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Pour contrer le FHaine votons Emmanuel Macron

L’IMPLOSION DÉMOCRATIQUE

 Lampedusa est un ilot perdu entre la Libye et la Sicile, où travaille un médecin admirable : Pietro Bartolo (Les larmes de sel, Lattès, 2017). Son père, pauvre pêcheur, lui a payé des études et il est revenu en 1988 sur son île pour y développer un service minimal de santé, incluant la possibilité d’évacuer vers des hôpitaux modernes, par avion ou par hélicoptère, les femmes enceintes et les malades.

Sa vie a été bouleversée quand les réfugiés venus de Libye ont commencé à débarquer il y a vingt-cinq ans. Depuis 2011, ils sont arrivés par centaines, sur des embarcations lamentables où les exilés payaient plus cher pour rester sur le pont (« la première classe ») plutôt que d’être asphyxiés dans la cale (« la troisième classe »). Les morts sont nombreux, dans leur sac vert, que le médecin doit autopsier pour prélever un échantillon d’ADN. Les vivants, ou à peine vivants, sont tragiques, femmes enceintes, enfants glacés, hommes hagards. Chacun est un cas particulier : « Tout homme est tout l’homme » disait un philosophe.

Dans un autre livre, Marie-José Tubiana, ethnologue du Darfour, raconte l’histoire tragique de jeunes hommes qui ont dû fuir la guerre civile, les massacres et les tortures qui accablent cette région si éloignée de notre intérêt, et qui, après avoir travaillé durement en Libye pour payer leur passage, débarquent en Europe, l’un d’entre eux à Lampedusa (« Une émigration non choisie », L’harmattan, 2016).

En vingt-cinq ans, 300 000 personnes ont été examinées, secourues et soignées dans cet avant-poste de l’Europe. Médecin admirable, population insulaire admirable, Italie admirable qui mériteraient le prix Nobel de la Paix, a dit Jean-Claude Juncker, pour avoir sauvé tant de vies humaines en Méditerranée. Comment cet homme explique-t-il cet héroïsme quotidien ? « Nous avons l’instinct nu et innocent de la fraternité ».

La fraternité, qui fait pourtant partie de notre devise nationale, n’est pratiquée qu’avec modération par notre pays. L’an dernier, l’Union Européenne a accordé le statut de réfugié ou une protection équivalente à 710 400 personnes (c’est la conséquence de l’afflux d’immigrants de 2015, dont les dossiers ont pris du temps à être examinés un par un, avec une réponse positive dans 67% des cas). 57% sont des Syriens, 9% des Irakiens et autant d’Afghans (Les Échos 27 avril). La France n’occupe qu’une modeste quatrième place (35 170 personnes) derrière l’Allemagne (445 000), la Suède et l’Italie (bravo l’Italie !).

Si Marine Le Pen était élue à la présidence de la République, ces chiffres dramatiques deviendraient négatifs. Xénophobe, raciste et hostile aux musulmans, elle entend bien fermer les frontières aux étrangers non-européens et même aux Européens qui voudraient travailler en France et, à la moindre faute commise sur notre sol, elle refoulerait les étrangers et aussi les Français d’origine étrangère.

L’accès de son père au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2002 avait été un séisme politique, qui avait provoqué des réactions vives et quasi-unanimes. Les syndicats avaient mobilisé un million de personnes le 1er mai. L’Église catholique et les autres religions avaient pris parti contre la peste brune. Un « Front républicain » s’était spontanément rassemblé de la droite à la gauche, unissant tous les partis dans une même réprobation.

Aujourd’hui, il n’en rien, ou presque rien. Les partis battus au premier tour, Les Républicains à droite et le Parti socialiste à gauche, font l’impasse sur le second tour et songent à sauver leurs sièges de députés aux élections législatives qui vont suivre. Heureusement, certains se sont prononcés pour le vote Macron sans ambiguïté : les deux présidents de Région élus contre le Front National grâce au désistement socialiste, ainsi que Nicolas Sarkozy et Alain Juppé. À gauche, Benoît Hamon, digne battu, a été d’une grande fermeté. Il est de bon ton d’accabler Jean-Luc Mélenchon, qui a renvoyé dos à dos les deux candidats finalistes. Il a tort, évidemment, mais il rejoint le silence des agneaux qui sont restés sur une prudente réserve : l’Église catholique (dont une égérie, Christine Boutin appelle même à voter Le Pen), les syndicats (sauf la CFDT et l’UNSA qui sont sortis d’une confortable neutralité pour appeler à voter Macron), les intellectuels et la société civile, un vrai champ de violettes !

 Comment expliquer ce silence de facto à moitié complice avec le Front national ? Il suffit de regarder la carte des votes FN au premier tour pour découvrir un pays coupé en deux. D’un côté, la France des métropoles, Paris en tête, qui vit au rythme du monde et qui siphonne les emplois très qualifiés de demain. De l’autre, la France des départements ruraux et des petites villes, qui souffre d’une crise agricole et industrielle, et où l’avenir semble bouché pour les adultes menacés dans leur emploi et les jeunes dans leurs ambitions.

Deux France s’opposent : la France de « travail, famille, patrie » contre la France de « liberté, égalité, fraternité ». La France des start-up qui serait celle d’Emmanuel Macron, contre la France des stop-down, que cherche à conquérir Marine Le Pen.

 Comment lutter contre l’abstention au deuxième tour, qui ferait le jeu de la candidate d’extrême-droite et qui pourrait même, par accident, la porter au pouvoir ? La meilleure solution serait que le candidat Macron redonne espoir à la France périphérique, qui n’a plus confiance dans la République.

La joute Whirlpool a été un signe positif : provoqué par Le Pen qui a improvisé une incursion parmi les grévistes de cette entreprise picarde, Macron a relevé le défi avec un vrai courage physique et politique et il a consacré du temps à écouter ces travailleurs, dont l’usine va déménager en Pologne, malgré un effort passé d’investissement de la firme américaine et des sacrifices de salaires substantiels des ouvriers. J’aurais aimé qu’il dise que l’entreprise devrait rembourser les aides importantes reçues de l’État, le fameux crédit d’impôt CICE qu’il a inventé dans ses fonctions antérieures à l’Élysée et au gouvernement. Une politique de « donnant/donnant » avec les entreprises serait mieux reçue que celle du chèque en blanc. Pourquoi ne pas reprendre une vieille idée de gauche : moins d’impôt sur les sociétés qui investissent dans l’équipement ou la formation en France ; plus d’impôt sur les bénéfices distribués sous formes de dividendes, stock options ou bonus divers aux dirigeants ?

Autre mesure fiscale qui accroîtrait l’adhésion de la gauche sans vraiment froisser les rares contribuables de droite : que Macron renonce à sortir les patrimoines d’actions et obligations de l’impôt de solidarité sur la fortune !

Autre sujet, passé au second plan, et qui est porteur d’avenir : l’école. D’un côté, Marine Le Pen veut en interdire l’accès aux enfants d’étrangers non régularisés. De l’autre, Macron a un discours intéressant sur les enseignants qui ne seraient plus nommés à l’ancienneté et dont les initiatives pédagogiques seraient valorisées, sur l’association des parents à la vie de l’école, sur les étudiants et l’université. Pour préserver la République, c’est le moment d’un grand coup d’accélérateur, comme au temps de Jules Ferry !

L’Europe enfin ! Depuis le referendum de 2005, les Français rejettent de plus en plus l’Europe de la « concurrence libre et non faussée », qui organise avec obstination la rivalité entre les entreprises, les capitaux et maintenant les travailleurs. La Cour de justice européenne vient de statuer que les salariés étrangers d’entreprises étrangères, genre Ryanair, peuvent payer les cotisations sociales de leur pays d’origine plutôt que celles du pays où ils travaillent : les cotisations irlandaises plutôt que les cotisations marseillaises. C’est politiquement absurde : le droit social doit être le droit du sol plutôt que le droit des sous. Pour refaire aimer l’Europe, Macron ne devrait pas seulement rappeler la contribution européenne à la paix et à la prospérité, mais développer un discours d’avenir, comme celui de Kohl-Mitterrand-Delors. Une Europe de la coopération plutôt qu’une Europe de la compétition. Une Europe des opportunités plutôt qu’une Europe des inégalités.

Emploi, École, Europe : il reste bien peu de temps pour convaincre les Français qu’ils ne seraient pas condamnés à choisir entre la candidate d’un passé nauséabond, le candidat d’un système injuste et l’abstention.

Revenons à Lampedusa et au fameux « Guépard » filmé par Visconti. Le jeune Tancrède disait à son oncle, aristocrate déçu : « Si nous voulons que tout reste pareil, il faut que tout change ».

Cher Emmanuel Macron, méfie-toi du syndrome de Tancrède ! Tout ne pourra rester pareil dans notre pays miné par le doute. Il te faudra audace et solidarité pour que la démocratie retrouve les couleurs de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.

Christian SAUTTER et Catherine CADOU   vendredi 28 avril 2017

DANS LE NOIR Lettre de Christian SAUTTER et Catherine CADOU du  jeudi 2 mars 2017

Un ami diplomate, paralysé à la suite d’une chute de cheval, nous a envoyé une joyeuse vidéo, fêtant les dix ans d’un restaurant « Dans le noir » situé à Londres. Non seulement les convives peuvent y savourer un bon dîner dans une obscurité totale, mais nos amis d’outre-Manche vous permettent ensuite de finir la soirée en dansant gaiement avec des sourds-muets.

En 1999 (j’étais membre du gouvernement Jospin), Catherine m’a entraîné dans un restaurant temporaire préfigurant l’établissement « Dans le noir » de la rue Quincampoix (qui a treize ans et de nombreux enfants). Avec sept autres personnes inconnues, nous nous sommes attablés en compagnie d’un homme cordial, non-voyant évidemment, et nous avons tous sympathisé facilement dans la complicité d’une obscurité complète. Après le hors-d’œuvre et le plat goûteux, pas si aisés à déguster, la situation s’est compliquée. « Christian, il n’y a plus de vin ; va en chercher sur la table du fond. » À tâtons, j’ai réussi cette mission délicate sans asperger les autres clients. In fine, nous nous sommes tous retrouvés dans la lumière pour découvrir que notre chef de table avait reconnu ma voix, du temps où il était salarié de la préfecture de l’Île-de-France.

 Cette expérience forte a, si je puis dire, changé mon regard sur le handicap. Et j’ai eu une preuve supplémentaire de l’énergie et de la joie de vivre des personnes handicapées quand Hamou Bouakkaz, lui-même non-voyant (et cadre supérieur de banque à l’époque), a organisé début 2001 dans le 12ème arrondissement une réunion pour le candidat Bertrand Delanoë à la Mairie de Paris, sur les problèmes parisiens des personnes handicapées. La réunion fut particulièrement agitée parce que les aveugles et les sourds se sont disputés « la parole » (il y avait tous les interprètes nécessaires) pour exprimer leurs besoins bien distincts, comme dans une réunion électorale banale, avec une vive pointe de chaleur humaine en plus.

