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The European Parliament says NO to proposed EU budget cuts and YES to research and innovation

Today, the European Parliament (EP) has adopted in plenary its position on the EU budget for 2017. LERU is pleased to see that the EP sticks to its commitment to research and growth by suggesting to endow the EU with the appropriate funds to realise them. LERU particularly welcomes the EP´s confirmation of allocations for research contained in the EC´s initial proposal and its further increase, the reversal of all cuts suggested by the Finance Ministers (ECOFIN), and the full compensation of the European Fund for Strategic Investment (EFSI)-related cuts in Horizon 2020. Sadly, there is also a sense of “déja vu” in the EU annual budgetary procedure with regard to research… an acceptable proposal by the European Commission, followed by offensive cuts by the Council (ECOFIN) and a European Parliament that finally comes to the rescue of the EU budget for research. During the conciliation period that is now starting, LERU would like to see the EP´s position prevail over the Council´s blind national interests and unjustified cuts.

 The EP´s position on the EU budget and the MFF

 LERU welcomes the EP´s continuous support for research during the budgetary procedures and deeply regrets the tiresome attitude of the Council to introduce cuts to research. In particular, LERU very much supports the EP´s reversal of the Council´s cuts, the increase of certain allocations compared to the EC´s proposal and the offsetting of the EFSI-related cuts.

 1.    Reversal of all cuts suggested by the Council

LERU very much supports the EP in noting that “that subheading 1a [Competitiveness for Growth and Jobs] is once again severely affected by the Council’s reading with 52% of the overall Council cuts in commitments falling within this heading” and questioning therefore “how the Council’s political priority on jobs and growth is reflected in this reading”. LERU applauds the EP, which “strongly disagrees with these cuts in a heading that symbolises the European added value and delivers more growth and jobs for citizens; [and] consequently decides to restore all cuts made by the Council”.

 2.    Increase of certain allocations with regard to the EC´s initial proposal

The text adopted by the EP plenary today increases commitments to €161.8 billion and payments to €136.8 billion. In particular, LERU welcomes the EP´s proposal to increase the highly successful but underfunded Marie Curie, European Research Council and Erasmus+ programmes above the level of the Draft Budget proposed by the EC.

 3.    Compensation in full of EFSI-related cuts

After all its efforts to mitigate the EFSI-related cuts on research, LERU is pleased to see that the EP is delivering on its commitment to minimise the budgetary impact of EFSI on Horizon 2020 by deciding “to fully restore the original pre-EFSI profile of the Horizon 2020 and the Connecting Europe Facility (CEF) [for a total of €1.24 billion in commitments for 2017 via new appropriations to be obtained through the mid-term revision of the Multi-Financial Framework 2014-2020 –MFF-] lines that were cut for the provisioning of the EFSI Guarantee Fund”. LERU joins the EP in expecting that an overall agreement on this pressing matter is reached in the framework of the mid-term revision of the MFF.

 LERU also welcomes the EP´s resolution adopted today in plenary on the mid-term revision of the MFF, in particular, the call for the modifications to be implemented without delay and integrated already in the EU budget 2017, and the proposal for a new binding payment plan for 2016-2020 to be agreed between the three institutions to avoid the previous backlog of payments. LERU also very much welcomes the EC´s proposal for the MFF revisionwith regard to the top-ups for Horizon 2020 and Erasmus+ (€400 million each). These are increases that demonstrably reflect Commissioner Georgieva´s commitment to have an “EU budget focused on results” and Commissioner Moedas´ determined support for this increase. The €400 million for H2020 is to be distributed equally among the following four budgetary lines: ERC, Spreading Excellence and Widening Participation, the European Open Science Cloud and the European Innovation Council).

As stated by Prof. Deketelaere, Secretary-General of LERU, “it is infuriating to see the Council´s position in the budgetary procedure -year after year- with regard to research.Fortunately, we have a persistent European Parliament that acknowledges the importance of matching words with deeds and which fights for appropriate and justified research funding levels.”

 

L’UPMC, tête de gondole des universités françaises au classement des universités mondiales pour leur activité de recherche.

De l’os d’Ishango (20 000 ans avant notre ère) aux sumériens le développement des mathématiques accompagne les découvertes. C’est Aristote qui crée la démarche scientifique. Mais ce n’est qu’au 13ème siècle que l’aristotélisme, propagé par les arabes, fut adopté par la scolastique et commença à infuser l’université naissante. Cependant, jusqu’à la Renaissance, la recherche scientifique est essentiellement l’œuvre de brillantes individualités qui payèrent souvent de leur liberté voire de leur vie la remise en question des dogmes religieux.

Les choses commencèrent réellement à changer au 16ème siècle avec la révolution baconienne, reprenant à son compte les utopies de Thomas More. Bacon imagine en particulier une « Maison de Salomon », précurseur de nos modernes institutions de recherche où sont rassemblés tous les moyens d’une  exploration scientifique du monde

Les grandes guerres des 19ème & 20ème siècles vont stimuler fortement la recherche et créer les conditions de la suprématie anglo-saxonne. Vannevar Bush coinventeur en 1927 d’un ordinateur résolvant des équations différentielles simples crée,  en 1950, la NFS, il sera son premier directeur. La Grande Bretagne crée très tôt des organismes de financement publics Indépendants de l’Etat : Recherche médicale 1913 ; Natural environment 1965 ; Biotechnologies 1994 ; Humanités, 1998 ; Ingénierie et physique 2002 ; Economie et sciences sociales 2003 ; En 2002 ils sont intégrés au sein du Reseach Council of United Kingdom

Pour combler son retard, la France crée les organismes de recherche entre les deux guerres. Elle les multiplie après la seconde guerre mondiale. Mais la parcellisation qui en résulte devient un handicap et accroît la césure avec l’enseignement supérieur. L’ANR est créée en 2007 mais reste concurrencées par les organismes et étroitement surveillée par l’Etat. Son éthique reste à établir.

En 2008, Simon Marginson professeur au Centre for the Study of Higher Education de l’université de Melbourne fit une analyse pertinente de la  jonction-recherche innovation :  » L’irruption de l’économie de la connaissance depuis le déploiement d’internet Il y a 20 ans constitue un tournant dans l’histoire humaine comparable aux révolutions Industrielle et néolithique. Le monde devient une zone unique de communication et de savoir tout en restant  divers du point de vue politique, linguistique et culturel. Tandis que la politique économique est déterminée par des intérêts personnels et nationaux et le développement mondial très inégalitaire, les découvertes scientifiques, les cultures et les conceptions de la vie deviennent universelles. L’analyse néo-libérale sous-estime le dynamisme de la révolution induite par l’internet et ne veut pas voir que la plus grande partie de l’information et de la connaissance n’est pas monnayable mais constitue des biens librement transférables. Lorsque la connaissance est disponible en libre accès, le « first mover advantage » disparaît  car les nouveautés sont reproductibles pour des coûts infimes. C’est pourquoi, la connaissance en libre accès progresse beaucoup plus rapidement que celle qui emprunte les mécanismes du marché.  Le copyright ne remplacera donc plus l’évanescent « first mover advantage ». Le copyright n’est plus seulement difficile à réglementer, il est violé tout le temps ! « 

Dans les années 1970, le modèle d’intégration des jeunes entreprise innovantes en biotechnologies et en informatique apparait aux Etats Unis, au cœur de clusters universitaires. Là où s’étalaient des vergers, c’est le concept de « Silicon Valley ». Ce concept influera grandement sur la première révolution culturelle de la recherche française impulsée par jean Pierre Chevènement. L’idée qui faisait florès il n’y a pas si longtemps que des régimes stricts de propriété intellectuelle pour les universités renforceraient la commercialisation des résultats de la recherche est maintenant remise en question. En effet, la commercialisation nécessite le secret pour que les firmes s’approprient les bénéfices des résultats de la recherche alors que les universités pourraient jouer un rôle plus bénéfique pour l’économie en les divulguant et en les diffusant. La protection de la propriété intellectuelle augmente le coût de la connaissance pour les utilisateurs, alors qu’un objectif politique important est de le réduire pour l’industrie. De plus la commercialisation des résultats n’est adéquate que pour un petit nombre de secteurs tels que le biomédical et l’électronique. Et si la création de résultats protégés reste tout de même un objectif secondaire d’une université et que ceux-ci ne sont pas placés en libre accès, cela retarde l’utilisation des découverte et donc est un facteur négatif pour le pays qui a financé la recherche de cette université. 

