ton d’atroce admiration, par un de ses camarades. Est-ce dans cette atmosphère qu’on forme une jeunesse ?

J’ai dit que je ne pouvais présenter ici un programme détaillé de réforme. Il sera délicat à établir. Certaines condamnations à mort s’imposent. Qui croit encore au baccalauréat, à la valeur de choix, à l’efficacité intellectuelle de cette aléatoire forcerie ? Bien entendu, divers procédés de sélection demeureront, cependant, nécessaires ; mais plus rationnellement conçus et en nombre désormais suffisamment restreint pour que la vie de l’écolier ou de l’étudiant cesse d’être enfermée dans une obsédante répétition d’épreuves. je me contenterai, pour l’instant, d’une suggestion très simple de d’application dès l’abord aisée.

J’ai, comme tous mes collègues, corrigé des copies, interrogé des candidats. Comme tous, je me reconnais sujet à l’erreur. M’arrive-t-il cependant de confondre une très bonne épreuve avec une très mauvaise, ou même avec une épreuve moyenne ? Assez rarement, je pense. Mais, lorsque je vois un examinateur décider que telle ou telle copie d’histoire par exemple ou de philosophie ou même de mathématiques, cotée sur 20 vaut 13 1/4 et telle autre 13 1/2, je ne puis en toute déférence m’empêcher de crier à la mauvaise plaisanterie. De quelle balance de précision l’homme dispose-t-il donc qu’il lui permette de mesurer avec une approximation de 1,2% la valeur d’un exposé historique ou d’une discussion mathématique ? Nous demandons instamment que – selon l’exemple de plusieurs pays étrangers – l’échelle des notes soit uniformément et impérieusement ramenée à cinq grandes catégories : 1 ou  » très mauvais « , 2 ou  » mauvais « , 3 qui sera  » passable « , 4 qui voudra dire  » bien « , 5 qui voudra dire  » très bien  » (non  » parfait « , qu’interdit l’infirmité humaine). Cela du moins partout où les ex æquo sont sans inconvénients. Il faudra faire étudier à un mathématicien le problème des concours à places limitées. Mais là encore, il doit être possible de se garder de raffinements trop poussés, dont l’absurdité ne nous échappe que par suite d’une trop longue accoutumance. Tout vaut mieux qu’une sottise, qui se prolonge en injustice.

Mais l’abus des examens n’est peut-être, à son tour, qu’un des signes de déformations plus profondes. Là encore, je parlerai peu de l’école primaire. Autant que je la connaisse – car j’ai avec elle, je l’avoue, moins de familiarité qu’avec le Lycée et l’Université – elle n’est pas sans défauts. Elle me paraît, cependant, beaucoup moins mal adaptée à ses fins que ne le sont, pour leur part, les établissements des deux autres degrés. Les erreurs des enseignements secondaire et supérieur sont patentes. Elles peuvent s’exprimer brièvement comme il suit.

L’enseignement supérieur a été dévoré par les écoles spéciales, du type napoléonien. Les Facultés même ne méritent guère d’autre nom que celui-là. Qu’est-ce qu’une Faculté des Lettres, sinon, avant tout, une usine à fabriquer des professeurs, comme Polytechnique une usine à fabriquer des ingénieurs ou des artilleurs ? D’où deux résultats également déplorables. Le premier est que nous préparons mal à la recherche scientifique ; que, par suite, cette recherche chez nous périclite. Interrogez à ce sujet un médecin, par exemple, ou un historien ; s’ils sont sincères leurs réponses ne différeront guère. Par là, soit dit en passant, notre rayonnement international a été gravement atteint : en beaucoup de matières, les étudiants étrangers ont cessé de venir chez nous, parce que nos universités ne leur offrent plus qu’une préparation à des examens professionnels, sans intérêt pour eux. D’autre part, à nos groupes dirigeants, trop tôt spécialisés, nous ne donnons pas la culture générale élevée, faute de laquelle tout homme d’action ne sera jamais qu’un contremaître. Nous formons des chefs d’entreprise qui, bons techniciens, je veux le croire, sont sans connaissance réelle des problèmes humains ; des politiques qui ignorent le monde ; des administrateurs qui ont l’horreur du neuf. À aucun nous n’apprenons le sens critique, auquel seuls (car ici se rejoignent les deux conséquences à l’instant signalées) le spectacle et l’usage de la libre recherche pourraient dresser les cerveaux. Enfin, nous créons, volontairement, de petites sociétés fermées où se développe l’esprit de corps, qui ne favorise ni la largeur d’esprit ni l’esprit du citoyen.

Le remède ? Une fois de plus, il faut, dans ce premier schéma, renoncer au détail. Disons seulement, en deux mots, que nous demandons la reconstitution de vraies universités, divisées désormais, non en rigides facultés qui se prennent pour des patries, mais en souples groupements de disciplines ; puis, concurremment avec cette grande réforme, l’abolition des écoles spéciales. À leur place, quelques instituts d’application technique permettant la préparation dernière à certaines carrières : après, toutefois, un passage obligatoire dans les universités. Pour achever la formation particulière d’une certaine catégorie d’ingénieurs, l’École des ponts et chaussées, par exemple, est indispensable ; affaire d’Université, la préparation scientifique générale n’a pas de raison d’être donnée dans une école entre cloisons étanches, comme Polytechnique.

Aussi bien deux exemples, qu’on empruntera impartialement à nos deux moments opposés de notre histoire politique, feront sans doute saisir, mieux que de longs discours, la routine avec laquelle on voudrait rompre et l’orientation nouvelle qu’on voudrait adopter.

Nous avons vu naguère le Front Populaire se proposer de briser le quasi-monopole des Sciences politiques, comme pépinière de notre haute administration. Politiquement, l’idée était saine. Un régime a toujours le droit de ne pas recruter ses serviteurs dans un milieu, dont les traditions lui sont presque unanimement hostiles. Mais qu’imaginèrent alors les hommes au gouvernement ? Ils auraient pu songer à instituer un grand concours d’administration civile, analogue à l’admirable concours du Civil Service britannique : comme lui, fondé avant tout sur des épreuves de culture générale et laissant, grâce à un libre jeu d’options, une grande part aux curiosités individuelles ; comme lui, enfin, préparé dans des universités d’esprit élargi. Ils préférèrent tracer le plan d’une nouvelle école spéciale : une autre École des Sciences politiques, encore un peu mieux close que sa rivale…

Le régime de Vichy a supprimé les Écoles normales. Mesure principalement politique, sans aucun doute. Nul ne saurait se laisser tromper par les absurdes griefs qui lui servirent de masque. Aux instituteurs, les Écoles normales donnaient, elles leur donneront sans doute de nouveau, une instruction générale et une formation technique également solides. On accordera, cependant, qu’au sortir de ces établissements, forcément un peu repliés sur eux-mêmes et de programme nécessairement rigide, il ne serait sans doute pas, pour de jeunes esprits, inutile de prendre contact avec des milieux étudiants plus variés, de même qu’avec des formes d’enseignement plus critiques et plus souples. Remplacer l’École normale par un passage dans des lycées, comme l’a voulu Vichy, est un non-sens. Les futurs maîtres y apprennent moins bien ce qu’on leur enseignait mieux dans l’ancienne École. Mais je les verrai volontiers, pour ma part, une fois les Écoles normales rétablies, achever leur cycle d’études par un an de travail très libre dans les universités.

Depuis quelques décades, l’enseignement secondaire est en perpétuel remaniement. Sans doute, les grotesques incohérences des trois dernières années ne dénoncent-elles rien d’autre que l’incapacité foncière du régime à rien créer ni coordonner. Mais le déséquilibre est plus ancien. Il répond à des causes profondes. L’ancien système humaniste a vécu. Il n’a pas été remplacé. D’où un malaise aigu, qui se traduit de bien des façons. Il y a toujours eu de mauvais élèves qui devenaient, plus tard, des hommes instruits et cultivés. Je ne crois pas me tromper en disant que le cas a, de nos jours, tout à fait cessé d’être exceptionnel. Alors qu’inversement, beaucoup de prétendus bons élèves n’ouvriront plus jamais un livre. À la vérité, en ont-ils jamais ouvert, durant leurs classes, d’autres que leurs  » morceaux choisis  » ? Aussi bien, la désaffection qui enveloppe l’enseignement chez les jeunes n’est pas niable. Je suis un assez vieil homme pour m’en souvenir : il y a une quarantaine d’années, on allait au lycée avec plus de plaisir ; on le quittait avec moins de joie. Le succès du mouvement  » éclaireur  » s’explique par bien des raisons. Dans le nombre, figure, soyons-en sûr, au premier rang, l’échec de l’éducation officielle. Au milieu de sa meute ou de sa patrouille, l’enfant trouve ce que lui apporte de moins en moins le lycée ou le collège : meilleur esprit d’équipe, des chefs plus près de lui, des  » Centres d’intérêt  » mieux faits pour séduire et fixer la spontanéité d’une fraîche intelligence.