Quel candidat, dans cette campagne électorale obscure, aborde les problèmes des handicapés, qui sont douze millions dans notre pays ? Qui dénonce la décision gouvernementale récente de repousser de plusieurs années la mise en accessibilité des transports en commun, inscrite dans une loi de 2005 qui l’imposait pour 2015, la SNCF et la RATP préférant, avec la complicité des élus, consacrer leurs investissements à des équipements de prestige (TGV Tours-Bordeaux ou automatisation des lignes de métro) plutôt qu’à des travaux facilitant la vie des personnes à mobilité réduite (et des mamans à poussette et des seniors à valises) ?

 Heureusement, la vie continue, invincible, et France Active est fière de financer de belles entreprises qui emploient des handicapés dans des activités concurrentielles. Chez « DSI » (Distribution de Services Industriels) à Toulouse, les 600 salariés (dont 84% de handicapés) travaillent pour Airbus et d’autres grandes entreprises. Chez « Gaia », en Seine et Marne, les 70 collaborateurs (à 80% handicapés) désossent, réparent et revendent des ordinateurs.

 Pendant que la campagne présidentielle s’enfonce dans les sables mouvants de la justice d’un côté, et dans les rancœurs d’appareils politiques de l’autre, prenons du champ pour parler de deux livres enjoués à des titres divers.

Le premier est « L’histoire mondiale de la France » (Seuil 2017), dirigé par un professeur au Collège de France, Patrick Boucheron. Une centaine d’historiens patentés ont été réunis en une « joyeuse polyphonie » pour rédiger un énorme canular de Normaliens. En 800 pages, nous parcourons à grands pas toute l’histoire de France de la grotte Chauvet (34000 avant JC) à 2015 (attentats de Paris).

Sans aucune ligne autre que chronologique, chaque date donne lieu à un texte bien troussé de trois ou quatre pages. Au rebut, l’École des Annales qui cherchait des explications économiques et sociales aux évolutions de longue durée ou aux révolutions soudaines. Adieu à l’histoire de grand papa faite de grands hommes, de guerres et de conquêtes. Cette bande espiègle picore avec fantaisie pour démontrer la vanité de rechercher une « identité française » ou un « roman national ».

Prenons la deuxième guerre mondiale comme exemple. Dans le livre, elle se résume à quatre dates : 1940, « La France libre naît en Afrique Équatoriale » ; 1940, « Lascaux, l’art mondial révélé par la défaite nationale » ; 1942, « Vel d’Hiv-Drancy-Auschwitz » ; 1946, « Un Yalta cinématographique » (le premier festival de Cannes). Chacun des quatre textes est fort plaisant à lire, mais ce collier de perles baroques n’est pas prêt de remplacer les « Mallet et Isaac » de mon enfance.

Néanmoins, quel bonheur de voir passer quatre merveilleuses comètes dans le ciel de France ! « La dame de Brassempouy » (24000 avant JC), sculpture forcément sublime. Marie Curie (1903), dont l’Académie Nobel ne voulait couronner que le mari. Gabrielle Chanel (1921) qui a parfumé le monde. Simone de Beauvoir (1949) dont le « Deuxième sexe » a scandalisé François Mauriac.

Et l’on s’instruit avec douceur en découvrant le sermon de Napoéon empereur (1804) qui dit notamment : « Je jure de respecter et faire respecter l’égalité des droits, la liberté politique et civile … ; de gouverner dans la seule vue de l’intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français. » (À bon entendeur, salut !) Il y a aussi de belles pages sur la décolonisation avec d’excellents portraits de Fanon, Césaire, Senghor, Houphouet-Boigny … et Foccart. Ainsi que sur les fluctuations de la politique migratoire selon l’évolution économique et démographique interne de la France.

 Passons à un autre livre qui traite d’un sujet au cœur de l’actualité, les médias. Julia Cagé, normalienne de 30 ans, économiste qui a fait le pèlerinage de Harvard, leur consacre une étude vive et convaincante dans la collection « La République des idées » (Seuil, 2015). « Sauver les médias », telle est la question traitée à partir d’une recherche solide sur l’économie des journaux-papiers américains et français, dont l’avenir est très précaire dans les deux cas. La raison principale n’est pas la substitution rapide du numérique au papier journal. Le mouvement est indéniable, mais la presse numérique n’est pas plus rentable que la presse papier. Les vraies raisons qui sapent ces entreprises privées sont l’érosion rapide de la publicité (papier, radio, TV, numérique confondus), captée par les grandes plateformes Internet qui vendent de la pub sur mesure, ainsi que la quasi gratuité d’accès à une information « agrégeant » des dépêches d’agence, sans que des journalistes mettent cette information brute dans son nécessaire contexte.

Pour Julia Cagé, l’information est un « bien commun » indispensable à la démocratie ; la rapide diminution des effectifs de journalistes employés par les quotidiens d’ici et de là-bas met en péril le jugement réfléchi des citoyens.

Les solutions illusoires sont d’espérer le retour de la manne publicitaire, de laisser jouer la concurrence pour sélectionner les meilleurs médias, de vendre de l’information numérique (à nuancer ?), de perfuser des fonds publics croissants (elle recommande toutefois de concentrer les aides à la presse de 419 M€ en 2012 sur la presse d’information), d’attendre que de riches philanthropes viennent renflouer nos journaux favoris comme ils achètent des équipes de football, de créer des coopératives car la presse est trop gourmande en capital (seul, dit-elle, le mensuel « Alternatives Économiques » a eu le courage de prendre ce statut délicat).

Quelle est la bonne solution pour ces entreprises d’utilité démocratique ? Julia Cagé propose de traiter les journaux comme les universités américaines, qui rendent un même service d’intérêt général, en confiant  les « sociétés de médias » à des fondations, avec deux correctifs : la présence au conseil d’administration de la société des lecteurs actionnaires via le « financement participatif » d’une part, et de la société des journalistes d’autre part, l’une et l’autre ayant des droits de vote supérieurs à ce que leur donnerait leur participation modeste au capital.

Admirons cette démarche intellectuelle et politique qui cherche à dépasser, dans le domaine crucial de la presse, « l’illusion hyper-capitaliste et l’illusion hyper-coopérative » ! Tout cela se discute, mais sur une base sérieuse et imaginative de valeurs affirmées et de solutions techniques à méditer.

 Revenons à la campagne présidentielle, où l’on parle peu de l’avenir et des questions de fond, et laissons le dernier mot à cette jeune femme (qui fait partie de l’équipe du candidat Hamon).

« Il y a sans doute quelque chose d’inéluctable à la crise de la presse papier. On peut se lamenter. S’enfoncer la tête dans le sol et attendre que ça passe. Se laisser mourir. On peut aussi se tourner vers l’avenir, prendre des risques et crier que, définitivement non, les médias peuvent et doivent être sauvés ».

 Candidats, il est temps de se tourner vers l’avenir et de prendre des risques !

PRÉPARÉS A NE PAS ÊTRE PRÉPARÉS texte de Julie Coudry février 2017

Il y a deux semaines, j’intervenais lors de la conférence O21 organisée par Le Monde, sur le thème “Entre fun et safe, faut-il vraiment choisir ?”. Quand il s’agit d’orientation, on conseille classiquement aux jeunes de “se préparer aux métiers de demain”. Seulement voilà, « 65% des enfants qui entrent aujourd’hui à l’école primaire exerceront un travail qui n’existe pas en 2016″. L’avenir de nos sociétés nous réserve tellement de surprises, qu’il n’est plus viable, de se préparer à ce que l’on suppose que sera le futur.

Mais alors à quoi faut-il se préparer ? Cette question est posée à toute notre société. A quoi doivent préparer toutes ces années d’école ? Quels fondamentaux, quelles spécialisations ? Comment l’entreprise peut-elle identifier ses besoins à moyen terme, en matière de compétences ?

La séquence rassurante du j’apprends – je me prépare – je suis prêt(e) – je produis, n’est plus valable. Dans le travail, on parle déjà de “micro-learning” tout ces temps “invisibles” de formation qui font désormais partie du quotidien d’un professionnel. Dans le monde des ressources humaines on sait que le talent d’un individu se situe désormais aussi à des niveaux de capacités plus personnelles (soft skills) : être en veille, appréhender son environnement, mobiliser ses forces, apprendre en permanence, créer, coopérer …  Mais aussi sur le plan de son état d’esprit L’état d’esprit des individus devient aussi une ressource clé : ne pas être paralysé par la peur du changement.

Chacun est challengé personnellement par cette nouvelle donne. Certaines solutions technologiques qui s’adressent aux individus y répondent en inspirant et en équipant les personnes pour leur donner plus de pouvoir sur elles-mêmes. Objectif : plus de capacités à y voir clair sur une situation, à pouvoir s’y adapter et à l’influer.

Finalement l’humanité à toujours fonctionné ainsi. S’il est rassurant de prévoir l’avenir et de s’y préparer, rien ne vaut la capacité à s’adapter aux changements de configuration. Car bien souvent la vie ne ressemble pas aux plans que l’on avait fait pour elle.

Du coup si on veut assurer l’avenir de nos enfants, plutôt que de leur conseiller de “se préparer aux métiers de demain”, conseillons-leur de se préparer aux changements du monde, et à ceux qu’ils connaîtront dans leur propre trajectoire.

Aidons-les plutôt à se préparer à ne pas être préparés.

LA NOBLESSE DE L’ÉCHEC   

Christian SAUTTER et Catherine CADOU  s’expriment à leur manière sur la décision de François <Hollande

 « La noblesse de l’échec » est un livre d’Ivan Morris sur le Japon, dont je me suis souvenu quand François Hollande a annoncé en direct à la télévision qu’il ne se représenterait pas à la Présidence de la République. Cet homme, qui se voulait « normal », n’a pas tenu les promesses faites à ses électeurs. Il est resté inerte au début de son quinquennat, alors que les premiers « cent jours » produisent une sorte d’état de grâce qui permet de faire passer des réformes pas toujours populaires. C’est ce que fit de Gaulle entre juin et octobre 1958. Ou Mitterrand au début de son septennat : abolition de la peine de mort, libération de l’information, nationalisations.

Le vote promis des étrangers aux élections locales, la suppression rapide et stricte du cumul des mandats, deux réformes qui ne « coûtaient » rien au Trésor public, auraient pu être réalisées et ne l’ont pas été. L’inflexion de la désastreuse politique européenne d’austérité n’a été tentée qu’en juin 2012 pour être aussitôt abandonnée. Le redressement économique a été pris par le mauvais côté : 40 milliards ont été promis à toutes les entreprises sans aucune contrepartie, alors qu’il aurait été si simple, mais peut-être un peu vieillot, de concentrer les aides sur les seules entreprises qui faisaient un effort d’investissement et d’embauche dans leurs établissements situés dans l’hexagone.