C’est pourquoi l’OCDE a changé ses priorités passant de la défense de la propriété intellectuelle vers l’accès libre des connaissances et des résultats de la recherche. Dans sa livraison de 2008 : « Tertiary Education for the Knowledge Society », l’OCDE indiquait que les formations supérieures et la diffusion de la connaissance sont fondamentales pour le développement des capacités de recherche et de développement. L’ouverture des laboratoires en développant les collaborations, les contacts informels entre les universitaires et les industriels, la participation aux séminaires et aux congrès, l’utilisation de la littérature scientifique peuvent tout autant être utilisés pour transférer les connaissances du secteur public vers le secteur privé. Il est devenu très clair que des contacts accrus et directs sont nécessaires entre les universités et les entreprises. 

La recherche reste encore d’abord l’affaire de chaque chercheur : savoir poser une hypothèse, rechercher la stratégie et les moyens qui permettent de l’infirmer où de la dépasser. Ceci est vrai aussi bien pour les expériences de pensée des philosophes où des mathématiciens que pour les molécularistes, les physiciens voire les bio-hackers. Cependant, l’énorme masse de documents en circulation ou déposés au sein des bibliothèques, la nécessité d’avoir accès aux grands instruments rend nécessaire une  organisation plus complexe. La nécessité de renforcer les liens entre les formations supérieures et la recherche dans tous les domaines, le poids croissant des doctorats partout dans le monde remet les universités au centre du dispositif. 

C’est en tous cas en ce sens que j’ai réorganisé l’organisation de la recherche à l’UPMC l’année 2004 : responsabilisation des chercheurs quels que soient leurs statuts, rôle central d’équipes de recherche auto-constituées, évaluées et labellisées, réduction au minimum de la bureaucratie de gestion. La détermination collective des objectifs tous les quatre ans par la préparation du contrat quadriennal, étape où toutes cartes peuvent être rebattues, en fut un moment fort.

 Depuis cette date, les équipes de recherche ont la maîtrise de leurs moyens.  les financements contractuel (P4, ANR, Europe, Industrie),  y compris des financements de moyens humains, sont sécurisés. Une délégation de signature est donnée aux directeurs de laboratoires et aux responsables d’équipe, une délégation du pouvoir adjudicateurs de marchés est donnée au directeur de laboratoire avec mise à disposition de cartes bancaires Eurocard Mastercard. Une procédure budgétaire globale annuelle est organisée, les laboratoires font une demande financière et d’ouverture d’emploi pour la recherche et pour les emplois d’appui. Le budget ouvert le 1er Janvier puis un contrôle des dépenses en continu est réalisé. Il est clos le 31 décembre et toutes les sommes non dépensées, à l’exclusion des contrats externes, sont versées à un fond de roulement pour la recherche.

Organigramme de la recherche  l’UPMC :

Un vice président recherche et innovation siège au comité exécutif
Propose les arbitrages au comité exécutif, pilote une direction dédiée.
Une direction dédiée à la recherche, aux relations industrielles & aux contrats
Gère le budget, suit les indicateurs recherche et les dossiers
Gère les appels à propositions et fournit un appui aux laboratoires
Gère les surfaces recherche et le fond de réserve d’investissement
Gère le service des activités industrielles et commerciales
Gère le service dédié aux contrats européens
Suit l’élaboration du contrat recherche
Coordonne les actions avec les partenaires (O d R, Universités, Autres)
Une instance d’élaboration des décisions : le Directoire de la recherche
Répartition des crédits récurrents tous les quatre ans
Propose des appels d’offres pour l’utilisation du préciput et des positions doctorales et post-doctorales
Prépare les propositions au Conseil Scientifique
Prépare sous la responsabilité le volet recherche du plan

C’est ce dispositif qui a permis de maintenir l’UPMC comme première université française de recherche. Malheureusement, c’est loin d’être le cas des autres universités françaises comme le montre le classement ARWU 2016.

Rang Français Rang Mondial Universités ou  Grandes Ecoles total Alumni Awards HiCi N&S PUB PCP
1er 39e UPMC 34,518 33,60 27,40 20,55 29,70 61,90 25,30
2e 46e Paris-Sud 32,496 30,30 54,30 10,30 17,60 47,90 27,70
3e 88e ENS – Paris 26,174 48,90 28,00 0,00 18,30 26,20 62,40
4e 104e Paris Diderot 24,847 11,50 9,40 17,80 31,70 46,30 21,40
5e 112e Aix Marseille 24,009 13,60 0,00 20,50 24,00 51,20 30,10
6e 115e Strasbourg 23,601 25,10 28,80 10,30 17,60 35,20 22,20
7e 165e Paris Descartes 19,056 11,50 9,40 14,50 14,10 41,00 17,10
8e 192e Grenoble 17,759 0,00 14,90 20,50 19,50 23,70 16,70
9e 193e Bordeaux 17,616 0,00 0,00 20,50 17,90 39,20 17,30
10e 257e Lorraine 15,390 11,50 16,30 0,00 10,50 33,10 19,40
11e 258e Paul Sabatier Toulouse 15,370 0,00 0,00 10,30 20,80 36,80 14,70
12e 274e Lyon 14,890 10,30 0,00 0,00 19,40 40,50 15,70
13e 302e Polytechnique 14,083 21,80 0,00 10,30 10,10 25,80 23,70
14e 305e ENS – Lyon 14,042 0,00 20,00 0,00 11,90 21,60 30,50
15e 320ème ESPCI Paris 13,654 7,30 18,80 0,00 12,70 15,50 32,40
16e 322e Montpellier 13,593 10,30 0,00 0,00 16,40 37,60 14,80
17e 346e Dauphine 12,898 20,50 26,00 0,00 0,00 14,10 25,60
18e 377e Toulouse SE 12,143 0,00 29,80 10,30 0,00 10,10 18,50
19e 430ème Versailles StQ 11,193 0,00 0,00 17,80 8,00 21,10 15,80
20ème 469e Paris Sorbonne 10,427 0,00 0,00 0,00 3,70 37,10 20,50
21er 480ème MINES Pari 10,284 13,60 24,90 0,00 3,70 8,00 13,90
22e 484e Nice SA 10,243 0,00 0,00 0,00 17,90 25,60 13,30

Total : score combiné
Alumni : reconnaissance des anciens étudiants
Awards : prix Nobel ou médaille field
HiCi : nombre d’articles les plus cités comme première institution
N&S : articles dans les revues Nature et Sciences
PUB : nombre de publications dans des revues internationales
PCP : pondération relative à la taille introduite à la demande des grandes écoles

Gilbert Béréziat le 30 août 2016

 

Excellente déclaration de la ligue européenne des universités de recherche

On 28 May 2016, the International Association for Scientific, Technical and Medical Publishers (STM) issued a response to the EU Competitiveness Council’s Conclusions on Open Science. Although welcoming the move to Open Science, STM noted its concern at a number of Conclusions which the Council has reached.
LERU’s Secretary-General, Prof Kurt Deketelaere, has already characterised, in a first reaction, the STM response as “2,5 pages of nonsense” and so they are. What the STM statement seems to object to is any change which impacts on the current role of traditional publishers. It makes unwarranted assumptions that the immediate move to 100% Open Access by 2020 must follow the Gold route and says that this is unsustainable financially. The Council Conclusions, however, do not pre-suppose that Gold is the sole route (orange is not the only fruit). However, LERU would point out that the Gold route would be more sustainable if all publishers offset the cost of Article Processing Charges (APCs) against subscription costs, thus saving money for universities. Some publishers do this, but not all do.
In terms of Green Open Access, the STM statement complains that short embargo periods are unsustainable and will wreck the current pattern of scientific publishing. This despite the fact that research funders such as RCUK (Research Councils UK) ideally stipulate an embargo period of 6 months for STEM subjects if there needs to be an embargo at all. The Council Conclusions, therefore, acknowledge what many in the community are already saying.
The STM Statement also accuses the Council of pre-empting the forthcoming Commission proposals on Text and Data Mining (TDM), and characterises the current arrangements on TDM as ‘an existing, well-functioning market for commercial TDM’, underlining the publishers’ commitment to use licences to manage the introduction of TDM services. But not all academics want to use third party TDM services and, in the era of Open Science, it is unacceptable that researchers cannot have the freedom to do this work themselves without the recourse to signing separate licences with each publisher. As LERU has long said, “The right to read is the right to mine” (cf. Murray-Rust, 2012).
In conclusion, a recent Report on Open Science says: “It may even be fair to say that we are facing the biggest challenge for RTDI [Research, Technology Development and Innovation] policy makers since the advent of the modern organization of science.” As such, we must all examine old positions on the dissemination of research outputs and have the courage to rise to the challenge which Open Science brings. The STM statement shows that traditional publishers still have a mountain to climb