Plutôt que de développer ces critiques, il vaudra mieux, sans doute, indiquer sommairement ce que nous souhaitons.

Nous demandons un enseignement secondaire très largement ouvert. Son rôle est de former des élites, sans acception d’origine ou de fortune. Du moment donc qu’il doit cesser d’être (ou de redevenir) un enseignement de classe, une sélection s’imposera. un examen d’entrée demeurera probablement nécessaire ; il le faudra très simple et adapté à l’enfance : un test d’intelligence plutôt qu’une épreuve de connaissances… ou de perroquetage. Des examens de passage subsisteront. Mais non d’année en année. C’est méconnaître toute la psychologie de la croissance – disons mieux c’est nier la physiologie – que de prétendre juger un enfant ou un adolescent sur le travail d’une dizaine de mois. Quels mois, parfois, dans son développement !

Nous demandons une discipline plus accueillante, dans des classes moins nombreuses ; une discipline exercée par des maîtres et des administrateurs auxquels auront été enseignés au moins les grands principes de cette psychophysiologie, dont je rappelais tout à l’heure l’existence ; que les instituteurs apprennent ; qu’un professeur d’enseignement secondaire a actuellement le droit (il ne s’en prive pas toujours !) d’ignorer radicalement. Au lieu de chercher à plier l’enfant à un régime implacablement uniforme, on s’attachera à cultiver ses goûts, voire ses  » marottes « . Il y avait une grande fécondité dans l’idée des loisirs dirigés que, sous le nom d’éducation générale, Vichy s’est annexée, en la déformant. Il conviendra de la reprendre, à l’aide d’un personnel jeune. L’éducation physique aura sa large part. Étrangère à tout excès ridicule, à toute admiration béate ou malsaine pour un athlétisme d’exception, elle sera, simplement, ce qu’elle doit être : un moyen de fortifier le corps, donc le cerveau ; un appel à l’esprit d’équipe et de loyauté.

Nous demandons une très souple liberté d’option dans les matières d’enseignement : liberté désormais d’autant plus aisée que la suppression du carcan des examens doit permettre une grande variété d’initiative. se rend-on bien compte que, par la faute du baccalauréat, la France est actuellement un des rares pays où toute l’expérimentation pédagogique, toute nouveauté qui ne s’élève pas immédiatement à l’universel, se trouve particulièrement interdite ? Le latin universellement obligatoire est une absurdité ; de même l’uniformité d’un programme mathématique trop poussé, auquel certains esprits, qu’il faut peut-être plaindre, mais non condamner, se révèlent par nature rebelles. Nous ne nous proposons d’ailleurs nullement de rejeter la tradition humaniste. Sous préjudice, cela va de soi, des langues vivantes, le latin continuera d’être enseigné. Sa connaissance est indispensable à toute discipline de caractère historique. Elle ouvre l’accès d’une littérature dont les résonances sont loin d’être éteintes. Surtout, l’apprentissage d’une langue de caractère synthétique est, pour l’intelligence, une gymnastique à peu près irremplaçable. Mais pour que cette étude porte ses fruits, il faut qu’elle soit sérieuse, partant qu’un nombre d’heures suffisant lui soit consacré. Plutôt qu’un latin maladroitement ânonné, comme on le voit trop souvent aujourd’hui, mieux vaudrait pas de latin du tout ; avant toute chose, il faut dans l’éducation fuir l’à-peu-près. C’est pourquoi, malgré l’admirable valeur esthétique et intellectuelle du grec, je crains fort qu’il ne puisse être maintenu, sinon par exception : une once de latin, quelques grains de grec… je préfère bon poids du premier. Au reste, on n’aura pas la fausse vergogne des traductions. Aucun élève ne devrait sortir du lycée sans avoir pris contact avec les grandes œuvres antiques. Il est cent fois préférable d’avoir lu, en traduction, L’Odyssée ou L’Orestie tout entière que de s’être contenté d’en expliquer péniblement, dans le texte, deux ou trois douzaines de vers. Un magistrat du XVIIIe siècle, raconte Tallemant des Réaux, comme son fils, élève chez les jésuites, lui demandait de lui faire parvenir une Légende dorée, lui envoya, à la place, le Plutarque d’Amyot :  » Mon fils, lui écrivait-il, voilà la vie des saints telle que la lisent les honnêtes gens.  » Je laisse à ce parlementaire son jugement sur l’hagiographie. Qui ne souscrirait à celui qu’il portait sur les lettres grecques, même connues, comme chez Amyot, à travers un vêtement français ?

Nous demandons que l’éducation scientifique, que nous souhaitons étendue et profonde, laisse résolument tomber ce qui n’est que matière d’apprentissage technique. L’enseignement secondaire a pour objet de former des esprits ; non, par avance, des ingénieurs, des chimistes ou des arpenteurs. Ceux-là trouveront, plus tard et ailleurs, les écoles qu’il leur faut. Nous voudrions que, surtout jusqu’à quatorze ou quinze ans, une place fût faite aux disciplines d’observation, parmi lesquelles la botanique, pratiquée sur le terrain, semble appelée à tenir un rôle prééminent. Nous prions les mathématiciens de se souvenir que l’enseignement secondaire, la géométrie par exemple, a sa place beaucoup moins comme accumulation de connaissances (dont un grand nombre, par la suite, deviendront inutiles au commun des élèves) que comme un merveilleux instrument à aiguiser le raisonnement. Nous pensons que des allègements sérieux peuvent être apportés à des programmes comme celui de la chimie, où la masse des faits est excessive.

Nous demandons que par un enseignement historique et géographique largement conçu – j’ajouterais volontiers, pour l’histoire au moins, totalement refondu – on s’attache à donner à nos jeunes une image véridique et compréhensive du monde. Gardons-nous de réduire l’histoire, comme on a eu tendance à le faire ces dernières années, aux événements purement politiques d’une Europe, dans le temps, toute proche de nous. Le passé lointain inspire le sens et le respect des différences entre les hommes, en même temps qu’il affine la sensibilité à la poésie des destinées humaines. Dans le présent même, il importe bien davantage à un futur citoyen français de se faire une juste image des civilisations de l’Inde ou de la Chine que de connaître, sur le bout du doigt, la suite des mesures par où  » l’Empire autoritaire  » se mua, dit-on, en  » Empire libéral « . Là encore, comme dans les sciences physiques, un choix neuf s’impose.

En résumé, nous demandons, d’un bout à l’autre, une révision raisonnée des valeurs. La tradition française, incorporée dans un long destin pédagogique, nous est chère. Nous entendons en conserver les biens les plus précieux : son goût de l’humain ; son respect de la spontanéité spirituelle et de la liberté ; la continuité des formes d’art et de pensée qui sont le climat même de notre esprit. Mais nous savons que, pour lui être vraiment fidèles, elle nous commande elle-même de la prolonger vers l’avenir. »

Marc Bloch,  » Sur la réforme de l’enseignement « , Les Cahiers politiques, n° 3, n°3, juillet 1943, p. 17. Publication du Comité Général d’Études du Conseil National de la Résistance.

Les journalistes français sont-ils aveugles. Palaiseau 15 juin 2015

Tout à leur sport favori du « Hollande bashing », et du dénigrement de l’action de Manuel Valls, ils apportent leur soutien à l’entreprise de mystification de Philippot et de sa bande sans voir dans quel engrenage ils se sont engagés. La dédiabolisation du FHaine ressemble à s’y méprendre avec l’opération de récupération des néofascistes italiens réalisée par Berlusconi au début des années 2000. On s’attendrait à mieux des chaînes d’information en continu voir d’autres chaînes que cette complaisance, à moins que ce soit le résultat de l’ignorance crasse de ces interviewers professionnels.