Et, faute d’autorité et de dynamique commune, la majorité parlementaire et politique s’est rapidement effilochée. La dissidence de membres du gouvernement qui lui devaient tout n’a pas facilité sa tâche. Le chef de l’État a été digne au moment des attentats qui ont frappé la France, mais l’on ne peut vivre perpétuellement en état d’urgence ! Tel un samurai ayant fait son devoir dans la limite de ses moyens et ayant perdu, François Hollande s’est fait hara kiri, avec une dignité qu’il faut respecter.

 Il est trop tôt pour penser à la suite et jauger les petites ambitions qui vont fleurir, mais trois questions méritent la priorité : l’Europe, l’École  et l’Emploi.

Europe : « la France est notre patrie, l’Europe est notre avenir », disait François Mitterrand. Nous devons rejeter l’Europe honteuse et vouloir une Europe ambitieuse. Le choix du socialisme dans un seul pays, ou du souverainisme ressuscité, est tout simplement absurde. Entre la puissance économique américaine et la vigueur émergente en Chine, il n’y a plus de solution nationale. Avec le nouveau projet de la Russie de reconstituer l’URSS dans ses frontières, la gangrène qui ronge le Moyen-Orient, la nouvelle énergie de la jeune Afrique, il ne peut y avoir qu’une seule diplomatie européenne et une défense commune. Comment ? À combien ? Cela se discute, même si l’Europe a été étrangement absente du débat entre Fillon et Juppé. Une Europe de projets à géométrie variable doit remplacer le rejet larvé de l’Europe.

 École : non seulement plus de 100 000 jeunes « décrocheurs » sortent sans diplôme du système scolaire, mais c’est tout notre château de cartes éducatif qui, année après année, s’effondre dans les classements internationaux. On sent combien le carcan imposé depuis la rue de Grenelle par la cogestion entre une administration puissante et des égoïsmes corporatifs exprimés par les syndicats de personnel, freine tout effort d’innovation pédagogique et toute redistribution des moyens. L’autonomie des établissements scolaires, la souplesse des programmes, l’augmentation des moyens attribués aux équipes dont les résultats progressent (même et surtout dans les quartiers difficiles où devraient être envoyés les profs les plus expérimentés et les mieux payés), bref une école joyeuse et efficace comme celle, finlandaise, que montre le film « Demain », seraient de bonnes pistes à suivre !

 Emploi : on retrouve l’Europe qui, comme M. Trump (!), devrait se lancer dans une politique de grands travaux d’infrastructure ; dans le champ économique (énergie, transports, numérique) comme dans le champ social (universités, écoles, logement, troisième âge). Autant il faut serrer les budgets publics de fonctionnement, qui sont copieux en France, autant il faut mobiliser le trop plein d’épargne européenne pour financer des investissements, sans imposer des limites arbitraires. L’investissement public de demain est la production et l’emploi d’après demain ! Concentrons des moyens européens qui pourraient être considérables (le plan Juncker de 315 Mds€ est une allumette bienvenue mais bien modeste pour soulever la croissance européenne). Et, de notre côté, ciblons les ressources publiques françaises, nationales et locales, sur les seules entreprises qui se bougent. Le tandem entre le crédit d’impôt-recherche français et les programmes coopératifs européens de recherche est le bon exemple à généraliser.

 Mais l’emploi ne dépend pas que de l’innovation numérique dans des entreprises planétaires qui s’affrontent au-dessus de nos têtes ! L’emploi, c’est aussi et surtout le fait de milliers d’entreprises de taille petite ou moyenne qui travaillent le plus souvent (mais pas exclusivement) pour un marché de proximité. Et l’emploi ne devrait pas être la résultante ou le solde de calculs complexes de rentabilité, une variable d’ajustement en quelque sorte. L’emploi peut être un des objectifs majeurs d’une économie fonctionnant autrement.

C’est sur ce thème de « L’économie autrement » que 1500 personnes ont phosphoré pendant deux jours à Dijon, à l’initiative du mensuel « Alternatives Économiques ». Que retenir de ces quinze table rondes et 24 ateliers ? Un message de dynamisme, de diversité, de bonheur tout simplement.

 « Quand les grands arbres de la forêt font du bruit (en tombant), les jeunes pousses se multiplient, silencieusement ». Claude Alphandéry a inventé ce joli proverbe oriental pour décrire une renaissance indubitable. Des étudiants de Dijon ont monté « Vélo campus » pour récupérer quelques-uns des 1,5 million de vélos jetés chaque année, pour les retaper et les vendre à petits prix aux étudiants dont la fac est éloignée. « La bécane à Jules » a été créée selon la même logique d’économie circulaire et emploie des personnes en difficulté. « Juratri » fait travailler 140 personnes sans emploi pour faire du recyclage. Une coopérative de Commercy (la SCIC Savecom) propose aux familles des travaux d’économie d’énergie avec le financement et la garantie que les résultats promis et mesurés allègeront la facture de chauffage. 5000 Basques ont réuni 7 M€ pour financer des projets de développement local (Herrikoa). Un élu régional, Didier Hameau, né aux Minguettes, pousse les projets d’Économie Sociale et Solidaire en Bourgogne Franche Comté, avec un enthousiasme contagieux.

Le président du Crédit Coopératif a parlé des « lombrics du monde », d’une activité quasi souterraine de régénération de l’économie et de la société de notre pays. Ont été évoquées avec jubilation des « boucles locales de l’innovation » et des « boucles locales du financement ». France Active y travaille, au plus près des réalités régionales. Nous étions si loin de la machine administrative parisienne à fabriquer des normes uniformes, à engendrer de la complexité. L’avenir de l’emploi en France est dans les Régions !

 L’idée est bien de libérer les énergies des « entreprenants » du développement local et, pourquoi pas, du service public de terrain. Comme l’a dit une philosophe tonique, Cynthia Fleury : « Pour sortir de la dépression ? L’action. » Chacun, dans son bassin de vie, peut faire partie d’une minorité active dans l’initiative citoyenne, économique, sociale, écologique. Patrick Viveret a renchéri : « Il est trop tard pour être pessimiste » (Mathieu Ricard). « Non au pessimisme pépère ! »

 Pour échapper au découragement, il est bon de lire les textes de Charles Gide, (l’oncle d’André Gide), rassemblés par Denis Clerc (« La coopération contre le capitalisme », Alternatives Économiques, 2013). Ce grand universitaire plaidait pour que le « solidarisme » soit une troisième voie entre l’économie libérale et le socialisme marxiste. C’était en 1932, trois ans après la crise ouverte en 1929. Nous sommes en 2016, huit ans après la crise de 2008, avec de forts problèmes de chômage et d’inégalités de revenus, auxquels s’ajoute la nécessité d’alléger rapidement les agressions d’une nature aux ressources limitées et aux réactions imprévisibles !

Ce pionnier (protestant !) voulait faire de l’économie une science morale {et pourquoi pas la politique ?}. La production doit satisfaire les besoins plutôt que de pousser à une consommation ostentatoire ; elle doit dégager un intérêt raisonnable du capital engagé plutôt que faire du profit une fin en soi. Il bannissait ceux qu’il appelait joliment les « Messieurs Vautours », dont de récents exemples sont les anciens de Goldman Sachs choisis pour aider le futur président Trump. Trop de tentations rétrogrades s’affirment avec arrogance en France !

Souhaitons-nous des candidats moraux et ambitieux sur l’Europe, l’École et l’Emploi !

 

Une piqure de rappel est nécessaire article publié dans Le Monde en 2013

Chacun, à droite – voire l’extrême – comme à gauche – y compris la « vraie gauche » auto-proclamée – s’accorde à reconnaître l’effet dévastateur de la désindustrialisation. Moins nombreux sont ceux qui remettent en cause les choix faits il y a trente ans par la haute administration qui, hier comme aujourd’hui, pensait que France s’accommoderait d’une économie de services au détriment du renouvellement de la fabrication de biens manufacturés, incorporant dans les meilleurs délais les innovations issues de la recherche scientifique effectuée dans les laboratoires de recherche.

Cette politique coûte maintenant très cher au pays, par exemple pour la robotique, les équipements médicaux, les biotechnologies et les énergies nouvelles. Et pourtant pendant ces trente années, la qualité de la recherche française s’est considérablement accrue. Et, même si le rythme de l’accroissement de ses publications était inférieur à celui de l’Espagne et de l’Italie, il restait au même niveau que celui de l’Allemagne et des Etats-Unis et supérieur à celui de l’Angleterre et du japon. Aujourd’hui, la France est au 6ème rang des nations mondiales pour le nombre de publications publiées ces dix dernières années.

L’une des causes de la désindustrialisation résulte du fait que, dans notre pays, les meilleures universités en recherche sont insuffisamment au contact des entreprises grandes et petites et que le concept de « parcs d’innovation » dans, où à proximité, des universités a été pour le moins négligé. L’économie de la connaissance n’est ni un slogan, ni une affaire de blogueurs. Le monde est devenu une zone unique de communication et d’accumulation du savoir. Et, bien que le développement de ce monde reste profondément inégalitaire, les découvertes scientifiques, la philosophie de la vie et la culture sont devenus plus accessibles. Dès qu’elles sont dévoilées, les connaissances nouvelles se dispersent et l’effet « first move » disparait parce qu’elles commencent à être partout disponibles pratiquement gratuitement. Les entrepreneurs, quels qu’ils soient, sont condamnés à se rapprocher des créateurs qui ne sont pas forcément les mandarins les plus influents où les beaux parleurs de salons. La règle du secret induite par les sacro-saints droits à la propriété intellectuelle est périmée et les laboratoires d’entreprise à terme condamnés.

Ce qu’il est convenu d’appeler « l’open source », qui résulte de la mise en ligne gratuite des résultats scientifiques, implique donc que l’on passe d’une organisation contractuelle à une coopération plus réelle et de tous les instants. Mais bien que les universités françaises placent le pays au troisième rang pour la formation de docteurs en sciences, ceux-ci sont encore snobés par les entreprises qui n’investissent que fort peu dans leur formation sous forme de contrats doctoraux. Les doctorants sont en conséquence peu encouragés à réfléchir au transfert de leurs innovations et beaucoup sont amenés à s’exporter.

Les universités ont subi, depuis leur recréation en 1969 une réforme tous les dix ans ! La dernière n’a pas cinq ans d’existence et l’on va rebattre les cartes au lieu de les laisser paisiblement adapter leurs organisations à ce qu’elles sont réellement ! Quel malade résisterait à un tel traitement ? Il faut croire que malgré leurs maigres ressources elles ont une bonne constitution. Malheureusement la nouvelle loi sur la recherche ne répond nullement à la nécessité de rapprochement entre les universités et les entreprises à laquelle les investissements d’avenir Sarkozystes n’avaient que très peu répondu. Ce n’est pas la centaine de pages supplémentaires, nécessairement incohérentes quand on connait la force des conservatismes de droite et de gauche, destinée à tartiner le mille feuille bureaucratique qui les étouffe, qui permettra aux universités d’atteindre l’objectif stratégique de mettre la recherche au service de l’innovation et l’innovation au service de la création de valeur ajoutée.