Les doubles Cursus exigeants de l’UPMC font des émules

Je ne résiste pas à reproduire ici l’article d’Olivier Bos Maître de conférence à l’université Panthéon-Assas paru dans EducPro le 20 avril 2016 :

La double licence, l’autre aventure universitaire

Dans la multitude des formations disponibles, un nouveau venu est apparu ces dernières années, la double licence ou double cursus. L’Université Pierre-et-Marie-Curie en propose déjà dix[1]. À l’université, il est donc désormais possible de mener à bien une licence de sciences sociales et une licence de sciences exactes, à l’aide d’un emploi du temps aménagé et d’une équipe pédagogique dévouée. Les résultats sont pour le moment éloquents, bien que l’observation soit encore de rigueur. Les taux d’échec sont faibles à modérés, selon la formation, et la poursuite d’études est parfois des plus prestigieuses, allant d’un master sélectif à – plus rarement – l’entrée dans une grande école.

Ce développement récent des doubles cursus est à contre-courant d’un mouvement qui veut que les enseignements et l’organisation générale d’un diplôme se soucient en priorité de la bonne intégration des étudiants dans le monde professionnel. Contrairement à une idée reçue, l’enseignement universitaire n’a pas vocation à former en primauté des cadres à salaire élevé. Bien loin de là, sa mission est la diffusion de la connaissance pour créer une dynamique intellectuelle, susciter une réflexion inattendue à même de participer au quotidien de la société, voire de le bouleverser. Si une politique active en vue d’une bonne insertion sur le marché du travail ne doit pas être négligée pour autant, celle-ci ne saurait être mise en avant d’ici la fin du cursus universitaire, soit la cinquième année, au risque non seulement de dénaturer la formation mais aussi d’en faire chuter la qualité. Certes, les étudiants qui ont suivi des cours plus à même de les préparer à être opérationnels peuvent apparaître plus attractifs pour une entreprise ou une institution. Mais il s’agit là d’une vision à court terme où l’employeur n’est pas le seul perdant. Toute la société se prive d’un capital humain, bien plus difficile à assimiler une fois plongé dans l’émoi de la vie active.

La double licence renoue avec la mission première de l’enseignement supérieur, développer le capital humain et susciter l’émulsion intellectuelle. À moyen terme, si leur développement se poursuit, on peut imaginer ces cursus concurrencer les classes préparatoires aux grandes écoles. Toutes les grandes écoles possèdent des filières d’admissions parallèles à partir de la troisième année de licence, voie d’accès encore trop méconnue des étudiants. Un étudiant de double cursus est d’autant mieux préparé à relever ce type de challenge. L’université change, se diversifie, elle n’a de cesse de se métamorphoser. Cela doit nous rendre d’autant plus attentifs aux ajustements de l’enseignement supérieur qui s’avèrent parfois être des régressions, éloignant l’université de son rôle prépondérant dont l’utilité et la pratique sont rarement quantifiables dans l’immédiat de notre société. Chaque double licence est une aventure en soi, fondée sur l’essence de l’enseignement supérieur et dont l’exigence est en opposition avec la course à la professionnalisation des formations universitaires.

[1] Le premier a ouvert en 2005 il s’intitule Science et sciences sociale (S-cube) à la suite d’une convention entre Richard Descoings alors directeur de Sciences Po Paris et Gilbert Béréziat Président de l’UPMC. Le second a vu le jour l’année suivante Sciences et Musicologie (UPMC et Paris Sorbonne) puis les années suivantes Sciences et Histoire, Sciences et Philosophie etc. Dès l’origine ils ont été appelés non pas cursus d’excellence mais cursus exigeants.

L’ENA , pépinière de la noblesse d’Etat, reflet de la ségrégation sociale et cause du recul de l’innovation française.

Pendant la dernière guerre mondiale, deux grands penseurs des sciences humaines avaient appelé à modifier profondément la structure des institutions françaises. Marc Bloch écrivait, peu de temps avant d’être assassiné par les nazi :  » Nous demandons la reconstitution de vraies universités, divisées désormais, non en rigides facultés qui se prennent pour des patries, mais en souples groupements de disciplines ; puis, concurremment avec cette grande réforme, l’abolition des écoles spéciales. À leur place, quelques instituts d’application technique permettant la préparation dernière à certaines carrières : après, toutefois, un passage obligatoire dans les universités »[1], Claude Lévi-Strauss pensait, dès 1943, que « l’affaiblissement de la France a été causé par une centralisation beaucoup trop forte héritée de l’ère napoléonienne, elle était sans doute indispensable pour construire la Nation ; mais depuis longtemps déjà cette surconcentration parisienne est cause de bien des dommages »[2].

A la libération, les élites auto-proclamées reprirent la main, retournèrent à leurs petites habitudes et compromission et créèrent l’ENA[3] soit disant pour démocratiser l’accès à la haute administration française mais en réalité pour  consolider la Noblesse d’état. La crise coloniale qui aboutit à l’arrivée de de Gaulle au pouvoir renforça la centralisation parisienne et la conforta en laissant perdurer le système facultaire qui était tout comme l’ensemble de l’Education nationale  soumis aux autorités rectorales. Les trente glorieuses et la croissance économique qui a résulté de la reconstruction  d’après-guerre et aussi sans doute de la politique volontariste de l’entourage gaulliste masquèrent un temps les contradictions qui furent générées par la nécessité de former un grand nombre de cadres moyens et supérieurs qui reposa essentiellement sur le système facultaire puisque les universités n’étaient alors que des décors en carton. C’est indéniablement la cause essentielle de l’incendie qui se propagea à tout l’enseignement supérieur en mai 1968, y compris en droit et en médecine, même s’il s’étendit par la suite à toutes les couches de la société.

L’examen de l’origine, du cursus et des fonctions occupées dans le secteur public est privé de 1849 énarques, à partir des moteurs de recherche et du Who’s Who de 1945 à 2011 montre que rien n’a vraiment changé au royaume de l’énarchie malgré les réformes qui s’y sont succédées ces quarante dernières années. Si l’on compare la population des énarques entrés à l’ENA entre 1945 date de sa création et 1973, date à laquelle les réformes ont été appliquées, à celle des énarques entrés entre 1974 et 2010, le constat d’immobilisme est patent et consternant de même que le recul du nombre des énarques ayant fréquenté une université. Globalement, avant 1974, 84,6% des énarques étaient passé par un Institut d’études politiques et pour 94,3% d’entre eux à Sciences Po Paris. 73,1% avaient suivi avant ou pendant l’IEP des études à l’université (pour la très grande majorité dans une faculté de droit, essentiellement à celle de Paris). 16% avaient également un diplôme d’une autre grande école ou d’une école d’ingénieur. 7,8% provenaient directement d’une grande école essentiellement HEC[4], Polytechnique ou l’ENS[5] Ulm et seuls 5,% avaient uniquement un diplôme universitaire. Aucun n’était docteur de l’université.

A partir de 1974, 71,1% des énarques proviennent toujours des Instituts d’études politiques, et Sciences Po Paris est toujours dominant (91,2%). Mais 60,8% seulement avaient également obtenu le diplôme d’une université soit une baisse de 13 points alors que 20% avaient également un diplôme d’une autre grande école ou d’une école d’ingénieur soit 4 points de plus. 8% provenaient directement d’une grande école, principalement l’ENS, HEC ou Polytechnique et 8% avaient uniquement un diplôme universitaire. Les universités fréquentées étaient dans une très grande majorité de la région parisienne, de droit et sciences économique principalement ou de lettres accessoirement (Paris 1, Paris 2 ou Paris 4).