Quoi qu’il en soit, on assiste dans toute l’Europe une tentation qui ressemble à s’y méprendre à celle qui jeta la droite allemande des années trente dans les bras des nazis. En Finlande la droite s’allie avec le parti xénophobe des « Vrais Finlandais ». Au Danemark elle s’allie au parti du peuple Danois, comme elle s’était accommodée de l’occupation nazie. En Hongrie Victor Orban mène une politique ouvertement xénophobe et lorgne vers Moscou ! En Belgique, Charles Michel président du parti francophone ultra-minoritaire cautionne la politique séparatiste des flamingants et le vice premier ministre Kris Peters est en fait le véritable patron et ce grâce aux 8% des voix qui se sont portées sur le Parti du Travail belge, l’équivalent chez nous du front de gauche. En Grèce, Tsipras s’est allié à un parti nationaliste pour gouverner. En Autriche, dans la région de Styrie les socio-démocrates ont dû laisser le poste de gouverneur à la droite pour éviter la constitution d’un exécutif Droite-Extrême droite. En suède pour éviter l’arrivée au gouvernement de membres de l’extrême-droite, un accord de gestion entre tous les autres partis devrait maintenir la stabilité jusqu’en 2022 !

Tous ces éléments constituent des pièges mortels pour nos sociétés auxquels on ne peut répondre que par une politique active d’intégration des jeunes non seulement dans les états constituants l’Union Européenne mais dans l’Europe tout entière et ce quelle que soit leur conception philosophique de la vie. Cela passe d’abord par une intégration des jeunes dans chacun des états et de ce point de vue la situation française est loin d’être idéale avec ses circuits scolaires particulièrement discriminatifs. Rien n’est impossible. Qui aurait cru qu’en Irlande le peuple autoriserait le mariage pour tous par-dessus une hiérarchie religieuse conservatrice. Je suis persuadé que la seconde génération des français venus du monde dit arabo-musulman va se poser inéluctablement des questions en matière de droit des femmes, de la dissociation entre la légende des discours religieux et la réalité de l’origine de l’univers et de la vie.

En Italie, la situation reste fragile car ce pays est au premier rang pour subir le choc migratoire induit par les officines qui agissent dans les pays de l’Afrique et du Moyen Orient dans le but de réaliser des profits scandaleux mais peut-être aussi de déstabiliser l’Union Européenne. En Espagne et au Portugal après six années d’une austérité insupportable pour les plus faibles la situation semble évoluer. Dans ces deux pays les jeunes se sont massivement expatriés d’une part à l’intérieur de l’union d’autre part vers l’Amérique latine, les Etats Unis ou le Canada. De l’Espagne des forces alternatives se sont levées La militante anti-expulsion Ada Colau, 41 ans, a été investie à Barcelone avec une majorité absolue de 21 voix contre 10 pour le conservateur sortant Xavier Trias et à Madrid, Manuela Carmena, ex-magistrate de 71 ans, militante anti-franquiste, est devenue la première édile « indignée » élue, avec une majorité absolue de 29 sur 57 voix. Avec Valence et Saragosse, quatre grandes villes sont désormais dirigées par des élus issus de plateformes citoyennes ou proches du mouvement des « indignés » et du parti antilibéral Podemos.

Nous verrons à l’automne si les élections législatives en Espagne et au Portugal permettront l’élaboration d’une stratégie de l’Europe du Sud face aux réactionnaires conservateurs de l’Est de l’Europe. Je reste persuadé qu’il est possible d’enfoncer un coin entre les modérés et la droite dure. Cela est important pour que les pays du nord de l’Europe ne baissent pas la garde pour la défense des acquis sociaux.

Je reste persuadé que le traumatisme du référendum sur l’Europe doit être surmonté. On ne fera pas l’économie d’une plus grande intégration économique et un plus grand rôle du parlement à condition que les élus représentent vraiment les citoyens sans distinction des états membres. Mais ce qu’il faut en France que la gauche de la gauche dispersée entre les communistes, les mélanchonistes, les écoloduflotistes comprennent que cela ne pourra pas se faire sans discussion avec la droite modérée et sans compromis et de ce point de vue, ce qui s’est passé en Espagne cette semaine montre que c’est possible.

Gilbert Béréziat

Agonie de la Noblesse d’Etat ?

Le 5 juin 2015, Manuel Walls reprenant à son compte le rapport de Bernard Attali propose de réformer l’Ecole polytechnique en supprimant la solde des élèves et le classement de sortie permettant le recrutement direct dans les grands corps de l’Etat. Il propose en outre la fusion au sein d’une nouvelle Ecole Polytechnique de toutes les écoles qui ont vocation à rejoindre le plateau de Saclay et propose que la nouvelle école recrute dès la sortie du lycée et qu’elle institue donc un cycle licence.

Ces propositions sont à saluer parce qu’elles vont dans le bon sens. Cependant, elles seront insuffisantes pour résoudre la crise de la production française de biens à haute valeur ajoutée, action nécessaire pour la survie économique à long terme du pays.

  1. La production actuelle de recherche de l’ensemble des établissements visées par la proposition Attali, si l’on se réfère aux publications référencées par ISI-web of science, moteur de recherche universellement reconnu par la communauté scientifique, restera inférieure à celle des meilleures universités française (université P. & M. Curie et université Paris Sud). Pour que se constitue sur le site de Paris Saclay une université qui soit leader Français il est nécessaire que la nouvelle Ecole Polytechnique, l’université Paris Sud et le centre de recherche de Saclay s’unissent au sein d’une université reconnue comme telle par la communauté scientifique mondiale c’est-à-dire qu’elles fusionnent. De plus aucune université de classe mondiale ne peut exister aujourd’hui sans disposer d’un centre hospitalo-universitaire digne de ce nom. Et clairement, ni le CHU de Bicêtre, beaucoup trop éloigné, ni l’hôpital rikiki Joliot-Curie d’Orsay ne pourront faire l’affaire.
  2. Le recrutement dans les grands corps de l’Etat doit évidemment être soumis à une compétition plus franche et plus honnête qu’aujourd’hui. Tous les titulaires d’un diplôme de Doctorat doivent pouvoir concourir pour ces emplois. Ce diplôme devenant un prérequis nécessaire à ce recrutement.
  3. Le recrutement des étudiants doit être effectué par les écoles et les universités sur une base concurrentielle. En ce sens, il faut revenir sur la loi Fioraso mettant en place un « droit d’accès » aux filières sélectives pour les meilleurs lycéens, texte fortement dénoncé par la coordination des universités françaises intensives en recherche. Toutes les filières de l’enseignement supérieur doivent être sélectives et c’est aux établissements de faire le job et non pas aux lycées ou aux classes préparatoires.
  4. Il faut donc ne plus se retrancher derrière le monstre technocratique instauré autour de Paris Saclay qui aujourd’hui n’est un gisement d’emplois pour hauts fonctionnaires de second rang. Mieux vaut parachever la réforme initiée par Sarkozy et enterrée par le même lorsque les hauts fonctionnaires de Bercy firent valoir leur point de vue refusant toute autonomie financière réelle à la dizaine d’universités françaises intensives en recherche et en construisant à la place un nouvel échelon bureaucratique que sont les COMUE ou le associations de même type.