Contrairement à la plupart de leurs homologues des dix pays cités ci-dessus, en dépit des promesses de Sarkozy, elles ne sont même pas propriétaires de leurs biens immobiliers et dépendent totalement des investissements de l’Etat. Il est donc indispensable que la douzaine de grandes universités scientifiques soient dotées dans les meilleurs délais des surfaces et des infrastructures nécessaires pour créer en leur sein ces « parcs d’innovation »permettant l’entrée des entreprises, petites ou grandes, au cœur de la recherche et améliorant le prototypage des nouveaux produits. Cette évolution nécessite que le patronat, les hommes politiques et la haute fonction publique fassent leur aggiornamento.

Si la France n’a pas trop décroché ces dernières années elle le doit essentiellement à ses universités, à leur contractualisation avec l’Etat mise en place depuis le début des années quatre-vingt dix par Hubert Curien et à l’encouragement à l’innovation relancé par Claude Allègre. Pendant les quinze dernières années le taux d’accroissement de leurs publications a été supérieur à celui des universités britanniques, allemandes et japonaises mais aussi à celui du CNRS, du CEA, de l’INSERM et de l’INRA. Aujourd’hui les universités et leurs hôpitaux universitaires produisent les deux-tiers des publications françaises, loin devant les organismes de recherche (21 %) et encore plus devant l’ensemble des grandes écoles, des écoles d’ingénieurs et des grands établissements (8 %).

Or chacun sait dans notre pays que la très grande majorité des patrons des entreprises et des hauts fonctionnaires ne provient pas des universités scientifiques et que les laboratoires des Ecoles normales, de Polytechnique et des Mines ne sont que de maigres forêts qui cachent des buissons bien ordinaires. Les esprits chagrins de la gauche et du conservatisme réunis me diront que l’on ne peut contraindre les décideurs industriels, eux qui sont dans leur majorité issus comme les hiérarques socialistes des écoles de la République, d’investir dans les universités.

On sait bien que conformisme et innovation ne vont pas de pair bien au contraire et que toutes les universités n’en ont pas le désir. Mais ce désir certaines l’ont et l’Etat doit s’appuyer sur elles. Il y a un moyen très simple d’initier la rencontre des uns et des autres, c’est de faire dépendre le bénéfice, pour les entreprises, du crédit impôt-recherche de leur investissement, au sein de ces universités et de leurs hôpitaux universitaires, des deux tiers de son volume selon les modalités que les partenaires auront définis, sans que l’Etat s’en mêle.

  • Gilbert Béréziat (Président honoraire de l’université Pierre-et-Marie-Curie)

LERU and Central-European universities team up for better research and education policies

October 8th 2016

The research-intensive universities that are members of the League of European Research Universities (LERU) have been able to form a unique bond over the past fifteen years and have succeeded in successfully advocating the interests of research-intensive universities in Europe and beyond. They are also keenly aware that, regardless of their location and other differentiating factors, all research universities in Europe face similar challenges affecting all aspects of their intertwined activities – education, research and societal engagement. There are similar challenges for universities, not only within the Western and Southern European quadrants, where LERU universities are located, but also in Central and Eastern Europe, with challenges differing more in intensity and in degree of development, than in fundamental characteristics.

That is why a group of Central-European universities (hereafter “CE7”) and LERU are joining forces. Today a delegation of LERU universities and seven respected Central-European universities had a successful meeting in Prague. Representing LERU were the rectors of the Universities of Freiburg, Helsinki, Leuven, Utrecht and Zurich, representing Central Europe were the rectors of the Universities of Belgrade, Eötvös Loránd, Ljubljana, Prague (Charles University), Tartu, Warsaw and Zagreb. Also present was LERU’s Secretary-General, Prof. Kurt Deketelaere.

Prof. Bert van der Zwaan, Chairman ad interim of LERU and Rector Magnificus of Utrecht University, said: “We had an extremely interesting and productive meeting today, and I am very pleased that we can now announce a joint initiative to demonstrate to policy makers across Europe that there is more that unites research universities than divides them.” This sentiment was echoed by Prof. Kurt Deketelaere, who added: “Together, we will take on a number of thorny issues, reflect on them, and show policy makers that win-win solutions are possible.”

For example, universities across Europe suffer from chronic Horizon 2020 (the European Commission’s research funding programme) problems, such as ongoing excessive red tape and underfunding in much needed areas of research, and some of which are becoming critical, such as success rates for proposals getting funded in a free fall towards 10 percent and less in some H2020 programmes. In some countries in Europe, these problems are compounded by others, such as low salaries, lack of infrastructures, sub-optimal policies and lack of prioritisation. Also in the area of education, there are common EU-level challenges, for example in the area of student mobility, online learning and skills development for students.

LERU is a member of the European Research Area (ERA) Platform and the Open Science Policy (OSP) Platform; these are channels through which LERU and other research organisations interact with the Commission on the ERA and the OSP strategy. Our first objective with the “LERU-CE7” initiative is to bring common challenges, views and possible approaches as agreed by the partners to these fora – again, taking into account different degrees of intensity and state of development in different places and circumstances.

Secondly, LERU and the “CE7” want to jointly develop and broadly share knowledge on the ERA and the OSP topics, both at the national and at the EU level. We will do so, as we have in the past within LERU, by exchanging information, learning from each other what works and what doesn’t, and developing policy positions on that basis. As in the past, our aim is not to improve the success of those involved, but to improve the framework conditions for research and education across a broad front in Europe.

Thirdly, LERU and the “CE7” will discuss the so-called “widening” actions by the European Commission, specifically the twinning, teaming and the ERA chairs instruments aimed at Central Europe, which do not function optimally. We will jointly and honestly reflect on why that is so and formulate proposals for better approaches in the upcoming Framework Program 9. Other initiatives such as the fellowships to encourage potential ERC grantees will also be discussed and could be a target for common action.

Finally, as regards bilateral or multilateral collaboration between LERU members and the « CE7″, Prof. Tomas Zima, rector of Charles University Prague, states: “Analysis has shown that there is already a considerable amount of collaboration between us. This proves that universities in regions with a more and a less intensive research system successfully can undertake initiatives like joint PhDs, collaborative research projects and teams, student exchange, mobility of teachers, researchers and administrative staff, joint conferences and evaluation systems. It is our clear intention to increase these forms of collaboration in the years to come. »

Allocution de Jean Chambaz lors de la cérémonie inaugurale du campus Jussieu en présence de François Hollande

Jussieu le 29 septembre 2016

Monsieur le Président de la République
Madame et Messieurs les ministres,

Mesdames et messieurs les élus,
Mesdames et Messieurs les hautes autorités,

 Chers collègues et amis, chers étudiants,

C’est un grand honneur et une grande satisfaction de vous accueillir aujourd’hui à l’Université Pierre et Marie Curie pour célébrer la rénovation du campus Jussieu que nous avons attendue si longtemps. Il y a en effet 20 ans que le Président Chirac a engagé ce grand chantier.

Je voudrais tout d’abord remercier très chaleureusement l’ensemble de notre communauté d’avoir accepté des conditions de travail difficiles, parfois pénibles, et d’avoir pleinement assuré nos missions tout en renforçant la reconnaissance et l’attractivité de l’UPMC. Belle illustration de l’engagement et de la passion des acteurs du service public d’enseignement supérieur et de recherche dans l’exercice de leurs métiers.

Ce chantier était indispensable pour des raisons de santé publique.

Le lancement du chantier a marqué une étape importante dans la lutte contre le scandale de l’amiante. Je veux rappeler que l’action opiniâtre du comité amiante a été essentielle. Je salue ici la mémoire des travailleurs qui ont bâti Jussieu comme celle des collègues chercheurs, enseignants-chercheurs, techniciens, ingénieurs ou personnels administratifs morts de mort lente d’avoir inhalé ces fibres et penser avec vous à ceux qui subissent cette maladie professionnelle dans leur quotidien. Cela reste un problème majeur de santé publique et je veux redire ici la détermination de l’université à assurer le suivi post-exposition de ses agents.

Ce chantier était aussi indispensable pour construire les équipements permettant à une université de recherche de tenir son rang dans le concert mondial. Cette ambition n’était pas partagée par tout le monde dans un pays où les universités sont encore trop souvent perçues comme une charge pour la dépense publique. Fallait-il maintenir le campus à Jussieu ou bien le raser comme le proposait le député Alain Griotteray dans le Figaro en juillet 1996 ? N’y avait il pas meilleur parti pour valoriser cette emprise foncière au coeœur de Paris ou bien encore des affectataires plus nobles ? La Cour des Comptes, dans son fameux rapport, a pointé le coût des tergiversations de l’Etat qui représente plus du tiers du coût global de l’opération.

Je tiens, au nom de l’université, à souligner la détermination, la pugnacité et la force de conviction déployées par mes prédécesseurs – Jean Lemerle, Gilbert Béréziat, Jean Charles Pomerol et Maurice Renard pendant ces vingt années et à les remercier vivement.

Je remercie aussi ceux des présidents et directeurs de l’EPCJ puis de l’EPAURIF qui ont joué un rôle essentiel pour le succès de l’opération : Bernard Dizambourg, Bernard Saint-Girons, Michel Zulberty et Thierry Duclaux, ainsi que les équipes de l’Epaurif et de l’UPMC.

Installer la Faculté des Sciences à la Halle aux Vins, Marie Curie y pensait déjà dans les années vingt. Ce n’est qu’en février 1958 que la décision fut prise, non sans mal. Il faut écouter les académiciens Bernard Dujon ou Ghislain de Marsilly raconter les manifestations auxquelles ils participaient alors, tout jeunes étudiants, de la Sorbonne à la Halle aux vins, corps professoral en tête, en scandant « l’élite, pas les litres ».

Après les massives barres de Cassan, le choix de Malraux et du Doyen Zamansky s’est porté sur Edouard Albert, un architecte qui intégrait l’art contemporain dans ses réalisations audacieuses. La mort prématurée d’Albert, le départ de Malraux puis le choc pétrolier n’ont pas permis l’achèvement du projet.

Il faut saluer le travail remarquable des équipes d’architectes en charge, 50 ans plus tard, de la construction de l’Atrium, de la rénovation du secteur Ouest puis du secteur Est – les agences Périphériques, Reinchen et Robert, Archi Studio. Ils sont parvenus à mettre en valeur l’œuvre d’Albert tout en la complétant et l’adaptant aux exigences contemporaines de la science et de la société.