Or dans le même temps, le développement économique, l’essor des technologies et des mass-médias a nécessité l’accroissement du nombre et de la qualité des techniciens et des cadres de nombreuses professions. La Nation a demandé aux universités et à elle seules de faire face à la massification du nombre d’étudiants résultant de la décision d’amener 50% d’une classe d’âge vers les baccalauréats généraux puis à développer à l’extrême les baccalauréats de technicien enfin de créer des baccalauréats professionnels. C’est ainsi que dans les universités le nombre d’étudiants est passé de 215 00 en 1960 à 660 100 en 1970, à 850 000 en 1980, à 1 160 000 en 1990, à 1 373 000 en 2000, à 1 500 000 en 2010 pour atteindre 1 600 000 aujourd’hui soit un octuplement. Tandis que les classes préparatoires passaient seulement de 21 000 à 86 500 élèves et que les grandes écoles, les ENS et les écoles d’ingénieur huppées ne voyaient pas leurs effectifs croître au même rythme, leurs effectifs doublèrent à peine au cours de la même période. Pour donner le change les petites écoles et les écoles de commerce furent multipliées et les bons élèves des lycées détournés vers les IUT. Je me demande d’ailleurs si dans l’esprit de nos élites les universités françaises n’ont pas été délibérément choisies comme variable d’ajustement du chômage, tout comme l’ont été les universités grecques et soviétiques avec le succès que l’on sait.

L’origine sociale qui peut être déduite de la profession des parents nous indique que 22% des énarques ont des parents qui sont dans le 1% des plus hauts revenus. (Chefs de grandes entreprises, très hauts cadres du privé et du public, hospitalo-universitaires, fortes spécialités médicales, héritiers, rentiers et gros propriétaires…), 30% d’entre eux ont des parents cadres supérieurs, médecins conventionnés, avocats, architectes, assureurs, 20 % ont des parents qui sont universitaires, agrégés et professeurs de lycées, gradés militaires, 15 % sont des cadres moyens, des enseignants du primaire et des collèges, des fonctionnaires. Les ouvriers ne représentent que 1 à 3 % tout comme les agriculteurs, les artisans les artistes et les écrivains. Cette répartition n’a pas varié de façon significative depuis la création de l’ENA. Tous les discours sur l’élargissement de la base sociale et professionnelle des énarques par le biais des voies d’accès parallèles sont à juger à cette aune. Le seul changement résulte dans le recul de deux années de l’âge moyen d’entrée à l’ENA qui passe de 25 à 27 ans, reflétant simplement l’influence du passage devenu général par les classes préparatoires.

Un énarque sur deux se retrouve soit dans un grand corps de l’état : Cours des comptes (17%), Conseil d’état (16%), ou dans des fonctions régaliennes : Contrôleur général et financier, (3 %) Préfet (6%) Ambassadeur (10%). Un tiers d’entre eux est passé dans un cabinet ministériel et un tiers de ceux-ci se retrouve ultérieurement ou entre temps dans des fonctions privées. Un énarque sur deux fait un passage dans le privé et pour 30% ce passage est durable. Des retours en fin de carrière leur servent de parachute autorisé par leurs statuts et ne sont pas rares. Ce sont principalement les grandes entreprises, de la banque, des finances et de l’assurance qui les recrutent et maintenant également celles des média et de l’audio-visuel. La France qui avait été dans le trio de tête des nations manufacturières les plus inventives et qui exportait son savoir et sa technologie régresse. Des filières essentielles comme les biotechnologies, la robotique, l’ingénierie médicale, le calcul intensif sont sinistrées. La balance des paiements est en déficit chronique, la production de biens à haute valeur ajoutée recule fortement. Bref l’innovation est en panne et ceci résulte directement du fait que la recherche est quasiment absente au sein des filières dites d’élite.

La première mesure à prendre serait de supprimer le système Brejnevien des inscriptions post-baccalauréat et de mettre à égalité les classes préparatoires et les universités en permettant à ces dernières d’ouvrir leurs processus d’inscriptions dès le début de l’année civile et en donnant les mêmes moyens financiers en coûts complets aux uns et aux autres quitte à diminuer les dotations des premières. La seconde mesure serait de mettre au même niveau les droits d’inscription en première année de licence et en première année de classe préparatoire. La troisième mesure est de donner aux universités la possibilité de sélectionner à l’entrée du cycle master en contrepartie de la fin de la césure entre la première et la seconde année et de la validation des masters comme celle des diplômes d’ingénieur par un examen terminal selon les modalités décidées par chaque établissement. Les énarques n’ont aucun appétit pour l’innovation sauf à répéter la docta martelée par les divers médias. Ceux qui sont passés par des universités scientifiques se comptent sur les doigts des deux mains dont 8 de l’UPMC[6][3] et on ne signale parmi eux que quelques doctorats d’université scientifiques ! Il est donc urgent de réserver un quota d’entrée à l’ENA pour les docteurs en sciences. Mais il faut aller aussi vers l’amont pour réorienter les élèves des lycées doués pour les sciences vers les universités scientifiques.

Cela passe par la mise en extinction progressive des classes préparatoires, véritable miroir aux alouettes des classes moyennes, car ce système est hautement ségrégatif. Comme je l’écrivais l’an dernier : « l’enquête réalisée par l’Etudiant en 2010 portant sur l’intégration à partir des 321 lycées ayant des classes préparatoires dans les 35 meilleures écoles d’ingénieur, de commerce ou normales supérieures, montre que 55% des places sont occupées par des élèves provenant de 17 lycées dont 11 de Paris, 3 de Versailles 1 de St Maur et 1 de Sceaux. Plus de la moitié des classes préparatoires n’y avaient aucun admis. Le proviseur de l’un des lycées du trio de tête revendiquait l’exception française au titre que « les jeunes formés à la française deviendront des ambassadeurs de notre culture ». Mais de laquelle ? Certes pas celle de Montaigne qui estime que « l’enfant n’est pas un vase que l’on remplit mais un feu que l’on allume » mais celle qui consiste à appliquer à une minorité d’élèves favorisés un formatage scolaire qui ne développe nullement la créativité ». Depuis aucun indicateur montre une quelconque amélioration de cette situation. On assiste même maintenant à la fuite d’excellents élèves des lycées vers les universités étrangère pour échapper aux classes préparatoires jugées trop stressantes et trop normatives. Dans le même temps on recrute des médecins étrangers.

C’est, au moment où l’UNEF et les gauchistes d’apprêtent à nous rejouer le coup du contrat première embauche en appelant au boycott universitaire, qu’il est essentiel que Manuel Vals n’abdique pas mais que sa ministre de l’éducation laisse la bride sur le cou des universités en renforçant un autonomie certes concédée par Sarkozy mais que l’énarchie s’était employée à transformer en une coquille vide ou plutôt à dévoyer en donnant l’autonomie des emmerdement et la diète des TPG[7].

Palaiseau le 5 mars 2016

 Gilbert Béréziat

Président honoraire de l’UPMC.

[1] Relire Marc Bloch gilbertbereziat.com 17 juin 2015

[2] Biographie de Lévi-Strauss Emmanuelle Loyer Flammarion juillet 2015

[3] Ecole nationale d’administration.

[4] Hautes Etudes Commerciales.

[5] Ecole normale supérieure.

[6] Université Pierre et Marie Curie.

[7] Trésorier payeurs généraux

Universités Grandes écoles, le Déni français

Pendant la dernière guerre mondiale, deux grand penseurs des sciences humaines avaient appelé à modifier profondément la structure des institutions françaises. Marc Bloch écrivait, peu de temps avant d’être assassiné par les nazis : « Nous demandons la reconstitution de vraies universités, divisées désormais, non en rigides facultés qui se prennent pour des patries, mais en souples groupements de disciplines ; puis, concurremment avec cette grande réforme, l’abolition des écoles spéciales. À leur place, quelques instituts d’application technique permettant la préparation dernière à certaines carrières : après, toutefois, un passage obligatoire dans les universités »[1]. Claude Lévi-Strauss pensait, dès 1943, que « l’affaiblissement de la France a été causé par une centralisation beaucoup trop forte héritée de l’ère napoléonienne, elle était sans doute indispensable pour construire la Nation ; mais depuis longtemps déjà cette surconcentration parisienne est cause de bien des dommages »[2].