Gilbert Béréziat

Allocution prononcée à la journée d’hommage à Jacques Polonovski organisée par ses élèves à la faculté de médecine Pierre et Marie Curie dans le grand amphithéâtre du site Saint Antoine en présence de son épouse de sa famille et de la communauté universitaire le 17 janvier 2014

Nous et lui

L’intérêt de Jacques Polonovski pour les sciences vint de loin. « La tradition de toutes les générations mortes [écrivait Marx] pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des humains ». Son grand-père et sa grand-mère paternels étaient des chercheurs reconnus. Son grand-père maternel était pharmacien. Le premier fit des études de chimie à Heidelberg. Après être retourné en Russie pour épouser Natalie, il vint avec elle à Zurich et ils y préparèrent leurs thèses de chimie organique qui furent soutenues en 1888. Mais la Russie n’est plus celle entrevue du temps de Catherine la Grande, celle qui correspondait avec Voltaire et Diderot. Craignant sans doute le virage ouvertement antisémite de la politique du tsar policier Alexandre III qui, par les lois de mai 1882 va inaugurer une politique ségrégationniste qui ira s’amplifiant jusqu’à la révolution bolchevique, sitôt leur doctorat en poche, ils s’installent à Mulhouse, alors sous domination de l’Allemagne, et Max travaillera dans un laboratoire de chimie des colorants. L’année suivante naissait Michel, le père de Jacques Polonovski. La famille arrive à Paris en 1893 et Max créera un laboratoire de chimie. Max et Natalie obtiennent la nationalité française en 1904. Max décèdera quelques mois avant l’entrée de la France dans la seconde guerre mondiale. Michel Polonovski, qui est considéré comme le créateur de la biochimie médicale était un élève doué. A l’issue de ses études secondaires, après le baccalauréat, il poursuivit tout à la fois des études de sciences, de médecine et de lettres. Il prépare l’agrégation de médecine dans le laboratoire d’Alexandre Desgrez qui est à la fois chimiste, hydrologue et professeur à la faculté de médecine de Paris. La grande guerre va interrompre sa carrière mais lui fera rencontrer celle qui deviendra son épouse Yvonne Debach. C’est elle qui le convertira à la foi chrétienne et plus précisément au credo catholique. Il est reçu maître de conférences agrégé de chimie médicale (on dirait professeur de seconde classe aujourd’hui) en 1920, année de la naissance de Jacques à la faculté de médecine et de pharmacie. Il a trente et un ans ! La famille va donc déménager pour Lille où elle restera 16 ans. Michel Polonovski y tissera de solides amitiés. Elles se traduiront, entre autres, par le Précis de Biochimie Médicale rédigé avec Paul Boulanger que son fils entretiendra. C’est donc à Lille que Jacques Polonovski va effectuer sa scolarité secondaire et obtenir en 1936 les deux baccalauréats de mathématique élémentaire et de philosophie. La même année, Michel Polonovski est nommé titulaire de la chaire de Chimie à la faculté de médecine de Paris et de ce fait va présider à l’émergence de la biochimie comme discipline majeure du cursus médical préclinique. Michel Polonovski s’est toujours préoccupé des applications qui pouvaient être faites des recherches entreprises. Il le devait sans aucun doute de son père Max et peut être aussi à son grand-père Meishe Polonovski qui fut industriel quelque part aux confins de la Pologne et de la Biélorussie. La famille s’installe donc à Paris et, les classes préparatoires scientifiques venant être créées, Jacques Polonovski s’inscrit au lycée Saint-Louis pour y préparer le concours d’entrée à l’école normale supérieure. Il y sera reçu à la veille de la seconde guerre mondiale et la même année il obtint son SPCN ce qui prouve qu’il avait déjà les études médicales en point de mire. Dire que la vie à la rue d’Ulm fut quelque peu bousculée par la guerre et l’occupation nazie est un euphémisme. En l’absence de Jérôme Carcopino, le directeur pétainiste, la promotion fut reçue par son suppléant, le physicien Georges Bruhat. Ce dernier, résistant de la première heure, ayant refusé de donner des renseignements sur des élèves sera arrêté par la Gestapo puis déporté à Buchenwal où il mourra. La première année effectuée pendant la « drôle de guerre » se déroula à peu près normalement exception faite d’une préparation militaire qui s’avéra totalement inutile car en mai le blitzkrieg balaye l’armée française et la république. Pétain prend le pouvoir. En juin 1940 l’école est dispersée, l’administration se replie à Lyon en novembre et ne reviendra à Paris qu’en 1943 ! Jacques Polonovski retrouve ses parents à Bordeaux et c’est là qu’il passera les examens de physique générale et de calcul différentiel. Il y fit également la connaissance de Michel Machebœuf que Michel Polonovski avait connu à Lille et qui dirigeait alors un laboratoire et revint à Paris à l’automne 40 avec son père. La rue d’Ulm est occupée par la Wehrmach. Les élèves se replient alors rue Descartes avec un nombre de professeurs clairsemé et s’organisent pour s’auto-enseigner et passer avec succès leurs examens. Comme quoi on peut s’interroger sur l’utilité des professeurs des classes préparatoires qui viennent de défrayer la chronique. Jacques Polonovski participa activement aux activités de ceux que l’argot normalien appelle les Tala (ceux qui vont à la messe) et plus largement au groupe catholique des étudiants de sciences avec lesquels il est resté très longtemps en rapport. Je suppose que c’est dans ce groupe qu’il vous rencontra madame. Il y rencontra également Maxime Lamote qui devint par la suite son beau-frère. En 1943 il prépare son diplôme d’études supérieures dans le laboratoire de son père à la faculté de médecine sur un cérébroside provenant de la rate d’un patient atteint de la maladie de Gaucher. L’année suivante il prépare l’agrégation de sciences qu’il réussit sans problème. Jacques Polonovski reprend alors les études de médecine en même temps qu’il commence un travail de recherche à l’institut Pasteur dans le laboratoire dont Michel Machebœuf vient de prendre la direction. Michel Machebœuf, le père des cénapse protéino lipidiques, calfeutré sous ses fonctions de président du PUC et du sport scolaire et universitaire, est aussi membre d’un réseau de renseignement et à la libération il est choisi pour accompagner l’armée américaine en Allemagne pour étudier le matériel de guerre non connu des alliés. L’année 1943 fut l’année de tous les dangers, la traque aux juifs et aux résistants s’amplifie après que les alliés eurent libéré le Maroc et l’Algérie, mais la victoire soviétique à Stalingrad sonne le glas du nazisme, les attentistes commencent à se mobiliser et les vychistes modérés changent de camp. L’année 1944 fut encore une année compliquée, Jacques et vous vous mariez en mars mais le voyage de noce en terre auvergnate est écourté par la nouvelle de l’arrestation par la police de Michel Polonovski comme il diffusait la presse clandestine et que Claude Polonovski son second fils était au maquis on craint qu’il soit déféré à la Gestapo. Il sera relâché à la suite de l’intervention de Daniel Santenoise, Michel Machebœuf et de Louis Justin Besançon. La libération vous trouve sur les terres résistantes du Jura et il vous faut quatre jours pour regagner Paris libéré. En Janvier de l’année suivante naquit Brigitte votre première fille. Jacques Polonovski était un homme pudique et tolérant, il ne parlait jamais de lui et le moins possible de sa vie privée. Mais j’ai cru bon de rappeler ces choses aujourd’hui alors qu’un vent mauvais se lève sur toute l’Europe et que le souvenir des grandes boucheries du 20ème siècle ne s’estompe. Si l’on prend en compte les deux générations précédentes, un tiers des français actuels ont une origine étrangère et dans ce pays, depuis la révolution française c’est le droit du sol qui fait que chaque enfant né en France est français et ceux qui acquièrent de leur vivant la nationalité française ne peuvent en être déchus par le fait du prince. Nombreuses sont les personnalités françaises du monde des sciences, des lettres, des arts et de l’entreprise qui sont dans ce cas pour ne pas parler de  Maria Salomea Skłodowska qui a donné une partie de son nom son nom à notre université. La vigilance s’impose car comme le faisait remarquer Théodore Monod, l’hominisation n’est pas achevée. A Pasteur les choses sérieuses commencent. Jacques Polonovski va y rencontrer Georges Cohen, Roger Monnier, François Gros et Jean Marie Duber et son activité de recherche lui permettra de soutenir en 1949 sa thèse de médecine et son doctorat es sciences. La première sur le vieillissement du sérum et le second sur l’effet des ammoniums à chaîne hydrophobe sur les lipoprotéines et les enzymes prémices d’un sujet de recherche qu’il ne quittera jamais et qui, comme son père, l’amènera à côtoyer le monde industriel. C’est d’ailleurs pourquoi, dans son laboratoire, nous n’avons pas attendu d’être déniaisés par jean Pierre Chevènement pour trouver auprès d’eux les compléments financiers nécessaires pour nos recherches. La même année, Jacques Polonovski est reçu maître de conférences agrégé de chimie biologique dans le laboratoire de Paul Valdiguier. Toute la famille s’installe donc à Toulouse. Dans ce laboratoire il va travailler avec Louis Douste Blazy son cadet d’un an et les deux familles développeront une amitié qui ne s’est jamais démentie et qui diffusera à leurs élèves respectifs, et en particulier à Hugues Chap et moi-même, de sorte qu’une émulation de bon aloi existera toujours entre les deux laboratoires qui avaient en commun de nombreux axes de recherche, cette connivence culminera en