Quel choc pour ceux qui gardent en mémoire un campus retranché derrière ses grilles et ses douves, aux sous-sols improbables et dont la vue n’était supportable que du haut de la tour Zamansky … car on ne la voyait plus !

Le nouveau campus, aéré, lumineux, végétalisé met remarquablement en valeur l’œuvre d’Albert tout comme la collection unique d’œuvres qui constitue un véritable musée en plein air, complétée enfin par le Calder que nous venons d’installer après cinquante années d’itinérance. Le campus s’ouvre aujourd’hui à la ville vers la place Jussieu et la rue des Fossés Saint-Bernard qui offre un large accès piétonnier à la Seine.

Abritant les infrastructures lourdes indispensables pour soutenir la compétition internationale en recherche, il représente de facto l’un des sites industriels majeurs de Paris.

Le campus fait une large part à la réussite des étudiants avec un bâtiment, l’Atrium, dédié à la licence, des bibliothèques aux standards internationaux, des amphithéâtres et salles rénovés, des espaces de vie étudiante sans oublier les installations sportives et culturelles.

Il abrite enfin un centre de conférences international autour de l’Auditorium dans lequel nous sommes rassemblés aujourd’hui.

Nous disposons ainsi d’un outil formidable au service de notre mission. Au cœur de la capitale, c’est un des lieux emblématiques de la science française.

Il participe d’un effort plus global effectué par l’Etat, la Ville et la Région pour rattraper le retard pris dans l’entretien du patrimoine immobilier des universités parisiennes.

Il reste encore beaucoup à faire et l’effort doit être soutenu dans la durée.

Pour l’UPMC, c’est la rénovation indispensable des bâtiments de la faculté de médecine datant des années 60 et qui n’ont pas résisté au temps.

A Jussieu, c’est la construction de Paris Parc, un lieu de 15 000 m2 dédié aux échanges entre Sorbonne Universités et les entreprises, grâce à l’engagement de la Ville de Paris et aussi de l’Etat et de la Région. Paris Parc sera un catalyseur d’échanges, de créativité d’innovation, de formation à l’entrepreunariat.

Ce projet aura attendu près de dix ans pour se concrétiser, après bien des vicissitudes qui illustrent le rapport difficile des services de l’Etat avec l’immobilier universitaire.

Dans le même temps, dans le cadre de sa mission actuelle sur le campus, l’Epaurif parachèvera les réseaux techniques, construira le restaurant du personnel, celui des étudiants pour le compte du CROUS, réinstallera la halte garderie et aménagera un jardin de 2 hectares.

Ces opérations permettront la destruction de la barre Cassan le long de la rue Cuvier où nous construirons une résidence étudiante, une résidence pour chercheurs internationaux et un gymnase permettant d’accueillir des compétitions sportives. Restera la rénovation indispensable de l’autre barre Cassan le long du quai Saint-Bernard qui héberge notre institut de biologie Paris Seine.

D’aucuns continuent de s’interroger : n’est ce pas du gaspillage des deniers publics si précieux car plus rares… et pour une seule université, fût-elle la première dans tous les classements ?

Cet effort était et reste nécessaire.

Appréhender les transformations de la société et du monde et accompagner le changement de civilisation dans lequel nous sommes engagés nécessite des cadres et des leaders non pas formatés sur des modèles datés mais formés à l’esprit critique, à la créativité, armés d’une conscience citoyenne des enjeux de développement durable de la planète. C’est la mission des universités.

Les universités jouent aussi un rôle clé dans le développement économique, social et culturel, comme le démontre l’étude sur l’impact économique des universités de recherche en Europe récemment publiée par la Ligue Européenne des Universités de Recherche dont nous sommes membres avec Strasbourg, Paris Sud, Cambridge, Oxford et une quinzaine d’autres. Les performances des universités de recherche françaises sont du même ordre que celles de leurs illustres partenaires avec plus de 4 euros de retour sur l’économie pour un euro investi et plus de 4 emplois générés pour un emploi créé à l’université.

Et cette démonstration de l’effet levier des universités ne prend pas en compte leur rôle intégrateur, un rôle essentiel renforçant la cohésion sociale et contribuant aux choix citoyens par la diffusion du savoir.

Le caractère global et complexe des enjeux auxquels le monde est confronté impose d’apporter du sens par la combinaison des savoirs et des approches. Il nous faut dépasser la fragmentation issue il y a 45 ans de la création des universités parisiennes sur des bases disciplinaires.

C’est pourquoi nous nous sommes rapprochés il y a dix ans des universités Paris Sorbonne et Panthéon Assas puis avons créé Sorbonne Universités avec le Muséum National d’Histoire Naturelle, l’université technologique de Compiègne, l’INSEAD, le pôle supérieur Paris Boulogne Billancourt et bien sûr nos partenaires CNRS, INSERM, IRD et INRIA qui sont indissociables d’une université de recherche comme l’UPMC.

L’initiative d’excellence de Sorbonne Universités – que porte avec dynamisme le Président Tuot et son équipe que le remercie – a permis à nos communautés de se 6 rencontrer et d’élaborer ensemble des projets ambitieux en recherche, en formation dès la licence, et en vie de campus.

La dynamique ainsi engagée nous amène à constituer une nouvelle université avec Paris Sorbonne – dont je salue le Président Jobert et l’ensemble des collègues présents. Nos deux conseils d’administration nouvellement élus en ont adopté les modalités de préparation au printemps pour une création au 1er janvier 2018.

Combinant les humanités, la médecine, les sciences et l’ingénierie, la nouvelle université renforcera sa visibilité et son attractivité. Elle sera ainsi mieux en mesure de se faire entendre pour assurer à ses communautés le temps long et la liberté indispensables à la fécondité de la recherche comme de la formation. Creuset de l’interdisciplinarité, elle promouvra l’excellence au cœur des disciplines qui en est la condition première. Sa mise en place s’accompagnera d’un renforcement des coopérations avec nos partenaires au sein de Sorbonne Universités.

La nouvelle université contribuera au rayonnement de la recherche et des formations universitaires à Paris avec les autres universités, les autres regroupements parisiens ou franciliens. Notre arène est mondiale. Nous portons en commun la responsabilité de développer les coopérations fructueuses existant depuis des décennies entre nos communautés. Comme toutes les grandes capitales, Paris peut, doit porter plusieurs universités de recherche de premier plan.

Nous ambitionnons tout à la fois de contribuer à la recherche au niveau mondial et d’assurer la réussite de nos étudiants. Cette réussite est exigeante, elle s’appuie sur l’acquisition préalable des connaissances requises et le choix de son orientation en fonction de ses capacités. Rien n’est pire pour les jeunes que la sélection par l’échec, à quelque moment de leur vie qu’elle s’opère, qui porte atteinte à l’estime de soi et obère la perspective d’un projet de vie dans lequel engager son énergie. Préparer les jeunes à jouer demain un rôle moteur dans les transformations de l’économie, du monde et de la société appelle un discours lucide, honnête et exigeant, leur permettant de maîtriser leur destin.

Presque 20 ans après Bologne qui a renouvelé le cadre Européen des formations avec l’avantage très actuel de définir 3 niveaux de connaissances et compétences et les césures nécessaires entre ces niveaux, certains continuent à regarder vers le modèle anglo-saxon, en invoquant je ne sais quel « bachelor » pour lequel il serait légitime de sélectionner en laissant la licence universitaire absorber à moindre qualité la massification ou encore à proposer un modèle 4+1 ou bien un bloc masterdoctorat. Les universités ont une autre ambition pour les jeunes et l’avenir de l’Europe.

L’université est une entreprise de longue haleine. Les fruits en sont récoltés après les mandats des responsables, mais nous avons la responsabilité d’assurer la confiance, la liberté et un cadre stable nécessaires à sa mise en œuvre ; conditions qui appellent à aller plus loin dans l’autonomie, notamment pédagogique où la France reste dans la queue du peloton Européen ; cela va de pair avec un contrôle ex-post rigoureux des engagements pris.

L’université demande tout à la fois une diversification des ressources et un fort soutien de l’Etat à sa mission de service public, que ce soit par les crédits budgétaires ou les crédits extra-budgétaires, dont le saupoudrage, s’il marquait le PIA3, en ruinerait l’ambition. Monsieur le Président, Je suis convaincu que notre communauté, forte de ce beau campus inauguré aujourd’hui, saura relever ces défis pour servir la connaissance, la jeunesse et les ambitions de notre pays.

Il y a 27 ans naissaient les Petits Cochons de St-Antoine. Récit d’une aventure !

Souvenirs souvenirs….

En 1988, j’avais été abordé par Roland Dreyfus, étudiant de troisième année de médecine. Il me raconta que son père, psychiatre à l’hôpital de Montreuil, et professeur associé à la faculté de médecine lui avait dit que j’étais le seul à pouvoir l’aider à monter un club de rugby. Me voilà embringué dans une nouvelle aventure. Le club fut effectivement créé l’année suivante et prit immédiatement le nom de « Petits Cochons de Saint-Antoine » en l’honneur du fameux anachorète. L’ordre de Saint-Antoine fut en effet fondé au XIe siècle pour soigner les malades atteints du mal des Ardents ou feu de Saint-Antoine, maladie résultant d’une intoxication, transmise par l’absorption d’ergot de seigle. Cette maladie se manifestait par des troubles nerveux, psychiques et vasculaires et on lui attribuait un caractère surnaturel. Le diable, symbolisé par son cochon, essayant d’attiser par le feu les passions mauvaises et lubriques de notre moine, voilà qui convenait parfaitement aux joyeux lurons qui s’étaient lancés dans l’aventure avec Roland. J’offris mon aide à la bande de copains que Roland avait réussi à fédérer et je les réunis dans la bibliothèque du laboratoire au 5e étage de la rue Chaligny où ils y prirent leurs habitudes.

Dans la recherche de sponsoring leur inventivité fut sans limite et, à ma connaissance, ils n’eurent pas vraiment de problèmes financiers. Comme je ne pouvais pas transformer la bibliothèque du service en taverne permanente, ils trouvèrent rapidement d’autres lieux de troisième mi-temps. Leur repère préféré au début c’était le Baron Rouge près du square Trousseau. celui qui dura le plus longtemps fut le bistro dénommé Rugby situé en face de l’entrée de l’hôpital Armand Trousseau mais il fallut l’abandonner lorsque les ardoises s’accumulèrent dépassant les possibilités de bienfaisance du mastroquet. Nous fîmes également quelques virées  dans la guinguette de l’île marnaise du martin pêcheur propriété de l’association sportive de l’UPMC que j’avais visitée en mai 68.