À la Libération, les élites auto-proclamées reprirent la main, retournèrent à leurs petites habitudes et compromissions et créèrent l’école nationale d’administration (ENA) soi-disant pour démocratiser l’accès à la haute administration française mais en réalité pour conforter la Noblesse d’état. La crise coloniale qui aboutit à l’arrivée de de Gaulle au pouvoir renforça la centralisation parisienne. On laissa perdurer le système facultaire qui était, tout comme l’ensemble de l’Education nationale, soumis aux autorités rectorales. Les trente glorieuses et la croissance économique qui ont résulté de la reconstruction d’après-guerre et aussi sans doute de la politique volontariste de l’entourage gaulliste masquèrent un temps les contradictions qui furent générées par la nécessité de former un grand nombre de cadres moyens et supérieurs qui reposa essentiellement sur le système facultaire puisque les universités n’étaient que des décors en carton. Mais ce système n’était pas adapté à la croissance des effectifs étudiants dont le nombre tripla entre 1959 et 1969[3]. Les insatisfactions générées par l’évolution d’une jeunesse plus éduquée trouvèrent là un combustible naturel. L’’incendie se propagea à tout l’enseignement supérieur, y compris en droit et en médecine, et s’étendit par la suite à toutes les couches de la société.

Après les réformes Edgard Faure furent recrées dans l’urgence de nouvelles universités et la croissance exponentielle, rendue indispensable pour l’économie du pays, reprit[4]. Pas plus qu’en 1945, en 1968 la Nomenklatura ne voulut se remettre en question. Pour que puisse se poursuivre l’afflux de jeunes dans l’enseignement supérieur sans risque pour les enfants des classes les plus aisées et effrayées par la liberté qui s’affichait au sein des nouvelles universités, elle développa deux stratégies complémentaires : laisser se développer un système mi public mi privé extra universitaire pour tenter de les désengorger[5] et renforcer le dispositif qui permettrait d’orienter leur progéniture vers le système des grandes écoles, des écoles d’ingénieur et de commerce[6]. Les hauts cadres, qu’ils soient du secteur public ou du secteur privé continuèrent à se méfier des nouvelles universités créées par la loi.  Une démocratie de façade y avait été instaurée mais leurs emplois et leur budget restèrent sous le contrôle tatillon de l’Etat et les entreprises préférèrent développer par le biais des chambres de commerce et d’industrie des dispositifs qu’elles contrôlaient.

Mais la réalité est cruelle. Pas plus dans les écoles d’ingénieur, les écoles de commerce que dans les grandes écoles, à l’exception de l’ENS, la recherche ne se développa. Bien au contraire, les nouvelles universités scientifiques et médicales reprirent progressivement la main sur la recherche en contractualisant de manière très dynamique avec le CNRS et l’INSERM puis en créant en leur sein des centres de recherche. La compétition avec le système des classes préparatoires et des grandes écoles qui leur était refusé pour le recrutement de leurs étudiants (interdiction de la sélection) joua à plein pour la recherche. A l’automne 2014 la consultation de la base des données sur les publications et leur écho par le biais des citations est cruelle pour le système élitiste « à la française » : les dix dernières années les universités françaises ont publié 463 177 publications citées 6 millions et demi de fois devant l’ensemble des organismes de recherche[7], 373 056 publications citées 5 millions et demi de fois, et loin devant l’ensemble des grandes écoles et des écoles d’ingénieur, 44 865 publications citées six cent mille fois. Et pourtant, l’université P&M Curie et l’université Paris Sud qui chacune publient autant que l’ensemble des grandes écoles et des écoles d’ingénieur ne sont respectivement qu’à la 65ème et à la 89ème place mondiale. La France a reculé et se situe maintenant au 6ème rang talonnée par le Canada et l’Italie !

Le fait que, dans le système mondial de cotation, les publications soient partagées entre les universités et les organismes de recherche, voire les hôpitaux n’explique pas tout. En réalité, le système de sélection par le biais des notes des disciplines scientifiques pour l’entrée dans les classes préparatoires est délétère. Les jeunes doués pour les sciences sont détournés des universités scientifiques vers la préparation au concours d’entrée aux grandes écoles et aux études médicales. D’autre part ce système est devenu ségrégationniste en organisant le racket des bons élèves et des familles aisées[8]. Ceci n’est pas anodin, mais ce qui l’est encore moins c’est le gaspillage de bons esprits dans ce système de ségrégation où l’on va pêcher les meilleurs élèves pour les formater dans des lycées à un âge où l’apprentissage de la liberté d’être et de réfléchir est essentiel. De plus, ni les lycées possédant des prépas, ni les grandes écoles à quelques exceptions près[9] et a fortiori les écoles de commerce, n’ont de contact avec des laboratoires ou des équipes de recherche. Les dirigeants des entreprises, grandes et petites, n’ont pas pour la recherche française les yeux de Chimène[10] et d’ailleurs la plupart des expériences pour fonder des laboratoires communs entre le CNRS et les entreprises ont échoué.

Dans ces conditions, comment s’étonner de la fuite en avant de nos élites vers les métiers du commerce et de la finance à tous les niveaux de responsabilité comme le montre le départ massif des polytechniciens vers la City ou New York ou des normaliens vers les métiers de la communication et, d’une manière générale, de la recherche par ces élites de positions politiques locales, régionales voire nationales et la haute administration sans même qu’ils aient prouvé quoi que ce soit dans l’exercice d’un métier productif[11]. Alors que partout dans le monde le niveau de qualification le plus élevé est le doctorat, en France, la Nomenklatura de la haute administration et de l’industrie refuse que ce soit le cas en particulier pour l’accès aux grands corps, aux directions générales et refuse la reconnaissance du doctorat dans les conventions collectives[12]. Si la France reste au sixième rang pour la production scientifique. Elle le doit en particulier par l’excellence de ses formations doctorales et l’afflux d’étudiants étrangers. Le développement fulgurant des technologies de la communication font que, dès qu’ils sont connus, les nouveaux résultats se dispersent, ainsi l’effet « first move » des anglo-saxons disparait et seule compte la proximité entre ceux qui pratiquent la recherche et ceux qui ont le « feeling » pour transformer les trouvailles en innovation puis en biens négociables. Dans ces conditions comment s’étonner de la chute de la production de biens manufacturés à forte valeur ajoutée en France depuis plus de trente ans[13].

C’est dire le double handicap de la France : des décideurs industriels qui ne connaissent rien à la recherche, des entreprises éloignées des lieux où se font les découvertes actuelles, des hommes politiques qui ignorent les universités scientifiques. La France est un pays difficilement réformable tant le poids des lobbies y est important du bas en haut de l’échelle sociale. D’un côté une haute administration arc-boutée sur ses privilèges et l’opacité qu’ils nécessitent, de l’autre côté des corporations syndicales qui ne connaissent que l’addition et les avantages acquis.