septembre 1988 lorsque les deux laboratoires organiseront une conférence internationale sur les lipoprotéines et les phospholipases dans le grand amphithéâtre des Saints Pères en l’honneur de leurs deux patrons. En 1952, l’un des agrégés parisiens de biochimie ayant décidé d’émigrer au Canada, Jacques Polonovski est de retour à Paris dans le laboratoire que son père a créé à la toute nouvelle faculté de médecine rue des St Pères. En 1953, Michel Machebœuf décède d’un cancer du Poumon et Jacques Polonovski accueille dans son équipe quelques-uns des chercheurs qui travaillaient sur les lipoprotéines, en particulier Marguerite Faure, Pierre Rebeyrotte et surtout Marise Ayrault Jarrier qui deviendra sa plus proche collaboratrice sur le sujet des lipoprotéines. Michel Polonovski et son épouse trouvent la mort dans un accident de la route le 8 juin 1954. Jacques qui a 34 ans perd ceux qui furent pour lui, je l’imagine, une forte référence universitaire et humaine. Il devra dorénavant choisir seul sa voie. En 1962 il est nommé professeur titulaire et prononce le 23 janvier 1963, en robe, dans le grand amphithéâtre de la faculté des Saints Pères sa leçon magistrale inaugurale sur les bases biochimiques du code génétique. Ma rencontre avec Jacques Polonovski était improbable. Je ne crois pas au hasard et si j’ai rencontré dans ma jeunesse le jansénisme ce n’est pas parce que je suis un adepte de la prédestination mais par curiosité pour cette Abbaye de Port Royal des Champs que Louis XIV fit raser. J’ai toujours préféré la rationalité de Teilhard de Chardin. C’est donc bien d’une suite de déterminismes qu’a résulté cette rencontre. En réalité deux faits marquants vont y contribuer. De Gaulle revient au pouvoir en 1958 à la suite des évènements d’Algérie et Michel Debré, décide de mettre en œuvre la réforme hospitalo-universitaire telle qu’elle avait été conçue sous la houlette de son père, le grand pédiatre Robert Debré, au sein de la section médicale du Conseil National de la Résistance qu’il présidait. Il faudra quatre années d’efforts pour que l’ordonnance du 30 décembre 1958 créant les CHU connaisse un début d’application avec la mise en place du plein temps hospitalier et deux supplémentaires pour que s’ouvre, à Saint Antoine, le premier CHU. Comme toujours en médecine, les résistances sont fortes. Les biologistes sont au premier plan puisqu’il s’agit de créer de novo des laboratoires. Pour Saint-Antoine, Jacques Polonovski s’y emploie avec le biophysicien Louis Bugnard (le père de l’Inserm), le physiologiste André Hugelin, l’histologiste Charles Roux, l’anatomo-pathologiste Louis Orcel et bien sûr l’architecte André Wogenscky ainsi que son épouse la plasticienne Marta Pan à qui nous devons le magnifique mobile humain du hall auquel il ne manque que le cerveau ! A la même époque je suis un jeune étudiant en médecine reçu au PCB en 1962 et à l’externat des hôpitaux en 1964, d’origine plébéienne je m’interroge sur mon avenir et, délivré de mes rêveries schweitzeriennes, je décide d’opter pour la biologie et poursuis en parallèle des études à la faculté des sciences. Tombant sur l’affiche recrutant des volontaires étudiants pour le CHU qui va ouvrir ses portes, je décide de franchir le Rubicon et la Seine pour me rendre dans un quartier où je n’étais pratiquement jamais allé. C’est ainsi que je passe la porte de ce qui n’est encore que l’annexe Saint Antoine du CHU de Paris ouvert aux étudiants le 18 octobre 1965. Jacques Polonovski y était déjà arrivé avec une partie de ses collaborateurs des St Pères Marise Ayrault-Jarrier, Regina Wald, Jacqueline Etienne, Marthe Paysan, Dominique Bard, Ricardo Infante et Louis Gérald Alcindor alors assistant à titre étranger. Il avait été rejoint par son amis Jacques Picard qui revenait d’une période de coopération à Phnom Penh après avoir été maître conférence à Tours et avait recruté de jeunes assistants Bernard Maitrot, Claude Rampini puis rapidement Alain Raisonnier et Jacqueline Etienne (la grande) qui seront ses premiers chefs de travaux mais aussi quelques étrangers dont Ricardo Infante, le colombien Guido Lastra et Kamen Koumanov qui arrivait de Bulgarie. En 1965 je n’ai toujours pas rencontré Jacques Polonovski que j’avais entrevu aux cours de biochimie aux Saint Père pendant mes deux premières années. Il se trouve que je suis le fils d’un ouvrier un tantinet anar et d’une mère fervente catholique qui avait une très forte influence sur mon père. Celui-ci s’était impliqué dans l’exfiltration des requis du STO alors qu’il appartenait à la CGT clandestine et aux mouvements unis de la résistance. Après la guerre ils ont adhéré à des cercles personnalistes catholiques et étaient des lecteurs assidus de Témoignage Chrétien. C’est ainsi que ma mère me fit rencontrer Jean Frenkel, alors maître de conférence agrégé de mathématiques à Strasbourg, mais qui habitait près de chez nous dans un quartier populaire près de la ville de Palaiseau appelé Le Pileu. Or Jean Frenkel connaissait fort bien Jacques Polonovski, normalien comme lui. Ils appartenaient tous deux à l’Union catholique des scientifiques où ils côtoyaient aussi le mathématicien Marc Zamanski qui sera le dernier doyen de la faculté des sciences de Paris. Il me conseilla donc d’aller le voir, ce que je fis dans le courant de l’année 1966. J’étais très impressionné mais Jacques Polonovski fut très accueillant. Il fut quelque peu déconcerté par mon cursus d’ancien élève des frères noirs des écoles chrétiennes puis des frères rouges des écoles nationales professionnelles et m’encouragea à poursuivre parallèlement aux études médicales ma formation scientifique. Puis il me proposa un poste de moniteur d’adjoint pour encadrer les travaux pratiques de biochimie je retrouvais dans ces fonctions Jacques Buré que j’avais connu au début de mes études mais qui dériva rapidement vers la parasitologie. A la rentrée suivante je fis connaissance avec le laboratoire. Au 6ème étage se trouvait le bureau du Patron et son secrétariat où trônait madame Thazé qui sera bientôt rejointe par la toute jeunette Françoise Farchi. Une cloison coulissante le séparait d’une petite salle de réunion faisant office de bibliothèque. A l’étage se trouvait aussi l’immense salle de travaux pratiques. Le 7ème regroupait l’essentiel du laboratoire. A tout seigneur tout honneur une grande partie était dédiée aux lipoprotéines c’est-à-dire au groupe de Marise Ayrault-Jarrier en croissance rapide, puis diverses pièces où Jacqueline Etienne (la petite), Dominique Bard et Marthe Paysan travaillaient sur les phospholipases. Dans la petite aile à droite se trouvait l’embryon du laboratoire de Jacques Picard avec celles qui deviendront immédiatement mes copines Annick Gardais et Brigitte Hermelin qui accueillirent un beau matin une jeune étudiante promise à un bel avenir. Le laboratoire d’Emmanoel Barbu qui travaillait sur les colicines était en face. C’est là que Jacques Polonovski m’affecta et j’y fis la connaissance de Claude Rampini. L’année suivante Il me proposa un poste d’attaché-Assistant et me demanda de mettre en route un appareil de chromatographie gazeuse de première génération avec colonne droite et détection par ionisation d’argon qui dormait paisiblement dans les cartons. Je m’en suis débrouillé et je lui dois sans doute ma carrière.   A la rentrée suivante je fis connaissance avec le laboratoire, il était situé, au cinquième et au sixième étage du bâtiment de grande hauteur, au 5ème se situait le bureau du Patron et son secrétariat où trônait madame Thazé qui sera bientôt rejointe par la toute jeunette Françoise Farchi. Il était séparé par une cloison coulissante d’une salle de réunion faisant office de bibliothèque. Plus loin à l’étage se trouvait l’immense salle de travaux pratiques et quelques laboratoires de chercheurs. A l’étage du dessus se trouvait l’essentiel du laboratoire en quatre zones. A tout seigneur tout honneur une grande partie était dédiée aux lipoprotéines c’est-à-dire au groupe de Marise Ayrault-Jarrier en croissance rapide, Ricardo Infante commençait à y créer son équipe et Alain Raisonnier arrivé un an avant moi y avait été affecté, diverses pièces un autre groupe comprenant Jacqueline Etienne (la petite), Dominique Bard et Marthe Paysan travaillait sur les phospholipases. Dans la petite aile à droite se trouvait l’embryon du laboratoire de Jacques Picard avec celles qui deviendront immédiatement mes copines Annick Gardais et Brigitte Hermelin ainsi que Cécile leur toute jeunette technicienne et qui accueillit un beau matin une jeune étudiante qui succéda plus tard à Jacques Picard, Jacqueline Capeau. En face on trouvait le laboratoire d’Emmanoel Barbu auquel Jacques Polonovski m’avait affecté. Il travaillait sur les colicines, substances produites par les colibacilles et j’y fis la connaissance de Claude Rampini, Danièle Cavard, Josiane Scherman, Jean Pierre Dandeu et Alain Billaud avec lesquels j’ai immédiatement sympathisé. L’année suivante Il me proposa un poste d’attaché-Assistant et me demanda de mettre en route un appareil de chromatographie gazeuse de première génération avec colonne droite et détection par ionisation d’argon qui dormait paisiblement dans les cartons. Je m’en suis débrouillé et je lui dois sans doute ma carrière. Ces premières années au CHU Saint-Antoine furent des années de rêve pour les étudiants et les chercheurs car ils étaient peu nombreux, disposaient d’une bibliothèque avec des conservateurs sympathiques, d’un restaurant universitaire intégré et pouvaient s’ébattre dans une salle de détente spacieuse dont le mur du fond portait une fresque d’avant-garde. Elle donnait sur une