La première escapade internationale de ceux que l’on eut vite fait de baptiser les « Petits Cochons » se déroula en Pologne juste après la chute du mur de Berlin. Mais c’est avec les Irlandais que commença la grande aventure. Roland les adorait. Lors d’une de ses virées à Dublin, il avait fait connaissance avec des étudiants en médecine irlandais et rencontré Alan Johnson professeur de biochimie médicale du Royal College of Surgeons in Ireland qui connaissait mon nom. Le Royal College, l’un des cinq collèges de l’Université Nationale d’Irlande, devait son statut un peu particulier aux circonstances de sa création. Comme beaucoup de pays européens, le Royaume Uni et l’Irlande n’ont disposé que tardivement de formations chirurgicales de type universitaire. Sylvester O’Halloran, chirurgien à Limerick, avait proposé au milieu du XVIIIe siècle la création à Dublin d’une confrérie semblable à celle de Saint Côme et Saint Damien fondée à Paris par Saint Louis en 1255 pour former les chirurgiens. La société des chirurgiens irlandais fut créée en 1780 et le Royal College reçut sa charte fondatrice en 1784. Les premiers cours furent donnés au sein de l’hôpital Rotunda de Dublin. Par la suite, une salle désaffectée proche de l’hôpital Mercer fut acquise puis le Royal College se déplaça à son emplacement actuel au coin de la rue York, face à l’église Saint-Etienne, l’entrée solennelle donnant sur Saint Stephen Green.

Bien que cette institution accueillît dès l’origine des professeurs de confession catholique, elle n’échappa pas aux luttes pour l’indépendance. L’un de ses premiers élèves, William Lawless, qui accéda aux fonctions de professeur d’anatomie et de physiologie en 1794, fut de la conspiration fomentée en 1798 par Jean Sheares. Le chirurgien-général Stewart l’ayant alerté de sa probable arrestation, il s’enfuit en France où il s’engagea dans les armées de Napoléon alors en guerre contre l’Angleterre. Amputé d’une jambe après la bataille de Lowenberg en Silésie et devenu général, il décéda à Paris à Noël 1824 et fut enterré au Père Lachaise qui doit son nom au confesseur de Louis XIV. En 1998, à l’occasion du match France Irlande et de l’année de la France en Irlande, sa tombe, restaurée par les soins de « l’Ireland Fund of France », fut inaugurée en grande pompe par Avril Doyle ministre d’État de la République irlandaise, située pas loin de la stèle où reposeraient les restes d’Héloïse et d’Abélard. Alan Johnson, alors doyen du Royal College, y participa et Roland et moi y fûmes cordialement invités ainsi qu’au lunch qui suivit. Ce fut bien la seule cérémonie militaire, puisque les honneurs avaient été rendus au Père Lachaise par un détachement de l’armée française, à laquelle j’aie jamais assisté.

Le Royal College avait une intense activité internationale. Il accueillait quatre mille étudiants dont les quatre cinquièmes étaient des étrangers qui payaient plein pot leurs études tandis que les nationaux bénéficiaient d’un tarif préférentiel. En outre il avait créé des annexes en Malaisie à Penang et dans le golfe persique à Dubaï et Bahreïn. Alan Johnson qui supervisait l’équipe de rugby n’était encore que responsable du laboratoire de biochimie et il recherchait un stage à Paris pour l’une de ses élèves. Je pris donc contact avec lui et nous décidâmes d’organiser un match entre nos institutions dès l’année suivante à l’occasion du déplacement de l’équipe de France à Dublin. C’est ainsi que le vendredi 1er février 1991 j’y accompagnai les « petits cochons ». Ils avaient trouvé une auberge de jeunesse plutôt rustique, située au voisinage d’une église désaffectée, mais nous n’y avons fait qu’une brève apparition car les agapes qui suivirent la réception par la faculté de médecine ne se terminèrent que fort tard dans la nuit. Le lendemain matin eut lieu le premier match entre les « Petits Cochons » et les « Royal Surgeons ». Malgré les frasques de la veille nos gars firent bonne figure mais s’inclinèrent. L’après-midi, l’équipe de France enregistrait sa troisième victoire consécutive en terre irlandaise et la soirée qui s’ensuivit fut tout aussi rude que la précédente. Ce fut le début d’une relation amicale car non seulement Alan et moi partagions la même discipline universitaire mais son épouse Anne, professeur de Français, l’accompagnait lors de ses déplacements à Paris. C’est ainsi que nos épouses sympathisèrent et que l’une de mes nièces put faire un séjour en Irlande au sein de leur famille.

Le 19 mars 2000, nous avons fêté à Paris le dixième anniversaire de ces rencontres. Alexandre Feldman, un solide colosse avait pris le relais de Roland. À cette occasion, un match de gala eut lieu entre les vétérans des deux clubs. Ce match symbolique réunissait deux équipes qui n’avaient plus joué ensemble depuis cinq ou six ans. Match enthousiaste où se sont retrouvés les anciens sous les couleurs de leurs clubs universitaires respectifs, rappel de ce qui avait été peut-être parmi les plus belles années de rugby de leur vie. L’équipe de Saint-Antoine emmenée par Sébastien Bruel montra que ces quelques années rugbystiques supplémentaires, car pour la plupart ils n’avaient pas décroché, leur avaient donné plus d’expérience et de technicité. Ce fut une belle leçon pour la nouvelle génération des « Petits Cochons » et aussi une belle leçon pour les Irlandais davantage marqués par le temps. Ils ne purent venir à bout de la vivacité de l’équipe mythique de Saint-Antoine, score final de quatre essais contre deux en faveur de nos vétérans. L’université offrit au 24e étage de la tour Zamansky un lunch exceptionnel et les Irlandais ébahis scrutèrent la capitale juchés sur la plateforme, censée recevoir des hélicoptères, qui trônait alors en son sommet. Lors du dîner qui suivit, dans les salons Vianey près de la gare de Lyon, nous eûmes droit à un laïus des « Petits Cochons » que n’auraient pas renié les vieux routards des salles de gardes :

« Suite au succès non démenti du rugby dans notre belle France, et a fortiori au sein de cette population de dégénérés qu’est celle des étudiants en médecine, laissons fleurir au son des succès de notre bon XV de France les roses de demain que sont toutes les équipes qui concourent tous les dimanches à maintenir beau l’autel de l’Ovalie. Agée de douze ans, l’équipe des Petits Cochons de Saint-Antoine, qui réunit les étudiants de la deuxième année jusqu’aux plus expérimentés des briscards de salle de garde, se veut le flambeau toujours vif du rugby médical, avec ses valeurs chimériques entre l’asepsie d’un bloc opératoire et la douce odeur lourde de la boue sur un maillot de pilier en sueur :
Plaquage, tampon, cachou, raffut, châtiment, fourchette, caramel, retour à l’envoyeur…
Pneumothorax, syphilis, hémoptysie, apoplexie, thrombose, pemphigus…
Mêlée, touche, pénalité, en-avant, passage à vide, renvoi aux vingt-deux, ascenseur…
Pseudarthrose, synovite, infarctus, péricardite, vascularite, anthrax, pasteurellose…
Les lexiques infinis et richissimes si opposés en théorie du monde de l’Ovalie et de celui des fils d’Hippocrate est ici réuni dans la célébration d’un même art du verbe et de l’action, je veux parler de l’Association des Petits Cochons de Saint-Antoine, rares survivants de cette lointaine ère où les Surgeons se reposaient de leur appendicectomies et autres cholécystectomies en allant prendre un bain de boue à XV pour le plus grand plaisir de leurs articulations ankylosées, avant de se finir la dégénérescence corticale à grands renforts de Guinness du pays des anges de l’Ovalie !»

Le lendemain pour le match officiel ce fut une toute autre affaire, l’équipe du nouveau millénaire était pourtant au grand complet :

Première ligne : Tchac, Antony et Alexandre
Deuxième ligne : Karim et Raphael
Troisième ligne : Clément, Olivier et Charles (capitaine) Charnière : Steph et Simon
Au centre : Romain et Fredo
Aux ailes : Eric et Benoit
Arrière : Thibault

Remplaçants : devant Charles et Fabien, derrière Benjamin

Fabien Wallach fit une description équilibrée de la déculottée du dixième anniversaire : « Nous savions dès la veille que le match serait l’un des plus rudes que nous aurions à disputer. Lors de la réception du vendredi, les joueurs irlandais ne quittaient pas leur verre de jus d’orange et ils partirent se coucher très tôt… Mauvais présage. Dès le coup d’envoi, les Surgeons mirent une forte pression sur nos vaillants joueurs, réussissant trois pénalités dans les dix premières minutes du match. Ils exploitèrent les brèches là où elles se trouvaient. Notre ligne arrière en fit les frais, peu expérimentée et affaiblie par la sortie prématurée sur blessure de Fredo, notre pièce maîtresse. La rapidité du jeu qu’ils imposaient asphyxiait les avants, incapables de venir au soutien des arrières, transpercés dans des quatre contre un d’école. Il y eut quatre essais irlandais en première mi-temps, toujours en bout de ligne, toujours à grande vitesse. On doit pourtant saluer le courage et la pugnacité de nos joueurs qui prirent des bouchons et n’hésitèrent pas à mettre la tête pour plaquer ces locomotives irlandaises, fortes dans tous les compartiments du jeu. À noter, la tentative de percée de Stéphane notre demi de mêlée, à un mètre de la ligne d’en-but qui se solda par un énorme bouchon. Manque de chance, Steph ne sut pas lâcher la balle et cette quatrième faute au sol l’envoya dix minutes derrière les poteaux réfléchir à une autre tactique. On se souviendra aussi de Charles, notre capitaine, passé du poste de flanker à celui d’arrière avec une aisance déconcertante, qui rattrapa un Irlandais à cinq mètres de la ligne, après une course de quarante mètres. On en voulait ! La deuxième mi-temps fut plus équilibrée et nous avons finalement réussi à planter un essai après plusieurs petits tas, en force, par Tchak, notre pilier vedette. Les affreux Irlandais réussirent à en mettre trois autres. Parce que c’est moi qui écris l’article, je note aussi que je suis rentré sur le pitch en tant que talonneur à une vingtaine de minutes de la fin et je m’y suis bien amusé. Se souviendra-t-on de mon coup de pied de dégagement trouvant une touche de cinquante mètres ? Ce fut un match éprouvant pour tout le monde, notamment les jeunes pour qui cette rencontre avec les Irlandais était la première. Gageons qu’ils auront soif de revanche l’année prochaine. Gagner à Dublin, est l’un des rêves les plus fous des rugbymen de Saint-Antoine ». Score final quarante-quatre à sept ! Il est vrai que nos « Petits Cochons » se sont alors rattrapés le soir : « Nous à Saint-Antoine, on est les rois, on est les rois de la troisième mi-temps. On ne sait pas tout faire, on ne fait pas tout bien, tout ce qu’on sait c’est faire les cons. »

Les vingt-huit années qui viennent de s’écouler ont vu défiler plus d’une centaine d’étudiants chez les Petits Cochons. Les habitudes ont certes changé, l’ensemble s’est sans doute assagi car le principe de précaution prévaut maintenant, là comme ailleurs, dans la société française. La professionnalisation du rugby s’est accompagnée d’effets collatéraux détestables. Il devient de plus en plus difficile de se procurer à un coût raisonnable les billets d’entrée pour les matches France Irlande et le prix des hôtels et des voyages en avion soumis à l’irrésistible loi du marché sont prohibitifs. Bref, ce qui était une fête amicale est devenu un business. Comment ne pas regretter les bastons de Great Georges street et les nuits passées dans les tavernes à s’égosiller de chants irlandais – n’est ce pas Fabrice qui une année refusa tout simplement de rentrer à Paris ? – La déambulation de pub en pub dans Lower Mount street pour rejoindre Lansdowne road puis franchir le passage à niveau de la ligne du chemin de fer local qui amenait les supporters tout en rythmant les entrées dans l’enceinte rugbystique était une procession rituelle. Et les réceptions, à la présidence du Royal College où je fis entendre à nos amis Irlandais, médusés, Song for Ireland !