Beaucoup de présidents d’université scientifiques réclamaient au début des années 2000 une autonomie renforcée pour une meilleure organisation de la gouvernance de leurs établissements visant à assurer la continuité des politiques universitaires. Sous le gouvernement Jospin ces idées avaient fait leur chemin. Tous les hommes politiques faisaient semblant de la revendiquer. Mais durant les cinq années du deuxième mandat de Chirac, l’attentisme de Raffarin et de Luc Ferry, a tout bloqué. À l’automne 2006, un groupe d’anciens présidents, sous la houlette de Bernard Belloc, réussit à convaincre l’état-major de Sarkozy que l’autonomie universitaire, qu’ils jugeaient nécessaire dans le cadre des changements induits par l’économie de la connaissance, pouvait constituer un excellent argument de campagne électorale pour l’élection présidentielle. Ce fut, en effet, un élément fort de sa campagne. L’annonce par Nicolas Sarkozy, une fois élu président, d’une loi prioritaire sur l’autonomie universitaire paraissait pouvoir changer la donne. Connaissant les résistances corporatistes et conservatrices actives au sein des universités, Bernard Belloc avait su convaincre l’Élysée qu’il fallait aller très vite. La première contre-attaque de la haute administration et de ses rouages s’est manifestée dès septembre 2007, lors de la rédaction des articles du code de l’Éducation et de la recherche et des décrets électoraux. Elle s’évertua à conserver le plus de choses possible de l’ancien système alors qu’une autonomie réelle appelait simplification et diversification. Les diatribes de Sarkozy restèrent sans effet[14]. Dès lors que ceux qui règnent en maîtres à Bercy refusèrent que les universités échappent au contrôle tatillon des trésoriers payeurs généraux et que l’état transfère aux grandes universités scientifiques qui le réclamaient leurs biens immobiliers. Les gouvernements Hollande n’ont pas voulu en quoi que ce soit bousculer l’UNEF dirigé en partie par des élèves de grandes écoles et ont, au contraire, limité un peu plus cette autonomie allant jusqu’à puiser dans le fond de roulement des universités.

Cependant les contradictions demeurant, comment permettre à la France de retrouver son rang de grande puissance scientifique ? Il apparait vain d’espérer que les hauts fonctionnaires qui peuplent les cabinets renoncent à la poule aux œufs d’or pour leur progéniture[15]. La seule approche raisonnable consiste à revendiquer, y compris par des « class actions » l’égalité de traitement entre les universités et le système des écoles. De la même manière que ces dernières sélectionnent leurs étudiants, il faut permettre aux universités à le faire au même niveau c’est-à-dire à l’entrée en master dont l’unicité en tant que cycle a été reconnue par le gouvernement[16]. Par ailleurs, il faut rétablir l’égalité entre tous les systèmes post-baccalauréats en autorisant les universités à recruter les élèves dès la fin du premier trimestre de l’année précédente sur la base des livrets scolaires, comme le font les établissements possédant des classes préparatoires, en interdisant aux professeurs des lycées de promouvoir l’un ou l’autre des systèmes et en autorisant les universités à pénétrer dans les lycées pour motif d’orientation comme le font les thuriféraires des classes préparatoires. Il est nécessaire, une fois pour toutes, de donner au doctorat la place qui lui revient dans les conventions collectives et comme critère d’accès aux fonctions régaliennes de l’Etat. Last but not least, il faut mettre fin aux fameux classements de sortie des écoles et de rétablir l’unicité des règles de recrutement  dans tous les emplois de l’Etat, quel qu’en soit le niveau.

Restera à régler le problème du statut des classes préparatoire dès lors que les lycées viendront naturellement dans l’escarcelle des nouvelles régions. Le mieux serait sans aucun doute de les incorporer aux universités puis d’en organiser l’apoptose et de réaliser la sélection vers les écoles et les masters universitaires à partir des collèges universitaires appelés à gérer le niveau licence des universités auxquelles ils appartiennent. Les rapporteurs du rapport « pour une société apprenante »[17] qui se donnent dix ans pour remodeler l’université sont de tristes rêveurs. Dans dix ans il sera trop tard. C’est tout de suite qu’il faut donner à la douzaine d’universités intensives en recherche une totale autonomie financière et immobilière ainsi que le droit de choisir les étudiants dans leurs trois cycles d’enseignement.

Gilbert Béréziat

Palaiseau le 6 octobre 2015

[1] Relire Marc Bloch gilbertbereziat.com 17 juin 2015

[2] Biographie de Lévi-Strauss Emmanuelle Loyer Flammarion juillet 2015

[3] 174 000 étudiants en 1959 ; 450  000 en 1968

[4] 661 000 étudiants en 1970, 858 000 en 1980, 1 075 000 en 1990, 1 254 000 en 2000, 1 443 000 en 2010, 1 596 000 en 2015.

[5] Les formations hors universités et hors grandes écoles, écoles d’ingénieur et écoles de commerce comptaient déjà 227 000 étudiants en 1980, en 2013 elles en accueillaient 662 000.

[6] Le nombre d’étudiants dans ces dispositifs passa de 98 967 en 1980 à 321 283 en 2013.

[7] CNRS, INSERM, INRA, INRIA, IFREMER, IRD

[8] Sur 175 lycées possédant des prépas scientifiques, 70 n’ont aucun reçu dans la vingtaine de  grandes écoles et les écoles d’ingénieur les plus prestigieuses, 37 en ont un ou deux et 13 plus de 50 (dont dix en Ile de France et trois en province). Sur 70 lycées possédant des prépas littéraires, la moitié n’a qu’un ou deux reçus à l’ENS, six seulement ont dix reçus ou plus (quatre en Ile de France et deux en Province), onze ont entre cinq et dix reçus et les 18 restants entre trois et quatre reçus.

[9] Les ENS, Polytechnique, Les Mines, l’ESCPI et quelques autres parmi 400 établissements…

[10] La France est parmi les grands pays développés celui où les entreprises investissent le moins sur leurs fonds propres dans la recherche dans leur propre pays.

[11] Si l’on considère les cabinets Hollande et Sarkozy, qu’elle similitude ! Tous sont des hauts fonctionnaires et sortent de l’ENA, tous sauf un sont passés par Sciences Po pour le premier et pour le second ils sont tous passés par Sciences Po ou l’ENS et sont hauts fonctionnaires sauf un, deux seulement ne sortent pas de l’ENA ! Si l’on considère leurs ministres et secrétaires d’Etat, sur les 60 membres passés par les ministères Fillon, 24 sont passés par Sciences Po et seuls la moitié ont fréquenté une université dont un tiers l’université d’Assas ; Pour ce qui concerne les 62 qui sont passés par les ministères Ayrault et Valls, les deux tiers ont fréquenté l’université avec un tropisme pour Panthéon Sorbonne et 21 sont passés par Sciences Po ou l’ENS. La seule différence réside dans le fait que les enseignants sont plus nombreux chez Hollande (14 contre 9) et que ceux qui viennent du secteur privé sont plus nombreux chez Sarkozy (12 contre 7) et dans les deux cas pratiquement aucun par une université scientifique de renom. Sur les vingt membres du cabinet de Lionel Jospin quatorze avaient fait comme lui l’IEP/ENS et l’ENA les autres étaient juristes, deux dont Valls avaient fait des études d’histoire.

[12] Mais comme à l’étranger seul le doctorat compte les X, les normaliens, les Mines-pont etc. sont nombreux après leurs études à préparer un doctorat au point même que la Nomenklatura entrepris de retirer aux universités le monopole de la collation de ce grade.

[13] L’activité manufacturière représentait 22% du produit intérieur brut français en 1980. Elle est inférieure à 10% depuis 2012. La valeur ajoutée manufacturière des produits français diminue continuellement depuis vingt ans (sources INSEE).

[14] Fin 2008 Sarkozy avait déclaré devant la presse : « Je ne vois nulle part qu’un système d’universités faibles, pilotées par une administration centrale tatillonne soit une arme efficace dans la bataille pour l’intelligence. C’est au contraire un système infantilisant, paralysant pour la créativité et l’innovation. C’est pour cela que l’on a donné l’autonomie aux universités… L’autonomie, c’est la règle pour tous les pays où il y a des universités qui se développent. Il n’y a pas un seul exemple à travers le monde, de grandes universités qui ne soient autonomes. Je souhaite que nous allions plus vite, plus loin dans l’autonomie, je crois notamment que les universités doivent bénéficier de la pleine propriété de leur patrimoine, que cela peut être un levier d’action très puissant pour exercer cette autonomie »

[15] Sur 32 conseillers du cabinet Fillon on comptait 13 passés par un institut d’études politiques, 15 par l’école polytechnique, l’ENS ou HEC, 11 par l’école nationale d’administration et seulement 7 par une université. Sur les 43 conseillers du cabinet Vals, on compte 20 passés par un institut de sciences politiques, 13 par l’ENA, 13 par l’école polytechnique, HEC, l’ESSEC, l’ENSAE, ENSTA ou l’INSA et seulement 9 par une université !

[16] Arrêté du 22 janvier 2014.