terrasse gazonnée où pendant quelques années tout le service fut pris en photo comme c’était la coutume à l’époque. Nous y organisâmes quelques barbecues. Pour les chercheurs c’était une époque héroïque car la recherche était au début d’une mutation profonde à cause des progrès technologiques et conceptuels. Pour Jacques Polonovski c’était un casse-tête car il lui fallait trouver les financements nécessaires, le CNRS, contrairement à une idée reçue n’était pas encore très riche et la faculté avait à faire des choix. Les constructions hospitalières qui devaient accueillir les services plein-temps dont le laboratoire hospitalier de biochimie mais aussi un bâtiment de recherche de l’Inserm étaient à la traîne. Lorsque le CHU ouvrit, le bloc hospitalier en forme de Tau grec qui trône aujourd’hui au centre de l’hôpital n’était pas achevé, il fallut beaucoup de constance aux cliniciens Raoul Kourilski, Jacques Caroli, Jean Gosset, Raymond Leibovici avec lesquels Jacques Polonovski s’entendait fort bien pour arriver à les faire sortir de terre. Le bâtiment axial (Caroli) sera mis en service en 1966 mais le bâtiment transversal où devaient être regroupés les laboratoires (Robert André) ne verra le jour qu’en 1973. Jusqu’à cette date, l’activité hospitalière du service de biochimie resta cantonnée pour l’essentiel dans une pièce concédée par le Pharmacien et les combles du pavillon dit de l’horloge, l’un des plus anciens de l’hôpital. C’est dans cet espace, sous la houlette de Bernard Maîtrot et de son épouse, que fut mise au point la technique d’électrophorèse des protéines et l’utilisation à des fins diagnostiques des immuno-électrophorèses par Gérard Muriaux et et Claude Civrais. Trois ans après l’installation du laboratoire à Saint-Antoine survint la crise de mai 1968. Cet évènement va changer beaucoup de choses en médecine et à Sant Antoine en Particulier. Le doyen Lemaire fut rapidement dépassé et très vite le bâtiment universitaire passa entre les mains du comité étudiant qui siégeait jour et nuit. La plupart des chercheurs sympathisèrent avec le mouvement. Jacques Polonovski fut, avec Charles Roux, de ceux qui maintinrent le dialogue avec les étudiants. Ce n’est pas un hasard car leurs cours étaient et sont restés toujours très appréciés des étudiants. Dans « hommage à Jacques Polonovski » publié par la société de biologie on peut lire à son propos de la part de Françoise Diéterlen et André Calas l’éloge suivant : « un savoir apparemment inépuisable, une extraordinaire clarté d’expression, rendant assimilable et presque attrayante cette matière aride » [ils parlaient de la biochimie métabolique]. Jacques Polonovski aimait jouer avec les mots, il prétendait que cela lui donnait des idées, lors des réunions du conseil de la faculté auquel nous assistions ensembles comme représentants de nos collèges respectifs, il faisait les mots croisés du Monde et dessinait des arabesques interminables. Il avait une solide formation aux disciplines littéraires ce qui est malheureusement perdu aujourd’hui. Et pourtant le trente germinal de l’an III, le grand Cabanis écrivait dans « Révolutions et réformes de la médecine » : « On voit combien sont absurdes les déclamations des médecins contre les études littéraires des jeunes élèves. Les sciences ont aussi leur éloquence propre, et celle-là, bien loin d’altérer la vérité, l’épure et lui donne plus d’énergie et de pouvoir. Un langage précis, élégant, et même quelquefois aminci, annonce des idées dont un sentiment vif et distinct a fourni les premières impressions, dont une réflexion scrupuleuse a mis en ordre tous les matériaux, dont un jugement sérieux a rassemblé les chaînes, pour en démontrer d’avance toutes les conclusions ». Voici qui pouvait parfaitement s’appliquer à Jacques Polonovski. En fait c’est après mai 68 que la faculté Saint Antoine s’est organisée car en septembre un nouveau leader apparait, Jean Loygues le tout nouveau patron de la chirurgie va reprendre les choses en main et régner sur la faculté pour une quinzaine d’années. Elle se rapprocha des autres hôpitaux Tenon avec le Néphrologue Gabriel Richet et le cardiologue Acar, Trousseau avec le frère de Jacques, Claude Polonovski, grand nutritionniste infantile et Géraud Lasfargue, Rothschild avec le radiologue Jacques Chalus, compagnon de Chaban Delmas dans la résistance et Jean Dry l’interniste futur président de l’université. Je revins du service militaire en septembre 1970, la reprise en main était patente, la massification des études médicales battait son plein et la recherche se développait ce qui entraînait un besoin d’espace. Adieu la salle de détente et le restaurant des personnels. Dans l’immédiat après mai 68 l’atmosphère était encore familiale au sein du laboratoire, la pression des publications ne nous était pas encore tombée dessus. Au début de chaque année Madame Polonovski recevait à dîner les collaborateurs de Jacques et leurs conjoints rue Emile Accola puis ultérieurement rue Charles Lecocq. Tous les après-midi le thé réunissaient certains d’entre nous dans la bibliothèque et je me rappelle de discussions politiques acharnées avec la vieille garde. Jacques Polonovski considérait cela avec un peu d’amusement. Il réunissait les enseignants chaque semaine et leur faisait part des nouveautés scientifiques qui lui paraissaient importantes. Il lisait régulièrement le Journal of Biological Chemistry et les Chemical Abstract puis Nature et Science car il actualisait son cours en permanence et tenait à ce qu’il n’y ait pas de contradiction avec ce que ses assistants racontaient aux enseignements dirigés. La recherche sur les lipoprotéines était en pleine mutation du fait des progrès technologiques et les ultracentrifugeuses ainsi que les techniques d’immunoélectrophorèse commencent à pulluler dans l’équipe de Marise Ayrault. Lors de mon arrivée, sans doute pour me tester, Jacques Polonoski m’avait demandé de mettre en route un appareil de chromatographie gazeuse, qui dormait paisiblement dans les cartons, pour séparer les acides gras. C’était un appareil de première génération à colonne droite et à ionisation d’argon, mais je m’en suis débrouillé et cela m’a permis de faire ma thèse d’état sur les acides de gras du colibacille. J’ai réussi à convaincre Jacques Polonovski de la nécessité de me procurer des appareils plus récent. Le nombre d’étudiants augmentant, Jacques Polonovski put recruter d’autres assistants car étant le premier CHU créé Saint Antoine avait été plutôt bien dotée en emplois. Certains de ces assistants étaient des étudiants scientifiques, mais Jacques Polonovski conseillait aux étudiants en médecine recrutés de faire des études de sciences car il considérait qu’une bonne formation scientifique était indispensable. Cela dura jusqu’à la réforme de l’internat en 1982 qui est d’ailleurs en grande partie responsable de la crise actuelle de la biologie médicale. Claude Wolf arriva début 1968, fils de médecin, il ne voulait pas préparer l’internat et commença des études scientifiques puis prépara un doctorat en biophysique. Il y eut une première fournée Tous les après-midi le thé réunissaient certains d’entre nous dans la bibliothèque et je me souviens de discussions politiques acharnées avec la vieille garde. Jacques Polonovski considérait cela avec un peu d’amusement. Mais tout n’était pas aussi détendu dans la faculté, les évènements de mai 68 avaient laissé des traces. Le syndicat de l’enseignement supérieur que Michel Polonovski avait présidé s’était disloqué. En médecine, les plus opposés au mouvement étudiant avaient créé le syndicat autonome. Jacques Polonovski était proche de la CFDT mais le gauchisme qui dominait au SGEN ne lui convenait pas non plus. Il était extrêmement tolérant. Je puis en témoigner ici puisque c’est à cette époque que j’ai adhéré au SNESup où j’ai rapidement pris des responsabilités importantes. Ce syndicat qui avait accompagné le mouvement étudiant était alors dirigé par une tendance proche du parti communiste beaucoup plus réaliste. Avec certains assistants de biologie et ceux de Cochin, de la Pitié-Salpêtrière et des Saints Pères, nous avons reconstruit sa section médicale, les biochimistes étaient nombreux et Jacques Polonovski le savait parfaitement. Nous n’en avons jamais parlé mais je sais qu’il subit des remarques acerbes sur le nid de bolcheviques qui infestait son laboratoire. En fait, même s’il était réservé, nous nous sommes souvent trouvés côte à côte pour défendre les emplois. La massification des études médicales battait son plein et, étant le premier CHU créé, Saint Antoine avait été plutôt bien doté en emplois théoriques ce qui faisait forcément des envieux. Comme dans les autres facultés de médecine Jacques Polonovski dut embaucher de nombreux assistants d’origine scientifique sur un statut bâtard de non titulaires, sans fonctions hospitalières sans limitation de durée mais sans espoir de carrière. Nous réclamions leur intégration hospitalo-universitaire ou dans les corps scientifiques et Jacques Polonovski fut l’un des professeurs, comme d’ailleurs Guy Vincendon ici présent, qui nous épaula dans ce combat. En outre, Jacques Polonovski conseillait aux étudiants en médecine recrutés de faire des études de sciences car il considérait qu’une bonne formation scientifique était indispensable. Ceci dura jusqu’à la réforme de l’internat qui devint le cycle exclusif de formation des spécialistes médicaux. Cette époque fut également celle de la création de notre université et comme Jacques Polonovski avait de bons rapports avec les scientifiques de Jussieu. Il fut aux premiers rangs pour hâter sa constitution même s’il regretta