« Dreaming in the night,
I saw a land where no-man had to fight,
And waking in your dawn,
I saw you crying in the morning light,
When lying where the falcons fly,
They twist and turn all in your air-blue sky,
When living on your western shore,
Saw the summer sunset, I asked no more,
I stood by your Atlantic Sea,
And sang a song for Ireland ».

Pour faire bonne figure nos petits cochons reprenaient en écho « Molly Malone » lors des banquets à Paris pour lesquels nous réquisitionnions « La biche au bois » près du CHU Saint-Antoine pour les troisièmes mi-temps des matches retours.

« In Dublin’s fair city, where the girls are so pretty,
I first set my eyes on sweet Molly Malone,
As she wheeled her wheel-barrow,
Through streets broad and narrow,
Crying, « Cockles and mussels, alive alive oh ! »
« Alive-a-live-oh, Alive-a-live-oh »,
Crying « Cockles and mussels, alive alive oh ».

C’est cette aventure qui me fit prendre conscience de la pauvreté française en matière de sport universitaire. L’UPMC n’était pas la plus mal dotée des universités parisiennes puisqu’elle disposait d’un centre sportif installé sous les barres de Cassan, le long du quai Saint-Bernard. Elle le devait à la ténacité d’un professeur de métallurgie, Jean Talbot. Il avait été à l’origine d’un programme pour les étudiants sportifs de haut niveau et d’une convention avec l’INSEP[2] qui nous valut plusieurs médailles d’or aux Jeux Olympiques et aux Championnats du monde. Mais nos footballeurs et nos rugbymans n’avaient pas de lieu fixe où s’entraîner alors que le Royal College, pour trois fois moins d’étudiants que nos facultés de médecine, pouvait disposer de solides installations au sein de son parc sportif de Dardistown sur la route de Swords. Un car nous y amenait et après les matchs les étudiants disposaient du clubhouse pour se doucher et recevoir leur première ration de stout. En réplique, à Paris ce fut chaque fois la galère pour trouver un lieu digne de les recevoir. L’accès aux terrains de la cité internationale universitaire, pourtant propriété indivise des universités parisiennes, était quasiment impossible, nous ne pûmes jamais jouer au stade charléty, stade du PUC[3]. Seuls les contacts personnels avec telle ou telle municipalité de proximité nous permirent d’éviter la honte de nous retrouver au polygone de Vincennes.

Roland a maintenant planté sa tente médicale en Seine-Saint-Denis mais sans quitter son havre de Vincennes, Alexandre exerce la médecine près de Nantes après avoir été tenté par l’Argentine, Bertand Degos prit leur suite puis après lui Sylvain Garnier. Je me suis effacé après mon élection à la présidence de l’université en 2001, tout en leur pérennisant une subvention substantielle. Devenu président d’honneur, je leur délivrai un dernier message : « Dans cette période de grande transformation du Rugby, il importe que l’arbre du professionnalisme ne cache pas la forêt de la nécessaire poursuite d’une activité rugbystique amateur. Le club de rugby de Saint-Antoine est né de la volonté de quelques étudiants en médecine de développer une activité sportive qui s’inscrive dans la durée et qui développe au sein de la faculté une ambiance de fraternité n’excluant pas la rigueur dans la pratique et les entraînements. Plusieurs promotions d’étudiants s’y sont succédées depuis sa création créant ainsi un continuum temporel entre celles-ci. À une époque où tout va très vite, et où les raisons d’isolement et de repli sur soi sont légions, une telle activité est essentielle et doit être poursuivie. C’est en tous cas le vœu le plus cher du Président qui souhaite qu’aujourd’hui comme hier, les nouveaux étudiants viennent nombreux rejoindre nos rangs. NON NON NON NON Saint-Antoine n’est pas mort ! » J’ai alors transmis la responsabilité de superviseur du club à Alain Sautet l’orthopédiste qui, par précaution m’accompagnait dans tous nos déplacements depuis qu’il avait pris le relais de Christophe Penna lorsqu’il était parti à Ambroise Paré.

Depuis la fusion des facultés de médecine c’est désormais Roger Lacave, ancien rugbyman et professeur d’histologie qui supervise et entraîne le club qui regroupe tous les rugbymans étudiants en médecine de l’université. Les plus anciens sont maintenant dispersés. Dans la région parisienne certains sont restés dans le giron de la faculté : à Saint-Antoine Nicolas, le gastroentérologue et Bertrand, le neurologue ; à la Pitié-Salpétrière Christophe décortique les carotides, Alain pose des plâtres et Benjamin chasse les infections ; à Tenon Thibault fait face aux urgences. Benoit répare les « gueules cassées » à l’HEGP, et les frères Plotkine s’entêtent dans la chirurgie à Paris, Eric dans le dur et Olivier dans le mou. Antoine est devenu un gastroentérologue réputé à l’Institut Montsouris, Frédéric infectiologue à l’hôpital de la Papauté et Pierre ophtalmo chez les rupins. Sébastien éradique les prostates des vallées de l’Yvette, de Chevreuse et de la Bièvre réunies. Arnaud est généraliste non loin de Fontainebleau. Stéphane fait face avec courage aux injustices de la vie dans la chaleur lilloise. Le grand François a retrouvé son Bordelais natal, Emmanuel après avoir usé toutes les ficelles du remplacement à Paris l’y a rejoint ainsi que Sylvain et Mathieu. Fabrice réanime les Toulousains tandis que Laurent les opère à Purpan et que Fred sonde les méandres des cerveaux de la Haute-Garonne. Guillaume est orthopédiste à Edouard Herriot et Fabien tente de réparer les hanches bretonnes à Saint-Grégoire. Un Raphaël est urgentiste à Nantes et l’autre ORL à Saint-Nazaire. À Rouen, Romain est urologue et Christian orthopédiste tandis qu’Aurélien l’est à Grenoble. Et où sont tous les autres que ma mémoire a effacés ? Sans oublier les travailleurs immigrés, Alain Tchacounté « le Président » sans doute retourné dans son Afrique paternelle et Julien Dourgnon qui fit par la suite tourner en bourrique les mercantiles indélicats mais finit par se faire virer de l’entreprise qu’il avait pourtant fortement contribué à populariser. Avant de quitter la présidence de l’université j’eus la joie d’assister à la création de l’équipe féminine sous l’impulsion de Zoé Coppéré. Elles n’avaient pas froid aux yeux les Petites Cochonnes et se réunissaient dans un bar de la Bastoche où en plus du rugby et de leurs études elles gagnaient leur vie !

Maintenant les petits cochons ont phagocyté leurs collègues de la Pitié-Salpêtrière dans le cadre de la faculté de médecine réunifiée et c’est à eux que je dédie cette narration.

Gilbert Béréziat le 5 septembre 2016

Place aux mécréants…

A cette période où l’on croise de plus en plus de femmes voilées et de barbus qui nous rappellent les prophètes des temps bibliques, à une époque où l’intégrisme catholique renaît de ses cendres, où la multiplication des sectes catholiques et évangélistes et le créationnisme font flores. Il est bon que les mécréants s’affichent comme tels.

Lorsque j’eu vent de la monstruosité que fut, non pas comme il a été parfois dit, la célébration d’un Te Deum par monseigneur Silva Henriquez archevêque de Santiago en l’honneur de la junte militaire, mais sa participation à une prière pour la paix en présence de dignitaires de la junte, ce qui s’apparentait fort à une bénédiction du régime, elle cessa de se reconnaître dans l’Église catholique. Nonobstant du besoin que l’on a ou non de postuler l’existence de Dieu pour son équilibre psychologique, le christianisme décliné par l’Église catholique et certaines Églises protestantes une fois que les lectures d’Erasme et de Rabelais m’eurent affranchi des aimables fables de la génèse biblique, m’a toujours paru supérieur aux autres croyances en ce sens qu’il acceptait des évolutions doctrinales et rituelles avec l’évolution de la société. L’Islam et le Judaïsme me semblaient vraiment trop rétrogrades et hypocrites !