[17].Sylvie Béjean et Bertand Monthubert

La nécessaire césure entre la licence et le master conditionne aussi la réussite en Licence et l’unicité du cycle Master

Jean Chambaz, Christine Clérici, Barthélémy Jobert et Bruno Sire viennent d’en faire la démonstration dans Le Monde du 26 août

Les universités françaises sont confrontées à un problème nouveau, celui d’un vide juridique concernant la sélection des étudiants à l’entrée en deuxième année de master (bac + 5) en raison de l’absence d’un décret d’application. Profitant de ce constat, certains voudraient qu’on abandonne toute idée de sélection dans les universités, quelle qu’en soit la forme et quel qu’en soit le niveau.

Ainsi, non seulement elles ne pourraient plus sélectionner leurs étudiants à l’entrée de la cinquième année, mais pas davantage à l’entrée en master ou en cours de licence. Ce serait contraire à ce qu’elles faisaient depuis presque cinquante ans, et à contresens de ce qui a redoré l’image des universités françaises et permis d’attirer à elles de plus en plus d’excellents étudiants. Malgré son extrême sensibilité, il est urgent d’aborder cette question de front, en toute lucidité et sans faux-semblant.

Interdire en France aux seules universités d’appliquer une méthode qui a fait ses preuves dans le reste du monde les affaiblirait durablement. Suivre les discours illusoires contre la sélection ne réglera en rien le niveau élevé d’échec en premier cycle et provoquera de façon certaine la fuite des meilleurs en dehors du système universitaire. Ce serait en complète contradiction avec l’ambition affichée par l’Etat d’une démocratisation de l’enseignement supérieur par le biais des universités attrayantes et capables de rivaliser avec les meilleures en Europe et dans le monde. Il est urgent de mettre en place les textes réglementaires qui conforteront l’efficacité de notre système de formation et de recherche universitaire.

Parce qu’elles sont d’abord des lieux de production des savoirs, les universités sont considérées comme le creuset de l’innovation et participent ainsi au rayonnement international de leur pays. L’enseignement qu’elles dispensent est le prolongement naturel de cette production scientifique. Celle-ci reste avant tout une affaire d’hommes et de femmes qui font des choix épistémologiques et méthodologiques qui leur sont propres. Il en résulte une diversité qui fonde et caractérise le monde universitaire.

Bases solides nécessaires

De ce fait, en France comme ailleurs, tous les diplômes universitaires ne sont pas équivalents, même s’ils sanctionnent un même niveau d’études. Parce que les enseignants-chercheurs sont différents, les contenus des formations diffèrent nécessairement. Une simple observation des flux d’étudiants au niveau master et doctorat montre que certaines universités sont plus attractives que d’autres parce que les chercheurs qui y enseignent jouissent d’une meilleure reconnaissance internationale sur le plan scientifique. La question de la sélection entre le master 1 (bac + 4) et le master 2 (bac + 5) actuellement débattue doit se comprendre dans ce contexte général. Mais elle se pose aussi dès l’entrée en licence (bac et bac + 2).

Si trop d’étudiants échouent ou abandonnent en licence, c’est souvent parce qu’ils ne sont pas dans la formation qui leur correspond. Les universités ne sauraient être le refuge obligé des bacheliers refusés ailleurs (classes préparatoires, IUT, écoles…). Comment croire que l’on peut entrer dans n’importe quelle filière à la sortie du bac quel que soit son bac, alors que, de fait, on a suivi une formation spécifique dès son entrée en seconde ? Par quel miracle les compteurs seraient-ils remis à zéro ? Des bases solides dans les matières scientifiques sont nécessaires pour réussir dans les parcours scientifiques, de même un certain niveau de langue étrangère est indispensable pour réussir en licence de langues et civilisation, etc. Nier cette évidence, c’est envoyer les étudiants à l’échec dans des cursus pour lesquels ils ne sont pas préparés. Améliorer la réussite en licence passe donc par une meilleure orientation, et par l’acceptation de la sélection qui en découle.

Refus de prérequis préoccupant

Le refus de prérequis qui permettent d’orienter les étudiants en master est encore plus préoccupant pour l’avenir des universités. Si le diplôme de licence reconnaît l’acquisition des compétences d’un niveau bac + 3, il ne suffit pas pour autant à garantir le succès dans n’importe quel master de n’importe quelle université. Les prérequis ne sont pas les mêmes selon les établissements et les parcours dans lesquels on s’inscrit. Pour réussir dans certains masters il faut avoir montré des capacités qui vont au-delà de la simple validation de trois années d’études supérieures, car il faut aussi que soient pris en compte les résultats dans certaines matières et le temps qu’il a fallu à l’étudiant pour les valider.

L’accès des étudiants au master ne peut pas reposer sur un système automatique du type du système d’admission post-baccalauréat (APB). Si une orientation doit être organisée entre la licence et le master, elle doit être fondée sur les prérequis de chaque master et les compétences acquises par chaque étudiant. Elle doit s’appuyer sur un portail d’information national, pour que chacun sache où il peut candidater, et sur la possibilité laissée à chaque établissement d’établir ses propres règles de recrutement, dans le cadre de l’accréditation donnée par le ministère. Il n’y aurait plus alors de raison de sélectionner entre la première et la deuxième année de master.

Lutter contre l’échec, en master comme en licence, doit ainsi nécessairement passer par une orientation active des bacheliers lors de leur entrée à l’université

Lutter contre l’échec, en master comme en licence, doit ainsi nécessairement passer par une orientation active des bacheliers lors de leur entrée à l’université, puis des étudiants en cours de cursus. Dans les dispositifs d’orientation postbac, les universités seront d’autant plus efficaces que chacune d’entre elles pourra définir ces prérequis, répondre aux attentes des étudiants à fort potentiel en leur donnant l’opportunité de bénéficier d’une formation adossée à la recherche, et offrir des passerelles dès les premières années pour que chacun puisse aller au bout de ses ambitions et de ses capacités intellectuelles. Les cursus sélectifs en licence comme en master qui fonctionnent aujourd’hui, et qui pourraient disparaître demain si rien ne vient combler le vide juridique sur lequel les récentes décisions de justice s’appuient, ont largement contribué à faire des universités des lieux de formation d’excellence. Donner un coup d’arrêt à ce mouvement représente une grande menace sur l’existence d’un service public universitaire de haut niveau et sur sa capacité à assurer des formations internationalement reconnues.

Jean Chambaz, Christine Clérici, Barthélémy Jobert et Bruno Sire sont respectivement présidents des universités Pierre-et-Marie-Curie, Paris-Diderot, Paris-Sorbonne et Toulouse-Capitole. Ils sont aussi président et membres du bureau de la coordination des universités de recherche intensive françaises (Curif).

Pour une Région Ile de France qui mette ses universités au cœur de son dispositif.

La région Ile de France est celle où le potentiel de recherche et d’enseignement supérieur est le plus élevé. Il n’est pas sûr qu’elle soit celle où il est le plus exploité. Cela tient essentiellement dans la sous-exploitation du potentiel des universités de la région.

Il y a 16 universités en Ile de France avec une grande diversité quant à leur offre de formation et à leur potentiel de recherche. Avec l’université P&M Curie à Paris et Paris Sud à Orsay, l’Ile de France possède les deux universités françaises dans les 100 premières mondiales et dans les 10 premières de l’Union Européenne. Elles sont suivies par Paris Diderot (150 premières) et Paris Descartes (200 premières). Même si elles subissent durement la concurrence pas toujours loyale des grands établissements, des universités principalement de sciences humaines (Paris Sorbonne, Panthéon Sorbonne, Nanterre voire Vincennes-St Denis et Sorbonne Nouvelle) ont une grande renommée internationale et attirent de nombreux étudiants étrangers d’Amérique du nord, d’Europe et d’Asie. Mais d’autres ont su faire leur place dans les grandes agglomérations Créteil, Cergy-Pontoise, Marne-la-Vallée, Versailles-St-Quentin, Evry et Paris 13 en Seine-St-Denis.