lui aussi la partition des scientifiques. Et de nombreux membres de son laboratoire siègeront dans les conseils de la faculté et de l’UPMC. En mai 1975, sans doute pour fêter sa dixième année d’existence, la faculté Saint Antoine fut l’objet d’un violent sinistre. En soirée, les habitants du carrefour Chaligny virent soudain, tel un chalumeau, des flammes s’échapper du toit du bâtiment de grande hauteur où étaient installés la plupart des laboratoires et les salles d’enseignement dirigés. Le feu avait pris en biophysique et s’était rapidement propagé via les gaines de circulation des fluides. Les pompiers de la caserne Reuilly située tout près intervinrent avec une extrême célérité. Dans notre laboratoire, les flammes léchèrent les portes mais ne pénétrèrent pas dans les pièces où elles auraient pu atteindre des solvants inflammables. Nous pûmes récupérer notre documentation, un grand nombre d’appareils mais les locaux étaient inutilisables et moins de cinq années après avoir bagarré pour le service hospitalier, comme dans la chanson scoute « la haut sur la montagne » Jacques Polonovski dut se remettre à l’ouvrage, trouver des locaux provisoires et discuter à nouveau avec les architectes. L’Etat étant son propre assureur il fallut aller à la recherche de nouveaux crédits. L’incendie eut des conséquences majeures sur l’évolution du laboratoire. Il accéléra la constitution de groupes de recherche identifiés qui prirent progressivement leur autonomie. En 1973 Ceux qui travaillaient sur les lipoprotéines se regroupèrent chez Infante à l’Inserm où dans le service hospitalier. Le groupe de Jacques Picard et l’équipe de Claude Rampini trouvèrent refuge au CHU Créteil. Emmanuel Barbu et son équipe retournèrent à Pasteur et y restèrent. J’avais obtenu grâce à mes amis pharmaciens d’occuper un laboratoire vaste mais vétuste, J’y regroupais ce qui constitua l’embryon de mon laboratoire avec Odile Colard, Claude Wolf, Jacqueline Etienne, Germain Trugan, Jean Chambaz et Véronique Barbu. Trois ans plus tard ce fut le retour, Jacques Polonovski avait obtenu de bons arbitrages pour les locaux. Jacques Picard ayant créé une unité Inserm disposa de la totalité du 7ème étage. A l’étage du dessous se trouvait les équipes de l’unité CNRS à l’exception de celle de Marise restée à l’hôpital. Enfin au 5ème étage se trouvait son bureau avec un grand secrétariat, une belle salle de réunion faisant office de bibliothèque, et d’autres surfaces que nous grignotâmes les années suivantes. Il avait aussi obtenu des crédits de jouvence pour moderniser nos équipements. Les ultacentrifugeuses pullulaient chez Marise Airault. Avec Claude Wolf nous avons convaincu Jacques Polonovski de la nécessité de nous équiper en moyens biophysiques pour l’étude des lipides membranaires et des acides gras. Nous fûmes sans doute le premier laboratoire de médecine à posséder un appareil de résonnance paramagnétique électronique, puis nous équipâmes les appareils de chromatographie gazeuse et liquide de détecteurs ultrasensibles avant de les relier à la spectrométrie de masse et de les automatiser dans le service hospitalier. La biochimie de Saint Antoine devint puissante, elle s’appuyait sur trois unités de recherche CNRS ou Inserm. Celle de Jacques Polonovski, celle de Ricardo Infante héritière de Jacques Caroli et celle de Jacques Picard. C’était le seul service de biochimie de l’université à être réellement intégré dans l’AP-HP. André Hugelin ayant fait le choix de prendre la direction de l’institut des neurosciences à Gif-sur-Yvette, le leadership de la physiologie se déplaça vers Tenon sous la houlette de Raymond Ardaillou. Un renouvellement s’effectuait parmi les assistants. Claude Rampini promu professeur était resté mais Bernard Maîtrot opta très tôt pour un poste à Rouen et devint ultérieurement président de son université. Kamen Koumanov arrivé début 1971 fut plus tard recruté comme professeur à l’académie des sciences de Bulgarie où il fit sa carrière tout en poursuivant sa collaboration avec le laboratoire de Jacques Polonovski, Marie Elizabeth Bouma et Alain Raisonnier avaient rejoint Infante. Madeleine Tapie et Jean Pierre Gire s’en furent poursuivre leur carrière en pharmacie et Germain Trugnan fut recruté à l’Inserm chez Sweibaum. Au cours de cette période arrivèrent un grand nombre de nouveaux. Catherine Dubois, Jany Bertrand, Isabelle Beucler, Cécile puis Jean Claude Mazière, Véronique Barbu, Martine Caron, Monique Breton, Ginette Thomas, Joëlle Masliah, Olivier Lascols. Les années quatre-vingt furent celles des promotions, des départs et parfois des retours. La plupart des assistants furent titularisés comme chefs de travaux, d’autres purent rejoindre la faculté des sciences et y être promus. Marise Ayrault devint très vite Directrice de Recherche. Jacqueline Etienne (la grande) promue professeur partit à Tenon à la conquête du service de biochimie. Jacques Picard n’avait qu’un an de moins que Jacques Polonovski mais leur entente était totale. Il le remplaça aux conseils de la faculté et fut même le seul doyen biologiste qu’il y eut à Saint Antoine, il fut partie prenante de la création de la sous-section de biologie cellulaire au CNU. Pour les plus vieux dont j’étais, la situation paraissait bloquée car la réforme hospitalo-universitaire avait favorisé le développement de la discipline et la concurrence s’était fortement accrue. Jacques Polonovski a toujours laissé la compétition ouverte entre nous. D’une certaine manière on pouvait appliquer au laboratoire la célèbre formule de l’université de Californie à Los Angelès : « At UCLA everybody have a shot, a shot not a gaarantee ». Alain Raisonnier partit à Yaoundé en 1981 et revint professeur quatre années plus tard. Je ne fus promu moi-même qu’en 1985, après une course d’obstacles homérique. Louis Gérald Alcindor devint professeur à Paris Ouest et Jacqueline Capeau le fut la dernière année d’activité de Jacques Polonovski. A Paris il fallut régler le problème des laboratoires qui étaient restés aux Saint Pères. Jacques Polonovski recueillit Serge Weinman qui venait d’être nommé chef de service à l’hôpital Rothschild et devait quitter les Saints Pères. Et nous récupérâmes ainsi trois assistants supplémentaires, Dominique Rainteau, Jacqueline Feinberg et Claude Pariset. Marise Andréani rejoint l’unité CNRS en provenance de chez les Nordmann et devint professeur en sciences. Les derniers arrivés avant le départ de Jacques Polonovski furent Jean Luc Olivier qui devint professeur à Nancy et Philippe Cardot. Jean Chambaz qui avait obtenu un poste chez Robert Engler tout en restant dans l’unité CNRS sera titularisé en 1985, créa une unité Inserm et s’installa aux Cordeliers qu’il rénova en profondeur. Philippe Cardot le suivit et devint professeur en sciences. Jean sera promu professeur et est actuellement président de l’UPMC. Avec Jacques Polonovski nous avons appris à ne pas limiter notre horizon à nos seuls collègues enseignants ou chercheurs. La promotion des personnels d’appui à nos fonctions l’importait ainsi que le soutien à ceux qui étaient en difficulté. Les ingénieurs et les techniciens, signaient habituellement les publications auxquelles ils participaient. Ils étaient aussi associés à nos entreprises, n’est-ce pas Anne-Marie, Danièle, Dominique, Florence, Lydie, Lucette, Martine, Myriam, Tania ? Dans le laboratoire et dans le service hospitalier certains techniciens, avaient commencé leur vie professionnelle comme simples agents. Jacques Picard fut chef de service lorsque Jacques Polonovski quitta ses fonctions hospitalières. A la fin de son mandat de directeur de l’unité CNRS, j’ai obtenu la création d’une nouvelle unité. Je pris la direction du service hospitalier à la suite de Jacques Picard. Alain Raisonnier et Isabelle Beucler souhaitèrent alors muter à la Pitié-Salpêtrière. Jean Claude Mazière et Cécile Mazière devinrent professeurs à Amiens. A la suite de mon élection comme président de l’université Joëlle Masliah me remplaça et deux ans après Germain Trugnan nous est revenu comme professeur de biochimie en créant une unité Inserm dans les locaux où 40 ans plus tôt Jacques Polonovski avait créé son laboratoire. Beaucoup d’autres ont trouvé des voies différentes, Jean Gardette au sein du laboratoire Pierre Fabre, Alain Vanhove au CEA, Bernard Pau à la direction des sciences de la vie du CNRS. Trois présidents d’université, une bonne vingtaine de professeurs d’université, y compris dans les disciplines cliniques et en sciences, une centaine de thésards scientifiques et de post-doctorants sont passé par ce qu’il convient d’appeler l’Ecole Polonovski. Et nombreux sont ceux qui, y ayant préparé leur doctorat, ont été recrutés dans des services cliniques, dans des laboratoires publics ou privés ou encore à la faculté des sciences. Ainsi, après trois décennies d’efforts dans ce qui n’était certes pas un jardin à la française, la récolte fut belle. La dernière fois que j’ai rencontré Jacques Polonovski je le dois à sa fille Catherine qui m’avait aperçu à la Pitié-Salpêtrière où nous étions tous deux pour des raisons médicales. Dès qu’il me vit je reconnu le sourire un peu malicieux, voire narquois qu’il avait toujours eu lorsqu’il me rencontrait. Et dans ce bref instant, j’ai vraiment pris conscience de tout ce que je lui devais alors qu’en fait je ne lui avais jamais dit. Madame, chers amis « S’il faut à quelqu’un un tombeau majestueux pour rester dans la mémoire des siens [disait Oscar Wilde], il est clair que sa vie fut un acte absolument superflu ». Ce n’est certes pas le cas de Jacques Polonovski dont les talents étaient grands mais la modestie légendaire