Je ne pouvais plus avaler depuis longtemps le dogme de « l’immaculée conception ». Contrairement aux croyances populaires, le 15 août n’a rien à voir avec la conceptrice de Jésus de Nazareth. Dans la vision étriquée des chrétiens du moyen âge, la mère de Jésus ne pouvait être que vierge lors de sa conception. Ce sont les évangiles qui expliquent comment : l’ange Gabriel annonça à une jeune vierge juive dans qu’elles conditions elle allait accueillir un Tanguy. La question de foi repose donc sur la possibilité qu’un « Intelligent Design » ait pu provoquer la fécondation d’un ovule marial (il n’y a guère que quelques attardés du bas middle ouest qui croient encore à cette histoire de côte d’Adam). Mais malheureusement, pour les intégristes chrétiens de toute obédience, nous savons aujourd’hui que c’est l’ovule qui choisit son spermatozoïde et pas l’inverse. Sans compter qu’il est quasiment acquis que ce pieux sanctuaire, ce vase d’élection, ait probablement par la suite accueilli d’autres semences. La virginité perpétuelle de Marie qu’affirment les Eglises catholique et orthodoxe est donc un leurre. A moins que cette virginité ne soit qu’un concept ésotérique de plus. La fête de l’Assomption est probablement née à Jérusalem au 4ème siècle lors de la consécration d’une église dédiée à Marie située entre Nazareth et Bethléem, ou à Gethsémani deux siècles plus tard. La fête fut étendue à tout l’Empire romain par l’empereur Maurice sous le nom de « Dormition de la Vierge Marie ». Grégoire de Tours est le premier à en parler en France, à la fin du VIe  siècle. A partir de cette date, l’Eglise fera de Marie un produit d’appel. Elle sera instituée fête nationale par Louis XIII jusqu’à la Révolution française. Le 19 février 1806, Napoléon en fera la Saint Napoléon en l’honneur de sa naissance un 15 août à Ajaccio. Elle redeviendra la fête de l’Assomption et deux ans plus tard. C’est la République restaurée qui en fera un jour férié. Ca ne coûtait pas grand-chose puisqu’à la mi-août, « les noisettes ont le ventre roux »  et que « la vierge du mois d’août, arrange tout ou défait tout ». S’il fallait relier le 15 août à une manifestation de la place éminente des femmes dans la société, il serait plus opportun de se rappeler que trente années environ avant la naissance de celui qui deviendra le Christ, un 15 août, Cléopâtre mettait fin à la dynastie ptolémaïque et à sa vie à 39 ans. Elle le fit pour échapper à l’avide Octave, le futur Auguste et premier empereur romain, fils adoptif de son ancien amour, le dictateur Jules César , quelques jours après qu’Antoine, son compagnon d’infortune eut été battu à plate couture à la bataille d’Actium. Il faudra attendre la fin du 19ème siècle pour que les suffragettes américaines obtiennent le droit de vote pour les femmes. Le premier état au monde à le leur accorder fut le Wyoming, état du Far West, en 1869, Il faudra toutefois attendre le 28 août 1920 pour que la Constitution américaine soit modifiée et autorise le vote des femmes de manière définitive sur tout le territoire. Les suffragettes anglaises, sous la houlette d’Emmeline Pankhurst , l’obtiennent en 1928. La France toujours à la pointe du progrès ne suivit qu’après la deuxième guerre mondiale. D’ailleurs l’abbé Sieyès en 1789, classait les femmes, comme les enfants, dans la catégorie des citoyens passifs et le code Napoléon n’accordait aucun droit juridique aux femmes mariées. Après trois millénaires d’une civilisation brillante, l’Egypte va connaître six siècles d’occupations diverses puis l’arabisation forcée, le joug Ottoman, enfin le protectorat britannique en 1914 dont elle ne se libérera qu’en 1922. Même dans les pays les plus avancés, la situation de la femme est loin d’être arrivée à un point d’équilibre avec celle des hommes. Dans les pays de traditions catholique et orthodoxe, le culte marial n’y est sans doute pas étranger. Mais les autres religions monothéistes, à l’exception peut être de quelques succursales protestantes ne sont guères plus tendres avec les femmes, et de ce point de vue l’islam et le judaïsme n’ont pas grand-chose à envier à religion catholique.

Palaiseau le 4 juillet 2016

AVE PARIAS, un article de Christian Sauter, ancien membre de l’équipe Delanoë

L’actualité de la semaine nous en apprend de belles. D’un côté, « Amérique- Société Anonyme soustrait plus de 2000 milliards de revenus au fisc » (Les Échos, 7 octobre 2015). En clair, les 500 plus grandes multinationales américaines ont, en toute légalité, planqué des fortunes dans les paradis fiscaux et  privé ainsi le budget américain de 620 milliards de dollars d’impôts. En tête des grands cachottiers vient Apple, avec 181 Mds $ dans trois paradis fiscaux ; suivie de près par deux autres vertueux : General Electric (119 Mds $) et Microsoft (108 Mds $). Le président Obama en serait, paraît-il, fâché !

Le même quotidien économique nous révèle le  9 octobre que notre gouvernement a renoncé à réformer les « niches fiscales », contrairement à une promesse du candidat Hollande. Il y a 430 de ces niches où veillent des molosses de tailles inégales et qui portent sur 83 milliards de recettes perdues pour le Trésor public. Les plus massives vont du crédit d’impôt compétitivité emploi (13 Mds €) et du crédit d’impôt recherche (5,5), à l’abattement de 10% sur le montant des retraites (4,2) et au crédit d’impôt pour l’emploi d’un salarié à domicile (3,5). Tant d’efforts pour contenir la dépense publique et si peu d’acharnement pour trier les rabais sur la recette publique, en ne gardant que ceux qui bénéficient à l’emploi !

Autre information, préoccupante. France Stratégie, le nouveau nom de feu le Commissariat au Plan, fait des études intéressantes dont la dernière porte sur l’illettrisme (août 2015). En France, en 2011, 2,5 millions de personnes entre 18 et 65 ans, après avoir été scolarisées en France, sont en situation d’illettrisme, autrement dit, ont de grandes difficultés de lecture et d’écriture. Parmi les pays développés, nous sommes dans le peloton de queue avec l’Italie et l’Espagne, et nous nous comparons bien mal aux deux champions, le Japon (quatre fois meilleur que la France) et la Finlande (deux fois meilleure !).

Pour diminuer de moitié en dix ans notre score épouvantable et rejoindre ainsi la très estimable Finlande, il faudrait, selon l’étude, dépenser 50 millions d’euros de plus chaque année. Une paille lorsque l’on voit que la désolante suppression de l’écotaxe a coûté un milliard et que l’on contemple le vaste chenil des niches fiscales (les 83 milliards mentionnés plus haut).

Comment trouver un emploi de caissière ou de femme de ménage si l’on ne sait qu’à peine lire et écrire ? Dans notre société, les personnes illettrées sont de véritables « parias », des pauvres que l’on ne voit pas, que l’on méprise parfois, auxquelles, sauf quelques ONG au grand cœur, on ne tend pas la main.

Le mot « paria » apparaît justement dans le livre de Claude Alphandéry, dont j’ai parlé la semaine dernière. Jeune homme de bonne famille, Claude  était en khâgne au prestigieux lycée du Parc à Lyon. En janvier 1942, avec un copain, il voit trois hommes se saisir brutalement d’une mère et de son enfant. Le camarade parle de « racaille juive » et répond à Claude, quand celui-ci lui dit en faire partie : « Tu l’avais bien caché, tu n’as plus qu’à te planquer ». Et l’ami s’éloigne. Claude  a pensé : « Je me suis senti rejeté, exclu de la société, paria » ; et il plongea aussitôt dans le combat clandestin. 

La société japonaise a longtemps été organisée avec une classe d’intouchables, des hommes et des femmes qui, dès le treizième siècle, exerçaient des métiers jugés impurs, la boucherie, le travail du cuir, le soin des morts. Quand le pouvoir dictatorial des shogun Tokugawa a régi le pays du XVIIe au XIXe siècle, l’organisation sociale fut strictement codifiée en quatre castes ; par ordre décroissant, les guerriers, les paysans, les artisans et les commerçants. Sous la pyramide sociale, les eta furent isolés dans leurs métiers particuliers et réduits à vivre dans des hameaux spécifiques.

La Restauration Meiji  a aboli en 1871 les quatre castes et supprimé, en droit, la discrimination contre les eta. Mais il a fallu attendre les années 1920 pour que ceux-ci, devenus les « gens des hameaux » (burakumin), redressent l’échine, se regroupent en associations et demandent justice et réparations. Encore aujourd’hui, la discrimination n’est pas totalement éteinte.

Un très beau livre décrit l’enfance de deux garçons d’une famille d’eta juste avant 1914. Ce roman-documentaire d’une femme, SUÉ Sumii, s’intitule « La Rivière sans pont » (Tuttle, 1989, en anglais). L’école primaire du village rural dessert cinq hameaux, dont l’un est composé exclusivement de eta. Le père est mort durant la guerre russo-japonaise de 1905 (car les « gens des hameaux » sont mobilisés comme les autres !). La mère et la grand’mère exploitent un lopin de rizière qu’elles louent très cher et travaillent tous les soirs à confectionner des sandales en paille de riz. Pourtant brillants en classe, les deux gosses sont humiliés de mille façons par leurs camarades des autres hameaux, parce qu’ils sont pauvres et parce qu’ils sont supposés « puer ». Même le fils du prêtre, eta lui aussi, doit fuir vers la grande ville pour avoir une chance de perdre cette marque infamante, de poursuivre des études, de mener une vie normale.

Les préjugés sont si lents à tomber. Deux ou trois générations sont nécessaires pour assimiler les « parias » que sont souvent les étrangers. Et l’on peut se demander si la situation n’est pas pire encore lorsqu’une société en crise ressent davantage le besoin de discriminer plus pauvre, plus fragile que soi.

L’hystérie qui s’empare de tant de Français à la perspective de voir notre pays  submergé par un flot de réfugiés syriens, et plus généralement la xénophobie galopante qui gagne notre peuple sont dramatiquement préoccupantes.

Tant d’ouvriers, d’employés, de paysans dont la vie est difficile, tant de jeunes dont l’avenir est si problématique même lorsqu’ils ont réussi de bonnes études, trouvent de commodes boucs émissaires dans ces étrangers d’aujourd’hui et de demain. Devant le peu de résultats des politiques menées à droite et à  gauche en termes de pouvoir d’achat ou d’emploi, ils se tournent de plus en plus vers les thèses faciles du Front National.

Que faire pour éviter que la France se trouve écartelée entre élites et parias et perde ses points cardinaux de « liberté, égalité, fraternité et solidarité » ? Les intellectuels ont une grande responsabilité à exercer pour que le « pays des Lumières » ne devienne pas le champion européen de l’obscurantisme (en compétition avec la Hongrie qui fait fort dans la xénophobie et le souverainisme bidon). Dans les années trente, il y avait des fronts antifascistes mais, aujourd’hui, l’ennemi est plus insidieux : la discrimination est un peu en chacun de nous et la démocratie s’anémie sourdement.

Comme économiste, mon devoir est de dire que la question de l’emploi est primordiale. Et qu’elle n’est pas au centre des préoccupations de ceux qui gouvernent ou aspirent à gouverner.

Quelle place pour la création d’emplois dans les premières campagnes pour les élections régionales de décembre ?

Quelle place pour l’emploi dans le budget de la France pour 2016 ? C’est un des budgets qui diminuent, tandis qu’augmentent ceux de la Défense, de la Sécurité, et de la Culture (bravo pour cette dernière !).

Quelle importance accordée en France ou dans l’Union européenne aux investissements d’infrastructures ou de transition énergétique, qui pourraient engendrer des dizaines de milliers d’emplois ?

Quels paris sur l’enseignement primaire pour lutter contre l’illettrisme à la source ? Quelle priorité à l’apprentissage, cette voie royale de l’emploi qualifié, en France comme en Allemagne ? Quels efforts pour un plan Orsec d’enseignement du français aux étrangers qui, de toute façon, afflueront chez nous et qu’il importe de faire travailler ouvertement et au plus vite ?

Je me souviens d’une conférence de Gaston Rebuffat, un grand guide savoyard, qui montrait un film de montagne aux adolescents dont j’étais. Sur une crête étroite et enneigée, un guide et son client, encordés, marchaient l’un devant l’autre. Tout à coup, le client glisse et verse dans l’abîme. Aussitôt, le guide saute dans le vide, de l’autre côté, pour sauver son client et se sauver lui-même. S’il était resté sur la crête, il aurait été entraîné par le poids de son partenaire et tous deux seraient morts.

La France est en train de perdre pied sur le chemin de crête de la démocratie. Il est temps que les élites qui prétendent la guider prennent des risques pour la protéger.

Paris le 9 octobre 2015