Cependant, le dispositif universitaire francilien est mal utilisé par les entreprises et les décideurs politiques. En effet, les universités franciliennes, du fait que la loi leur interdit de choisir leurs étudiants, subissent de plein fouet la concurrence des grandes écoles et des écoles d’ingénieur d’où sont issus la majorité des responsables industriels et les membres de la haute administration. Les lois d’autonomie successives n’ont été que partielles et nos universités restent soumises au dirigisme et à la surveillance tatillonne des hauts fonctionnaires de l’Etat.

La fluidité nécessaire des étudiants dans le réseau des universités franciliennes est une nécessité pour ajuster les demandes aux possibilités. Elle est entravée par faits majeurs. Même si la dernière décision de la majorité régionale concernant le Passe Navigo est une bonne chose, les distances entre le lieu de résidence des étudiants et les centres universitaires est un lourd handicap si on le compare à la situation des universités des métropoles capitales de l’Europe et de l’Amérique du nord. D’autre part, les universités n’ont pas, pour la plupart d’entre elles, la maitrise des logements étudiants. La Région devrait donc repenser sa politique en matière de logement étudiant. Une discussion à ce sujet doit être très vite enclenchée avec les responsables des universités sur l’ouverture de logements étudiants dans ou à proximité des campus universitaires et dont l’occupation soit placée sous le contrôle direct des universités. Certes toutes celles-ci ne le réclament pas. Mais rien n’empêche une démarche expérimentale pour celles qui le souhaitent.

Pour renforcer la jonction entre les entreprises, grandes et petites, avec les universités deux choses sont à considérer : la formation tout au long de la vie et la coopération entre les entreprises et les laboratoires. Sur le premier aspect, la Région doit revoir sa politique dans l’affectation des moyens de la formation continue en exigeant, dans un cadre contractuel, des uns et des autres qu’ils élaborent une stratégie et des opérations communes. D’une manière plus précise il est nécessaire que l’alternance devienne une exigence pour les universités pour toutes les formations à caractère professionnel. Je suggère de faire dépendre l’affectation de moyens aux uns et aux autres à cette condition. Sur le second aspect, il convient d’ouvrir les campus au monde industriel en allant au-delà des incubateurs et des opérations de prototypage, par exemple en créant des parcs industriels ouverts gérés de manière autonome au cœur des campus. De tels dispositifs existent dans toutes universités nord-américaines et aussi dans de nombreuses universités européennes et dans plusieurs métropoles régionales. L’Ile France est en retard sur ce point.

D’autres problèmes pourraient être évoqués. Par exemple, les universitaires de la région, dans plusieurs zones, sont fortement pénalisés par le coût du logement, surtout au début de leur carrière. Il conviendrait de voir quels programmes régionaux pourraient être développés à ce sujet. La région pourrait encourager les contacts entre les universités franciliennes et les écoles primaires, les collèges, les lycées pour lutter contre la mentalité ségrégationniste qui gangrène notre corps social et pas uniquement dans les zones d’éducation prioritaire. Enfin, la région devrait jouer un rôle beaucoup plus important en ce qui concerne le réseautage des universités franciliennes. La France, depuis la renaissance des universités en 1970, la scission entre les disciplines scientifiques et médicales d’une part et les disciplines des sciences humaines et sociales a été une erreur dramatique dans toutes les grandes villes (Paris, Lyon, Marseille, Lille, Grenoble, Lille, Strasbourg). La recréation d’universités globales dans Paris intramuros est une nécessité. Les COMU ne constituent qu’un pis-aller qui ne durera pas. La Région doit s’impliquer dans ce processus.

Gilbert Béréziat Palaiseau le 28 juillet 2015

Président honoraire de l’université Pierre et Marie Curie

Professeur honoraire à la faculté de médecine

Ancien directeur d’unité de recherche au CNRS

Ancien chef de service à l’hôpital Saint Antoine

Ancien délégué général de Paris Universitas

 

Grand Emprunt, Leurre ou Escroquerie ?

L’affaire newyorkaise, comme un réacteur nucléaire en surchauffe, n’en finit pas de déclencher des réactions en chaînes. Belle occasion pour Sarkozy de se débarrasser à moindre frais d’une ministre des finances, rare femme politique n’étant pas passée par les filières élitistes[1], mais au bilan plus qu’ambigu et inutilisable pour sa campagne électorale. Alouette, gentille Lallouette, je te plumerai ! Mais au jeu des chaises musicales, l’hyper-président n’est pas vraiment à son avantage. Le sémillant François Baroin dont le moins que l’on puisse dire est que sa formation initiale ne le prédestinait pas à devenir ministre des finances[2] a réalisé le holdup du siècle en menaçant de lâcher l’hyper. Tout cela n’a pas grande importance car on sait qu’à Bercy le gratin de la noblesse d’Etat a tout loisir de contrôler les ministres. D’ailleurs l’arrivée de la fée de la rue Descartes[3] au budget lui permettra de veiller à ce que les promesses du soi disant « grand emprunt » ne se traduisent dans les faits que pour les opérations décidées rue du faubourg Saint Honoré dans la perspective des élections à venir, c’est-à-dire pour les copains et les coquins. Pour veiller au grain de la noblesse d’Etat, elle sera remplacée par le brave Wauquiez[4] qui pourra ainsi mettre à exécution son rêve ancestral, comment faire travailler les pauvres. Et pourquoi ne ressusciterait-il pas l’Hôpital Général créé par la compagnie du Saint Sacrement sous Louis XIII, afin de générer d’importants bénéfices pour l’Eglise en faisant travailler les enfants, les femmes et les gueux internés à la Salpêtrière ? Sans doute proposera-t-il que les étudiants boursiers consacrent une partie de leur temps à des travaux d’intérêts général pour compenser le manque à gagner que l’Etat refuse de donner aux universités autonomes ! Autre démocrate chrétien, le brave Le Maire[5], rescapé de la Giscardie, n’a eu d’autre solution que d’avaler une grosse couleuvre et de continuer à veiller aux intérêts des céréaliers et des betteraviers.

Dans cette affaire, la plus heureuse c’est la fée de la rue Descartes car en vérité elle était à bout de souffle à l’enseignement supérieur. Continuer la lecture

Réponse à Michel Leroy sur l’autonomie universitaire

Je n’ai pas encore lu votre livre[1] et vais m’y atteler de ce pas. Cependant, si j’en crois l’article de Philippe Jacqué paru à ce sujet dans Le Monde[2], nous sommes d’accord sur quelques points. D’abord le mouvement fondateur de l’autonomie universitaire est bien mai 68 n’en déplaise à la droite. Je finissais à cette époque mes études de médecine et je me rappelle fort bien le bouillonnement, parfois erratique, qui a présidé au décès des facultés et à la création des nouvelles universités. Je suis également d’accord sur le fait que l’autonomie universitaire clive à travers toutes les sensibilités politiques. Mais je ne suis pas d’accord avec Philippe Jacqué[3] selon lequel la démarcation à gauche est entre le courant social-démocrate classique et l’autre beaucoup plus à gauche.

Pour aller de l’avant je considère, comme Louis Vogel que l’autonomie n’est rien sans les moyens :

1° Il faut que cesse immédiatement le contrôle tatillon à priori que la haute administration de la rue de Grenelle et de Bercy qui, aujourd’hui plus encore qu’hier, entrave les initiatives universitaires.

2° Les universités doivent être pleinement gestionnaires de leurs finances et ne plus être soumises à l’obligation de faire gérer l’argent de leurs salaires par le trésor public. Le capital non consomptible des opérations du grand emprunt comme du plan campus doit être transféré dans les fondations que les universités ou leurs regroupements ont créés.

3° L’esprit de la loi LRU doit être respecté en revenant à une contractualisation financière incluant la masse salariale négociée entre l’Etat et les Universités autonomes avec sécurisation des crédits pendant la durée du contrat (5 ans) contrairement à ce qui à été fait en 2008/2009. Il faut donc mettre fin à l’annualisation budgétaire et à tous les systèmes, SYMPA ou pas, incapables de prendre en compte la diversité des situations.

4° Les universités doivent être libres de contractualiser avec d’autres partenaires publics (Régions, Villes, Organismes de recherche, CROUS) ou privés (fondations, entreprises).

5° La dévolution des biens immobiliers doit être immédiate Continuer la lecture