Polo & successeurs

Gilbert Béréziat Le 16 janvier 2014

Le Blog de Gilbert Bereziat reprend son activité

A l’été 2011, à l’issue de ma carrière universitaire, j’avais fermé mon blog consacré à l’actualité principalement universitaire. Quatre années plus tard j’ai décidé de le rouvrir. Ce « come-back » n’est pas destiné à revenir sur mes activités passées à l’université Pierre et Marie Curie, à sa faculté de médecine ou hôpitaux universitaires qui lui sont rattachés. Les président qui m’ont succédé sont tous issus de l’équipe de direction que j’avais mise en place en 2001 et le nouveau Doyen de la faculté de médecine fut vice-président médecine durant mon mandat. Il serait donc malvenu de m’impliquer publiquement dans les débats d’un établissement qui reste très cher à mon cœur et qui est de loin la seule université française non sélective à faire la nique à la fine fleur des écoles qui forment la noblesse d’état dans notre pays. C’est sans doute pour cela que l’UPMC n’a jamais eu les faveurs de cette « aristocratie chrysogène prête à paraître avec l’amour des distinctions et la passion des titres » (Mémoires d’outre-tombe, François René de Chateaubriand).

Ayant terminé ma carrière comme responsable des relations internationales de l’université de 2007 à 2011, j’ai sillonné le monde pour constater combien l’internationalisation des activités intellectuelles constituait un mouvement qui emportait l’adhésion des jeunes adultes que sont les étudiants. J’ai vu comment la réforme des cursus avait renforcé l’adhésion de ces jeunes à l’Europe (merci au programme Erasmus et au réseau des universités capitales de l’Europe) mais aussi à leur désir de grands espaces qui rappelle l’époque des grandes découvertes. J’ai senti combien la perspective d’une nouvelle fermeture des frontières leur était insupportable. Et à ce sujet la crise du capitalisme financier, qui préfère générer des profits pour quelques privilégiés plutôt que des progrès fut-ils modestes pour tous, nous démontre que ces jeunes bien éduqués dans nos universités n’hésitent plus à profiter du vaste espace d’activité européen pour rejoindre les pays où ils trouvent à s’employer.

Cependant il serait vain d’ignorer que les nuages s’accumulent et que les attentats de janvier à Paris comme ceux du 11 septembre à New York ou la tuerie d’Oslo ne sont que des arbres qui cachent la Forêt. On ne saurait attendre du peuple américain qu’il retrouve ses accents du New Deal ni que les BRICS, d’ailleurs un bric à brac hétéroclite, trouvent sans effort les bienfaits de la démocratie. Mais que dire de l’état d’une Europe dans laquelle partout, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, à de très rares exceptions près, les populismes renaissent, ces « facho-light » constituent une avant-garde à peine masquée d’une lame de fond xénophobe. Avons-nous oublié les leçons des années trente à cinquante, qui suffrage universel ou pas ont débouché sur des massacres inouïs. Il est grand temps que nous sortions de notre nonchalance et c’est à ce que je compte m’employer pour le temps qui me reste à passer parmi vous.